Le Cyclorama croule sous les factures et les exigences de Québec

Le propriétaire et président du Cyclorama de Jérusalem, à Sainte-Anne-de-Beaupré, croule sous les factures et les requêtes du gouvernement du Québec depuis le classement patrimonial de la singulière rotonde qui, elle, menace littéralement de s’écrouler.

La dernière tuile à s’effondrer (au sens figuré, celle-là) sur la tête de Louis Blouin est arrivée mercredi, quand un huissier est venu lui remettre une mise en demeure du ministère de la Justice, qui lui reproche d’avoir contrevenu à la Loi sur le patrimoine culturel en « refusant, négligeant ou omettant de prendre toutes les mesures nécessaires » pour préserver le Cyclorama.

« C’est pas vrai que je vais passer pour quelqu’un qui ne s’occupe pas du patrimoine. C’est pas vrai que les Blouin vont passer pour une famille de trous-de-cul ! » s’indigne l’homme de 63 ans quand il rencontre Le Devoir dans la rotonde, dont l’état trahit le passage des années. Lui-même travaille au Cyclorama depuis qu’il a 11 ans. « Plombier, électricien, comptable, administrateur, traducteur » : il a cumulé tous les postes dans cette entreprise et aujourd’hui, il ne demande qu’une chose : prendre sa retraite.

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Le Cyclorama en photos

Québec agira si la mise en demeure n’est pas respectée. « La ministre entend prendre tous les moyens permis par la Loi, dont une ordonnance de remise en état en vertu de l’article 195, afin d’assurer la préservation de la valeur patrimoniale du Cyclorama », écrit au Devoir Louis-Julien Dufresne, attaché de presse de Nathalie Roy, ministre de la Culture et des Communications (MCCQ).

Cette ordonnance demandée à la Cour supérieure forcerait la réalisation des travaux jugés urgents. Québec pourrait ensuite payer pour la consolidation de la toiture et d’autres interventions structurelles. L’État deviendrait créancier et cette dette (moins sa part légale à hauteur de 40 %) pourrait par exemple être acquittée au moment de la vente de l’édifice, le cas échéant.

En 2019, le gouvernement du Québec avait officialisé le classement du Cyclorama comme bien patrimonial. Deux ans plus tôt, la famille Blouin mettait ce bâtiment circulaire unique en vente pour 5 millions. Les propriétaires du Cyclorama envisageaient de vendre séparément la rotonde et l’œuvre gigantesque qu’elle renferme. Le panorama de 110 mètres de longueur, qui représente la crucifixion du Christ, est arrivé à Sainte-Anne-de-Beaupré en 1895. La famille Blouin l’a acquis en 1957, et elle a mis la clé sous la porte du Cyclorama en 2018.

Or selon son propriétaire, le classement patrimonial a miné ses chances qu’il soit un jour vendu, notamment parce que la toile et le bâtiment ne peuvent plus être séparés ni déplacés. Dès 2018, l’agent immobilier de la famille Blouin, Martin Dostie, faisait le même constat. « Ce qui rebute, le problème, c’est le fait que le produit doive rester au Québec, à Sainte-Anne-de-Beaupré [en raison de l’avis de classement], disait-il alors au Devoir.

« Tu vas voir tomber ça »

Depuis des mois, donc, les choses stagnent. Mais les factures s’accumulent et l’eau s’infiltre dans la structure du Cyclorama. À l’intérieur, les murs et le plancher gondolent, affectés par l’humidité. Dans la boutique de souvenirs, les statuettes de sainte Anne accumulent la poussière. Des toiles de polyuréthane protègent, miraculeusement jusqu’ici, la fresque que renferme la rotonde.

Un frère de Louis Blouin a récemment vendu un tracteur de déneigement pour payer la réparation d’une poutre qui menaçait de s’effondrer. Les travaux ont coûté 58 000 $. Depuis, une seconde poutre ploie sous le poids de la structure. Elle tient difficilement le coup. « Si on a un hiver comme il y a deux ans, tu vas voir tomber ça », avertit M. Blouin.

Dans sa mise en demeure, Québec somme les propriétaires de renforcer la charpente du toit et de réaliser des travaux sur sa structure, faute de quoi il entreprendra « toutes les procédures judiciaires permises par la loi ». Dans un courriel transmis au Devoir, l’équipe des communications du ministère écrit que « les propriétaires actuels [devaient] prendre les mesures nécessaires pour assurer la préservation de la valeur patrimoniale et des éléments caractéristiques du Cyclorama de Jérusalem et de son panorama, et ce, même s’il n’est pas ouvert au public ».

