D'Homo sapiens à Robot sapiens?

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Le nouvel humain, ou, si l'on veut, le post-humain, n'a presque plus rien de futuriste. En coulisses, on prépare son arrivée. Et les avancées les plus spectaculaires, celles dont on parle le plus, comme le clonage, ne sont pas nécessairement celles qui comptent. Voici le troisième texte de notre série. La semaine prochaine, nous vous présenteront des utopistes de la post-humanité, réunis à Toronto pour un colloque, «Transvision 2004».

Sommes-nous en train de devenir des «Robots sapiens» (pour reprendre le titre d'un livre récent)? Si, dans quelques décennies, «on vit avec un coeur bionique et certains implants dans notre cerveau, comment se sentira-t-on comme être humain?», s'interrogeait l'an dernier le chercheur Rémi Quirion, de l'Institut de neurosciences de Montréal, lors d'une interview à Radio-Canada. «Lorsqu'on aura des puces informatiques dans le cerveau pour diminuer la douleur ou pour augmenter la locomotion et peut-être, un jour, pour d'autres aspects un peu plus cognitifs ou spirituels, je pense que la question va vraiment s'imposer», ajoutait-il.

Certes, «l'homme bionique de la télé n'est pas pour demain», comme dit le cliché habituel; ni Robocop, d'ailleurs. Reste que les prothèses, de nos jours, non seulement se multiplient, mais sont de plus en plus «intelligentes», c'est-à-dire qu'elles se fondent au corps en interagissant avec certains de ses systèmes, au premier chef le système nerveux. Une certaine fusion entre l'humain et les machines, entre «chair et métal» (titre d'un essai d'Ollivier Dyens, prof à Concordia), se dessine même à l'horizon, selon certains. Le plus célèbre est Ray Kurzweil, chercheur et inventeur du MIT (voir Le Devoir du 5 février 2004). Selon ce dernier, ce croisement, qui pourrait faire naître une «pensée sans corps», est même souhaitable. Pour d'autres, le philosophe Jacques Dufresne par exemple (auteur d'Après l'humain, le cyborg?), c'est là un désir malsain qui assujettit l'homme à la technologie.

Pacemakers

Mais revenons un peu à... aujourd'hui. Certaines prothèses «intelligentes» sont pratiquement devenues routinières. L'exemple par excellence, c'est le «pacemaker», stimulateur qui régule les battements cardiaques. Selon la Régie de l'assurance maladie, on en implante plus ou moins 6000 par année au Québec. En tout, plus de 35 000 Québécois, et au delà de 100 000 Canadiens, vivent grâce à cet appareil. Et à la RAMQ, on indique que ce chiffre est appelé à augmenter, non seulement en raison du vieillissement de la population, mais aussi grâce aux progrès de cette technique, à la miniaturisation et à la diminution des risques d'infection. Autrefois réservé à des gens d'un certain âge, mais «relativement en forme», le pacemaker peut maintenant aider des personnes plus âgées, mais aussi des très jeunes: cette semaine même, deux bambins du CHUM (un de quatre mois et l'autre de deux ans) en ont d'ailleurs reçu un, ce qui constituait une première canadienne.

Les pacemakers ne sont plus seuls. Non seulement y a-t-il un nombre toujours croissant de prothèses «non intelligentes» (comme les hanches — 4133 en 2003 au Québec —, sans compter les genoux, les épaules, les jointures en polymères, etc.), mais on constate l'utilisation d'autres appareils électroniques et intelligents de plus en plus perfectionnés. Par exemple, depuis 15 ans au Québec, près de 500 personnes ont acquis ou retrouvé l'ouïe grâce à un implant dit «cochléaire». L'appareil a même sa journée officielle — le 17 mai — reconnue par l'Assemblée nationale. En tout, une demi-douzaine de compagnies fabriquent de tels implants.

