Christophe contre la mort subite

L'un protège de la route, l'autre patronne une association, un autre encore vient au secours des causes désespérées et aucun d'entre eux n'aurait pu prédire le sort qui lui serait réservé après sa mort. Certains saints du calendrier chrétien ont eu des vies hors du commun, mais s'ils ont survécu dans l'imaginaire populaire, c'est souvent pour des raisons surprenantes et hors du contrôle de l'Église. Dans une série de six textes du journal Le Monde que nous vous présenterons chaque samedi d'ici la fin de l'été, Michel Braudeau raconte la vie de quelques-uns de ces saints devenus très populaires et dont l'histoire fut en quelque sorte détournée par les mortels qui les ont adoptés. Aujourd'hui, saint Christophe, protecteur des voyageurs.

Certains bienheureux, vivants dans l'esprit de tous, sont devenus des figures majeures du folklore. Tel Christophe, le «porte-Christ», censé protéger des accidents de la route, comme jadis de la peste.

Il faut donc, à en croire le langage courant, être au fin fond du désespoir et de l'irrésolution pour «ne plus savoir à quel saint se vouer» ni à qui adresser ses prières, quel nom invoquer, quel pèlerinage entreprendre, à qui demander protection et secours. Car, pour l'homme pieux ou banalement superstitieux, il est plus facile de trouver un saint qu'un plombier. Les saints ne sont jamais débordés, ne prennent pas de vacances, ne posent pas de lapin, ne vous ruinent pas d'un coup de clé à molette. Une obole leur suffit et, d'après certains, leurs tuyaux impalpables ne crèvent pas.

Et, surtout, des saints, il y en a des milliers, plus qu'il n'en faut, pour toutes les professions, de Joseph pour les charpentiers à Cécile pour les musiciens, de Michel l'Archange et Nicolas pour les marins à François de Sales pour les écrivains et journalistes; pour toutes les circonstances de la vie, de la naissance à la tombe, pour les amours et les moissons, contre la peste et le mauvais temps, pour retrouver les objets égarés, sinon l'amour perdu qu'on laisse aux soins des marabouts.

Aura inconsciente

En Occident chrétien, chacun fête le saint du jour de sa naissance et reçoit pour prénom celui d'un saint du calendrier. Certes, il arrive que des parents donnent à leur enfant le nom d'une voiture (Mégane), d'un médicament (Aspirine), d'un personnage de fiction (Ulysse), d'une vedette de la télévision (Loana) ou un nom de fantaisie, mais en général le choix d'un prénom ne répond pas au seul souci de perpétuer le souvenir d'un ascendant ou de se conjuguer harmonieusement au patronyme familial, il place le nouveau-né sous un patronage, l'inscrit dans une lignée particulière. On n'appelle pas indifféremment un enfant Pierre ou Marie. Ni Agathe ou Nestor, même si l'histoire de ceux-ci est oubliée depuis longtemps. Chez bien des saints, une aura inconsciente demeure, répondant plus au désir des parents qu'à celui du sujet, qui parfois s'en libère en changeant volontairement de prénom. Il y eut sous Pétain nombre de petits Philippe et de jeunes Marie-France. Après 1945, beaucoup renoncèrent à Adolphe, ou Adolf, lourd à porter.

Les saints ne servent d'ailleurs pas uniquement à différencier les individus au sein d'une famille à chaque génération, mais aussi à identifier des centaines de villages (Saint-Satur, Cher), de villes (São Paulo), des îles (Saint-Barthélemy), des montagnes (Sainte-Victoire) ou des fleuves (Saint-Laurent). Ils sont des milliers qui étendent leurs ailes en tous lieux, comme les anges de Wim Wenders; des quartiers, des rues portent leur nom, et si un dictateur laïque s'avisait de désanctifier la toponymie en usage sur Terre, il lui faudrait des trésors onomastiques infinis. Ils gouvernent le climat (saint Médard) et veillent sur les vendanges (saint Vincent), rythment encore la vie des champs. Ils sont partout, inévitables.

La très grande majorité d'entre eux ne sont connus que de rares érudits, experts en hagiographie. Peu de pauvres pécheurs savent qui furent les saints Nazaire, Tropez, Donatien ou Bienvenu. Les mérites de ceux-ci ne sont pas en cause, mais les voies de la célébrité posthume sont impénétrables et souvent injustes. D'autres, en revanche, très vivants dans l'esprit de tous, croyants ou athées, sont devenus des figures majeures du folklore, pour des raisons diverses échappant aux savants professeurs de l'Église.