Dans son propre courriel, l’attaché de presse de la ministre de la Culture, M. Dufresne, ajoute que le MCCQ a « rappelé à plusieurs reprises à l’entreprise propriétaire du bâtiment ses obligations en vertu de la Loi » ; indiqué les travaux à prioriser ; et souligné « l’aide financière disponible pour de telles interventions ».

« Je n’ai plus d’argent »

Le rapport ministériel entre les mains, Louis Blouin hausse les épaules. « Je n’ai plus d’argent, moi », dit-il. À son avis, les travaux exigés coûteraient, au bas mot, 140 000 $. Et même si Québec épongeait 40 % de la facture — en vertu du programme Aide aux immobilisations —, ce ne serait pas suffisant, ajoute-t-il. Depuis 2019, il dit ne plus avoir les moyens de payer ses taxes municipales. M. Blouin est en défaut de paiement de 52 946,53 $, confirme la Ville de Sainte-Anne-de-Beaupré.

Au fil des ans, le président du Cyclorama a multiplié les démarches auprès de la Ville, de la MRC, du ministère de la Culture et de sa députée, la caquiste Émilie Foster, pour se sortir de l’impasse. Il dit avoir sollicité une rencontre avec cette dernière, mais avoir dû se contenter d’échanges téléphoniques avec ses attachés politiques.

Dès 2017, il avait informé Québec de son incapacité financière à entretenir le Cyclorama. « La société, sans revenu depuis plus de deux ans, n’est pas en mesure de répondre aux normes de préservation et d’entretien du ministère », a-t-il aussi rappelé dans un courriel envoyé au ministère et à la députée Foster en septembre 2020.

Frustré, épuisé, privé de sommeil, M. Blouin se dit à court d’options. « Ils vont faire quoi après ? Mettre un cadenas sur ma maison ? Me passer les menottes ? » demande-t-il. À ses côtés, son fils Justin paraît découragé. « Même moi, il faudrait que je m’assure de ne pas hériter [du Cyclorama] », laisse-t-il tomber.

Plus ancien lieu de pèlerinage en Amérique du Nord

Le panorama intitulé Cyclorama de Jérusalem montre la ville sainte au moment de la passion de Jésus-Christ. Il a été exécuté autour de 1887-1888 aux États-Unis par un quintette de peintres Oliver Dennett Grover, Charles Corwin, Salvador Mège, Edward James Austen et Ernest Gros. L’oeuvre monumentale et immersive s’inspire d’une première version semblable produite à Munich à l’époque mais détruite dans un incendie quelques années plus tard.

 

L’immense fresque a d’abord été exposée à Montréal puis transportée à demeure à Sainte-Anne-de-Beaupré, à proximité de la basilique. Le sanctuaire est le plus ancien lieu de pèlerinage en Amérique du Nord. Il attire des centaines de milliers de pèlerins, bon an, mal an. Le cyclorama québécois est maintenant un des trois seuls du genre en Amérique du Nord et le seul toujours logé dans son édifice original.

 

Fait à noter, l’oeuvre de 110 mètres de longueur a été partiellement restaurée à la suite de l’effondrement d’une partie du toit en 1957. L’artiste Christo Stefanoff avait profité de l’intervention de sauvetage pour ajouter le faux terrain complétant maintenant le trompe-l’oeil.

 

En août 2017, Luc Fortin, alors ministre de la Culture et des Communications du Québec (MCCQ), avait annoncé  son intention de classer comme objets et immeubles patrimoniaux le panorama et sa rotonde polygonale de style néobyzantin. La décision s’appuyait sur le témoignage de l’ensemble d’une forme de divertissement immensément populaire au XIXe siècle et sur la valeur artistique et architecturale de l’ensemble.

 

C’est ce classement, entré officiellement en vigueur le 8 août 2019, qui permet maintenant au MCCQ d’intervenir pour mettre en demeure les propriétaires de procéder aux réparations jugées nécessaires et urgentes. La loi prévoit un régime d’ordonnance pour forcer la réalisation des travaux lorsque le ministre « est d’avis qu’il existe une menace réelle ou appréhendé » de dégradation d’un bien classé.



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