Ces succès cliniques et commerciaux ont motivé les chercheurs et les entreprises des pays industrialisés à développer toujours plus de prothèses: un équivalent «artificiel», plus ou moins au point, existe en fait actuellement pour chacun des organes du corps humain.

Jambe bionique

À Québec, la firme Victhom s'est fait connaître récemment pour la «jambe bionique» qu'elle est à développer et que l'ancien premier ministre Lucien Bouchard a accepté de tester (comme 17 autres patients). Cette jambe permet à une personne amputée d'avoir une démarche pratiquement «naturelle», puisqu'elle contient des moteurs dont les mouvements sont synchronisés avec ceux de l'autre jambe, grâce à des capteurs électroniques insérés dans la chaussure. Ce capteur enregistre les transferts de poids et déclenche le mouvement dans l'autre jambe au moment opportun. Benoît Côte, président de Victhom, a confié au Devoir cette semaine que les premières ventes de jambe bionique pourraient avoir lieu cet automne. Il affirme que les prochains modèles seront encore plus liés au reste du corps humain, notamment par des capteurs implantés directement dans la jambe de la personne amputée.

Victhom vient au reste d'obtenir une licence pour commercialiser un implant urinaire neuro-électronique conçu à Montréal, au laboratoire PolyStim, du département de génie électrique de l'École polytechnique, qui travaille en collaboration avec le Centre universitaire de santé de l'université McGill. Des «contrôleurs urinaires» existent déjà, mais celui conçu par les Montréalais se veut plus petit et plus précis que ceux-ci, puisqu'il permet à la fois de «mesurer l'influx nerveux et de stimuler le système nerveux périphérique et musculaire». Dans un communiqué de Victhom, on peut lire qu'aux États-Unis seulement, «l'incontinence par "impériosité" affecte quelque 20 millions de personnes. Le taux de pénétration de ce marché par les produits actuellement disponibles pour traiter cette affection est inférieur à 1 %». Bref, un gros marché.

Redonner la vue... sans fil

Ce n'est pas là l'unique projet de prothèses intelligentes du laboratoire PolyStim, dirigé par le chercheur Mohamad Sawan, de Polytechnique. L'un de ses plus futuristes est un «stimulateur visuel cortical», une prothèse visant ni plus ni moins qu'à redonner la vue aux aveugles. Le concept en est simple: une caméra numérique miniature, intégrée à une structure de lunettes, capte des images qu'elle transmet à un petit ordinateur portatif. Celui-ci les traite et les envoie à une puce, greffée au cerveau.

Dans la dernière décennie, plusieurs projets similaires ont connu des succès cliniques, notamment en Belgique et aux États-Unis. Il y a deux ans, le chercheur William Dobelle a réussi à implanter un stimulateur à un aveugle qui, lors d'une démonstration, a même pu conduire une voiture. Le projet de M. Sawan, de Polytechnique, se distingue par son aspect «technologie sans fil». Aussi, au lieu de travailler sur le nerf optique ou la rétine, M. Sawan a adopté l'approche de la «stimulation corticale», qui relie la prothèse directement au cortex visuel. M. Sawan croit être en mesure de tester son dispositif sur des rats en 2005. Dans dix ans, il croit pouvoir produire une vision comportant quelque 625 points lumineux, répartis sur un centimètre carré. «On évalue qu'une telle résolution procurerait à son utilisateur une acuité visuelle, ce qui serait suffisant pour les déplacements et une lecture efficace», dit M. Sawan.

Mariage cerveau-ordinateur

Brancher cerveau et ordinateur: tel est, pour plusieurs, la prothèse ultime, celle qui pourrait à terme transformer véritablement l'humain.

Plusieurs scientifiques, dont ceux de Polystim, travaillent actuellement sur des «matrices d'électrodes», c'est-à-dire un groupe d'électrodes qui s'accroche, par un procédé rappelant le Velcro, à une zone de la surface du cerveau. Cet implant «lit» les impulsions électriques traversant la région du cerveau où il est implanté et les traduit en commandes, transmises instantanément à l'ordinateur. Grâce à ce lien, il a été possible pour des singes, et même à un homme, d'actionner un ordinateur. Le magazine Science rapporte qu'en 2001, à Atlanta, le paralytique Johnny Ray a pu, grâce à un implant inséré dans son cerveau, épeler des mots et déplacer un curseur sur un écran de l'ordinateur auquel il était relié.