Puissance et légèreté

Ainsi en va-t-il de saint Christophe. Longtemps les automobilistes ont eu dans leur voiture une médaille de saint Christophe pour se prémunir des accidents. La climatisation, le système ABS et les airbags ont maintenant relégué ce porte-bonheur au rang de gri-gri, mais il n'a pas totalement disparu. Tout le monde connaît en partie la fable du géant Christophe, qui prit l'Enfant-Jésus sur ses épaules pour lui faire traverser un fleuve périlleux et faillit se noyer lorsque l'Enfant se mit à peser sur lui de tout le poids du monde, parabole qui hante Le Roi des aulnes, de Michel Tournier.

Le contraste frappant entre la puissance du colosse et l'apparente légèreté de son fardeau divin a forgé la gloire de Christophe, symbole de force et de dévouement, et l'a promu saint incontesté des voyageurs. Le plus souvent la mémoire collective de Christophe ne va pas au-delà de cette image saisissante et ignore le reste de son destin tragique.

Selon Jacques de Voragine, le dominicain qui écrivit La Légende dorée — une collection de vies de saints, rédigée en latin dans la seconde moitié du XIIIe siècle, qui fut, après la Bible, le livre le plus lu du Moyen Âge —, Christophe était un géant originaire du pays de Canaan, haut de 12 coudées (plus de 5,5 m), au visage effrayant. Il vivait à la cour du roi de son pays quand il eut l'idée de rechercher le plus grand prince du monde pour se mettre à son service. On lui indiqua un roi qui passait pour inégalé, et celui-ci admit Christophe à demeurer auprès de lui. Un jour, comme un jongleur chantant devant le roi mentionnait fréquemment le nom du diable, Christophe vit le roi, qui était chrétien, se signer chaque fois qu'il entendait le nom du diable. Il interrogea le roi sur le sens de son geste et, quand le roi le lui eut expliqué, en conclut que le diable était plus puissant que lui et qu'il devait prendre celui-là pour maître.

Dans un désert, il trouva le diable qui accepta d'être son seigneur. Toutefois, en passant devant une croix, le diable fit un détour et parut si épouvanté que Christophe lui en demanda la cause. Le diable répondit qu'un nommé Christ avait été crucifié et avoua qu'il avait peur lorsqu'il voyait une croix. Christophe en déduisit qu'il s'agissait là d'un roi plus grand que le diable et se mit en quête de ce Christ. Un ermite voulut bien le renseigner, à condition qu'il jeûne souvent et qu'il prie, ce dont Christophe était incapable. L'ermite lui proposa alors d'aider les voyageurs à franchir le fleuve tumultueux qui traversait le pays. Christophe s'installa près de la rive, se servant d'un tronc d'arbre pour bâton.

Une voix d'enfant

Une nuit, il entendit une voix d'enfant qui l'appelait au-dehors. Il hissa l'enfant sur ses épaules et entra dans l'eau. Mais plus il avançait, plus l'eau montait, et plus l'enfant devenait lourd comme du plomb; il faillit être englouti par le fleuve et parvint à grand-peine sur l'autre berge. Là, l'enfant lui dit: «Ne t'étonne pas, Christophe, car tu as porté le monde entier sur tes épaules et celui qui l'a créé. Je suis le Christ, ton roi. En signe de la vérité de mes paroles, rentre chez toi et plante ton bâton en terre.» Le lendemain, Christophe vit son bâton transformé en un palmier plein de feuilles et de dattes.

Ensuite, il se rendit en Lycie et pria le Seigneur de lui octroyer le don de comprendre la langue de ce lieu où beaucoup de chrétiens étaient torturés par les idolâtres. Christophe les réconforta et convertit tous les soldats que le roi Dagnus envoya s'emparer de lui. Il se rendit de lui-même à Dagnus, qui lui ordonna de sacrifier aux dieux païens. Christophe refusa. Le roi le fit enfermer avec deux belles prostituées. Christophe les convertit. Le roi fit coiffer Christophe d'un casque et s'asseoir sur un banc de fer, l'un et l'autre rougis au feu. Christophe n'en souffrit pas. On l'attacha à un poteau face à 400 archers, mais les flèches restèrent suspendues en l'air sans l'atteindre et l'une d'elles se retournant vint éborgner le roi. Christophe lui dit qu'il le soignerait avec son sang. Le lendemain, il fut décapité, et le roi, en appliquant le sang de Christophe sur son oeil blessé, recouvra la vue et se convertit aussitôt.

Deux traditions

Jacques de Voragine mêle ainsi deux traditions. D'une part, celle d'un géant à tête de chien (des scribes maladroits auraient déformé le mot «Cananéen» en «cynocéphale»), dit le «Réprouvé», enrôlé dans l'armée impériale, converti au christianisme et mort en martyr; d'autre part, celle du passeur de l'Enfant-Roi, dont en grec le nom signifie «porte-Christ». Mais en fait rien ne prouve que Christophe ait jamais existé. Le plus ancien témoignage de son nom est une église en Asie mineure qui lui est dédiée en 452 par l'évêque Eulalius. Un monastère Saint-Christophe est mentionné à Calcédoine, au concile de Constantinople en 536, puis un autre en Sicile. Au IXe siècle, ses reliques sont signalées à Cordoue. Ce n'est qu'à la fin du Moyen Âge que sa réputation se développe de façon aussi prodigieuse qu'inexplicable.

