La famille de Joyce Echaquan dénonce le manque d’honnêteté des témoins

Malgré les excuses, jeudi matin, de l’infirmière qui a tenu des propos dégradants envers Joyce Echaquan, la famille garde « un sentiment d’insatisfaction » au terme de la deuxième semaine d’audiences de l’enquête publique sur la mort de la femme atikamekw.

« L’absence de prise de conscience fait mal », écrit la famille dans un communiqué rendu public jeudi soir. « Nous croyons que les choses peuvent changer, mais il faut d’abord la vérité. »

La famille estime « que l’honnêteté n’est pas toujours au rendez-vous » et affirme que « c’est extrêmement difficile à vivre ». Parfois, disent-ils, « ce qui est plus difficile à voir et à entendre, c’est tout ce qui n’est pas dit ».

La coroner Géhane Kamel n’a d’ailleurs pas caché son impatience devant les témoins, les exhortant les uns après les autres à plus de franchise.

Le témoignage de l’infirmière qui a tenu des propos dégradants envers Mme Echaquan, entendus dans la vidéo qui a circulé sur les réseaux sociaux, a particulièrement irrité la coroner.

L’infirmière a eu beau pleurer et s’excuser auprès de la famille à maintes reprises pendant son témoignage, reconnaissant qu’elle avait été « super méchante » avec la patiente, elle n’a pas réussi à convaincre la coroner de sa sincérité.

« Je m’excuse, je ne voulais pas de mal, a plaidé l’infirmière. J’étais à boutte. Je m’excuse à la famille et à mes confrères de travail. J’ai pas fait exprès. Ce n’est pas moi. »

La coroner n’a pas été convaincue par son témoignage, l’accusant d’avoir monté un « scénario surréaliste » et cousu de fil blanc.

« Là, je vous le dis, je suis en train d’implorer tous les saints pour rester zen, a affirmé la coroner. Votre histoire, ça ne tient pas debout. Il y a de petits bouts qui sont vrais, mais vous en oubliez des bouts […] On ne devient pas Mister Hyde en deux secondes, il y a un crescendo. »

« Pas raciste »

L’infirmière, dont l’identité est protégée par une ordonnance de non-publication, a en effet reconnu avoir tenu les propos entendus sur la vidéo, mais a nié tout le reste. Dans une lettre envoyée à la coroner et dont les propos ont été reproduits dans Le Devoir, la voisine de civière de Mme Echaquan dit avoir entendu l’infirmière s’exclamer : « Elle s’est jetée à terre, tu sais bien ! » Lorsqu’elle a été confrontée à ces propos, jeudi, l’infirmière a fait non de la tête. « Ça me surprendrait beaucoup que j’aie dit ça. »

Toujours selon cette même voisine de civière, l’infirmière aurait également dit à la femme atikamekw : « Si tu continues d’même là, qu’est-ce qui va arriver là, on va t’shooter tu vas dormir ben comme du monde ! » Lors de son témoignage, jeudi, l’infirmière a nié avoir tenu ces propos.

Elle a plaidé la surcharge de travail et l’exaspération, prétextant un événement isolé. « Je me suis fâchée », a témoigné l’infirmière, qui a répété à maintes reprises qu’elle n’était pas elle-même lorsqu’elle a tenu ces propos. « Quand on m’a fait écouter ça, je me suis dit : “Ce n’est pas moi. Ce n’est pas moi.” Je veux m’excuser. Je suis désolée. J’ai toujours été une bonne nurse. »

Elle a par ailleurs affirmé qu’elle n’était « pas raciste » et que ce n’est pas parce que Mme Echaquan était atikamekw qu’elle s’en était prise à elle. « J’aurais pu dire la même chose à quelqu’un de blanc, par exemple à une madame sur le “BS” qui a 6-7 enfants, qui consomme, qui est inadéquate. Ça n’a pas rapport avec [le fait que c’est une femme autochtone]. »

Le grand chef de la nation atikamekw, Constant Awashish, présent dans la salle cette semaine pour soutenir la famille, a lui aussi mis en doute la sincérité de l’infirmière. « C’est toujours la faute des autres, a-t-il affirmé en marge de l’enquête jeudi midi. On pourra décider à la fin de l’exercice si c’était crédible ou pas. »

La veille, la préposée aux bénéficiaires, que l’on entend également dans la vidéo, a affirmé avoir tenu ces propos « par bienveillance », disant vouloir « raisonner » la patiente et la « motiver » à se reprendre en main en lui parlant de ses enfants.