Le but de ces expériences? Permettre à des handicapés de retrouver une certaine autonomie. Le lien avec l'ordinateur leur permettant «d'envoyer des courriels, d'actionner des électroménagers, de manoeuvrer des fauteuils roulants, de contrôler des robots, etc.».

Aux États-Unis, la compagnie CyberKinetics de Foxboro, au Massachusetts, développe le BrainGate, une approche qui implique un tel implant greffé dans le cerveau de la personne. Cette compagnie a obtenu en avril l'autorisation de la Food and Drug Administration de procéder à des essais cliniques sur cinq personnes. Lorsque Le Devoir a joint CyberKinetics cette semaine, une d'entre elles avait reçu un implant, mais aucun résultat n'était encore disponible.

Joint à Boston, le p.-d.g. de CyberKinetics, Tim Surgenor, affirme que, pour l'instant, il s'agit d'aider les personnes handicapées. Mais dans la prochaine décennie, son procédé pourrait en venir à s'adresser à un public plus large: «Notre objectif ultime est de permettre à l'humain de contrôler un ordinateur plus rapidement qu'on le fait avec les mains.» Pour Surgenor, les liens cerveau-ordinateur, dans les 10 à 15 prochaines années, ne serviront qu'à des «fonctions simples» qui consistent à actionner, déplacer, mouvoir des curseurs, des images. Mais il est selon lui «inévitable» qu'on en vienne par la suite à traduire les «autres informations» contenues dans le cerveau, de manière à ce qu'elles soient lisibles par un ordinateur.

Stephen Hawking

Certains, et non les moindres, souhaitent la fusion cerveau-ordinateur, et y voient même le salut de l'humanité. Lors d'une conférence en Allemagne en septembre 2001, le grand astrophysicien Stephen Hawking, aux prises comme on le sait avec la maladie de Lou Gehrig, insista sur le fait que les ordinateurs deviendront un jour tellement puissants qu'ils pourraient vouloir s'en prendre à l'humanité. M. Hawking pressa alors les scientifiques de développer «le plus vite possible des liens directs entre le cerveau et les ordinateurs pour que ces derniers augmentent l'intelligence humaine au lieu de s'opposer à celle-ci». Comme on dit dans la langue de Shakespeare: if you can't beat them, join them!

Des raisons propres à M. Hawking le motivent assurément, puisque de tels liens pourraient en quelque sorte l'affranchir de son corps paralysé; déjà, il communique par un ordinateur couplé à un synthétiseur de parole. Mais, insiste-t-il, cette solution vaut pour l'humanité entière et devrait s'accompagner d'autres interventions: «L'évolution darwinienne travaille beaucoup trop lentement à améliorer notre matériel génétique. Pour moi, notre espoir repose sur la génomique. Avec quelques modifications ponctuelles, nous pourrions augmenter la complexité de notre ADN et ainsi améliorer l'homme.» Ce qui constitue, on en conviendra, tout un projet...
1 commentaire
  • Boguslaw Witkowski - Inscrit 31 juillet 2004 15 h 10

    Extrêmement intéressant

    Je trouve le sujet extrêmement interessant surtout en ce qui concerne l'ingérence dans le travail du cerveau. Peut-on espérer aider dans le futur proche les malades souffrant de "la paresse cérébrale", maladie Alsheimer ou bien Parkinson? Pourra-t-on soigner les maladies mentales telles que schisophrénie ? Ces questions me paraissent hyper importantes car des recherches dans le domaine de l'aprivoisement des robots pour les implants "intelligents" peut nous apporter des réponses surprenantes et heureuses pour les humains...