Il est alors invoqué contre la «male mort», la mort subite qui mène en enfer ceux qu'elle frappe en état de péché. Les temps sont troublés, les épidémies fréquentes, la police et la médecine également incapables, et mourir subitement n'est pas exceptionnel. Par ailleurs, sauf dans les minutes qui suivent la confession, quel bon chrétien peut jurer ne pas être en état de péché, en actes ou en pensées? Il faut donc pouvoir prier Christophe à tout instant, sans avoir à le chercher dans une chapelle trop distante. Christophe est à l'au-delà ce que le bouche-à-bouche est au noyé, l'insuline au diabétique: un secours d'urgence, le geste qui sauve. C'est pour cela que l'on a multiplié les fresques de Christophe et les statues le représentant à l'extérieur des églises, toujours de grandes dimensions: non pour rappeler sa taille gigantesque, mais, plus prosaïquement, pour qu'il soit visible de loin.

Outre la peste, Christophe est alors censé soigner les maladies des yeux, en souvenir de la guérison qu'il accorda à son bourreau. Le miracle de son bâton verdoyant fait de lui le saint favori des jardiniers et des pépiniéristes. À cause de sa force herculéenne, il est le patron des athlètes, des portefaix, des forts des halles, des déchargeurs. Puis, avec les progrès de l'incrédulité et de la science, le culte de saint Christophe, considéré comme superstitieux, fit l'objet de railleries et s'évanouit peu à peu au cours du XVIe siècle. Sa statue de la cathédrale d'Auxerre fut détruite en 1768, celle de Paris en 1788.

Retour remarqué

Néanmoins, la prouesse poétique du «porte-Christ» fut plus difficile à effacer et Christophe conserva un prestige intact auprès des pèlerins et des voyageurs, une dévotion discrète qui lui permit d'attendre jusqu'au XXe siècle, où l'invention de l'automobile lui fournit l'occasion d'un come-back foudroyant. L'automobile, instrument de voyage par excellence et grande pourvoyeuse en morts subites, adopta immédiatement Christophe comme saint protecteur.

À Paris, sur les terrains marécageux de Grenelle où vivent des maraîchers et des chiffonniers, André Citroën s'installe en 1914, quai de Javel. L'ancienne chapelle Saint-Alexandre est déplacée et l'architecte Charles-Henri Besnard édifie, de 1926 à 1934, une église Saint-Christophe. Besnard est un pionnier de la préfabrication du béton armé, technique bon marché, d'exécution rapide, n'ayant pas besoin d'ouvriers qualifiés, praticable en toutes saisons et réduisant le chômage hivernal. Son église d'avant-garde préfigure les logements sociaux et échappe — autre miracle? — aux bombardements allemands de septembre 1943.

Sa façade de brique et ses panneaux intérieurs retraçant la vie du saint, dus au pinceau laborieux de l'artiste Jacques Martin-Ferrières, sont d'une esthétique discutable, peut-être, fidèle pour le moins à la robuste laideur que l'on a toujours prêtée à Christophe. Chacun peut en juger selon sa foi, en allant au 28, rue de la Convention dans le 15e arrondissement. Jusque dans les années 1960, avant que les embouteillages n'y mettent fin, on procéda très sérieusement devant l'église à la bénédiction solennelle des voitures, des bicyclettes et des trottinettes.

La fête de saint Christophe, autrefois célébrée le 25 juillet, a été déplacée au 21 août, pour faire place à saint Jacques. L'Église n'a pas toujours apprécié la piété entourant ce saint, dont la légende a été tardivement rafistolée à partir d'éléments douteux, certains empruntés à des sources païennes. Un gaillard de plus de cinq mètres de haut avec une tête de chien a quelque chose de brutal et de mythologique qui dépare la galerie officielle des saints humains, dont les exploits ne sont pourtant pas moins extravagants, par définition. Mais, à l'évidence, avec sa rudesse naïve, son corps monstrueux et son coeur simple, ce géant est resté sympathique à tous à travers les âges.

Comment lutter contre une telle ferveur populaire, si durable et spontanée? Dans une époque où les vocations se raréfient, serait-on bien avisé d'en faire l'économie? Christophe serait encore capable de rejaillir dans l'imaginaire peureux des mortels et d'étendre demain sa protection aux usagers du métro que le terrorisme menace, aux passagers des avions mal entretenus, voire aux astronautes qui s'élancent dans un ciel si noir qu'un pilote soviétique mécréant affirma ne pas y avoir rencontré Dieu.