Fautes médicales ?

En après-midi, des médecins impliqués dans les soins offerts à Mme Echaquan sont venus à leur tour raconter leur version des faits. Encore une fois, de nombreuses contradictions ont été relevées.

Ainsi, la médecin de famille Jasmine Thanh, qui a vu la patiente le matin de son décès et qui a tenté de la réanimer la patiente vers midi, a indiqué avoir enlevé les contentions qui maintenaient la patiente sur sa civière avant de procéder aux manœuvres. Les membres de la famille avaient plutôt indiqué, lors de leurs témoignages en début de semaine, que Joyce Échaquan était encore sous contention lorsqu’ils ont vu la dépouille.

« Mes clients ont témoigné qu’ils avaient le franc souvenir d’avoir détaché eux-mêmes madame. Je pense que c’est un témoignage qui est très crédible de la part de mes clients », a répondu l’avocat de la famille, Me Martin-Ménard aux questions des journalistes au terme de la journée de jeudi.

Selon lui, plusieurs questions persistent : « Qu’est-ce qui s’est passé, quelle est la cause du décès et qu’est-ce qui a mené à ce décès-là ? »

Plusieurs questions ont été posées aux témoins toute la semaine en lien avec la contention chimique et physique qui avait été faite sur la patiente ainsi que sur le fait que celle-ci a été laissée pendant une longue période sans surveillance en salle d’isolement, sans monitoring malgré sa condition cardiaque, et ce, contrairement aux pratiques usuelles.

« On a beaucoup questionné les témoins par rapport aux décisions médicales qui ont été prises parce que plusieurs décisions sont fortement discutables, a affirmé l’avocat. Nous soupçonnons qu’il y a eu plusieurs fautes médicales successives qui peuvent avoir mené ou contribué au décès de Joyce. »

Étiquette de narcodépendante

Dans ses questions aux témoins, l’avocat tente également de démontrer que le personnel soignant avait donné une « étiquette » de narcodépendante à la patiente, qui aurait conséquemment reçu de moins bons soins. Selon la famille et la témoin civile à qui Joyce Echaquan s’est confiée, celle-ci en avait assez de se faire prescrire de la morphine à chacune de ses visites. Elle voulait que les médecins trouvent la cause de ses maux une fois pour toutes. Mais des médecins, dont la Dre Thanh, ont affirmé que Mme Echaquan leur avait fait part d’une dépendance aux narcotiques.

Plusieurs membres du personnel ont relayé l’information selon laquelle la patiente était en sevrage, ce qui expliquait selon eux ses cris et le fait qu’elle se frappait la tête sur le mur à certains moments. D’autres ont fait mention du fait qu’elle « jouait la comédie » et qu’ils suspectaient qu’elle était venue à l’urgence dans le seul but d’avoir des narcotiques.

Jeudi, la coroner a insisté notamment sur les problèmes de communication dont on fait état les témoins. « Je suis tannée de me faire dire ça », a-t-elle répondu à la Dre Thanh, qui affirmait ne pas avoir été mise au courant de la situation critique dans laquelle Mme Echaquan se trouvait avant d’être transférée en réanimation. « Je ne savais pas… on ne m’avait pas dit… On dirait que personne ne se parle dans cet hôpital, que chacun travaille à sa petite business. Et je retiens de ce que j’ai entendu plus tôt qu’il y a du monde qui ne pouvait pas s’occuper d’elle parce qu’ils étaient fatigués et qu’ils s’en allaient dîner. Je pense que ma première recommandation, ça va être la communication. »

Appel au calme

La coroner Géhane Kamel a lancé un appel au calme jeudi, après avoir été informée, en privé, par l’avocate du CISSS de Lanaudière, que des infirmières auraient reçu des menaces de mort. « Ça me choque profondément : on m’informe que des infirmières et leurs familles ont reçu des menaces de mort. Les policiers ont été mis au courant. »

 

Elle a appelé au calme : « Je peux vous supplier, vous implorer au calme. Il n’y a personne qui va régler cette situation-là en souhaitant la mort de quelqu’un d’autre. Il y a suffisamment de dommages avec la mort de Mme Echaquan. »

 

Elle a rappelé que les chefs autochtones et la famille de Mme Echaquan — qu’elle décrit comme un exemple de « pacifisme et de bienveillance » — ont eux aussi appelé au calme ces derniers jours. « On essaie de se réconcilier, on ne veut pas se retrouver sur un champ de bataille. »

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