Le Kosovo, un conflit oublié - Un casse-tête politique

Deux jeunes victimes du conflit entre Serbes et Albanais du Kosovo.
Photo: Agence France-Presse (photo) Deux jeunes victimes du conflit entre Serbes et Albanais du Kosovo.

Cinq ans après la fin d'un conflit émotif et sanglant, le Kosovo demeure toujours un casse-tête politique. De récents épisodes violents donnent de sérieux maux de tête à la communauté internationale. Les Kosovars d'origine albanaise pressent l'administration de l'ONU de leur accorder l'indépendance, alors que la minorité serbe s'étiole, victime des extrémistes albanais. Notre journaliste, qui revient d'un séjour au Kosovo, raconte.

Une chaleur moite accable la vingtaine de passagers affalés sur les sièges rigides de l'autobus menant à Prizren, à 90 kilomètres au sud-ouest de Pristina, le chef-lieu du Kosovo. Non seulement les fenêtres ne s'ouvrent pas, aucun courant d'air ne s'échappe des bouches d'aération. Et le soleil de plomb transforme le véhicule en fourneau à burek, ce plat traditionnel des Balkans. Tous les rideaux sont tirés pour échapper à une cuisson certaine.

Climat extérieur et climat politique vont souvent de pair dans la province serbe à majorité albanaise, explique Ismaili, en essuyant du revers de la main son front couvert de perles de sueur. Pour donner raison à cet adage albanais, l'éprouvante traversée entre les collines verdoyantes a tôt fait de porter sur la question kosovare. C'est un petit téléviseur, seule source de consolation des passagers, qui est responsable de cette ébullition.

Un sketch satirique d'une station kosovare fait effectivement jaser. Et pour cause: ces cinq petites minutes parviennent à résumer le sentiment de frustration des Kosovars albanais, cinq ans après le retrait des troupes serbes et le début du protectorat des Nations unies.

Le sketch s'ouvre sur les images d'un jeune homme plié en deux tant un besoin irrépressible de se rendre au petit coin le torture. De passage dans les bureaux de l'ONU, il demande la permission à des employés d'utiliser leurs toilettes. Intrigué, l'un d'eux se rend auprès de son supérieur qui, enseveli sous une montagne de paperasse, ne sait trop s'il doit accorder son autorisation. Les minutes passent. La crampe dans le bas ventre devient insupportable. Après maintes hésitations, le supérieur finit par donner le feu vert. Trop tard. La prostate du jeune homme a déjà flanché, inondant son pantalon.

«Notre vie ici, c'est un peu ça. Souvent, tout est décidé par d'autres, et nous n'avons aucun pouvoir», confie, dans un anglais approximatif, Ismaili, pendant que d'autres passagers rigolent.

Trop de permission à demander. Trop de bureaucratie. Pas assez de pouvoirs. Cinq ans de protectorat ont fini par exaspérer les Kosovars d'origine albanaise. En juin 1999, la province a été placée sous l'administration des Nations unies après l'intervention armée de l'OTAN et 78 jours de bombardements aériens visant à forcer le retrait des troupes serbes et mettre un terme à la répression du régime de l'ancien homme-fort de l'ex-Yougoslavie, Slobodan Milosevic, contre les Kosovars albanais. Après avoir réclamé l'intervention de la communauté internationale il y a cinq ans, les Kosovars albanais manifestent maintenant pour exiger le départ de l'ONU mais aussi de l'OTAN et de sa force internationale de sécurité (KFOR).

Si les premières phases de la Mission d'administration intermédiaire des Nations unies au Kosovo (MINUK) — la reconstruction et le retour des réfugiés en particulier — ont été accomplies de façon remarquable, reconnaît-on, la communauté internationale tarde à aborder la phase cruciale, celle visant à définir le statut définitif du Kosovo. La résolution 1244 du Conseil de sécurité, qui prévoit une autonomie substantielle de la province tout en reconnaissant la souveraineté de Belgrade sur ce territoire, ne satisfait plus les Kosovars albanais, qui rêvent d'indépendance (voir autre texte). Tantôt ceux-ci se moquent des tergiversations onusiennes, comme dans cet autobus en direction de Prizren; tantôt ils ragent.

L'impatience grandit en effet dans les officines politiques. En juillet, le Parlement du Kosovo, qui détient des compétences limitées alors que la MINUK détient l'essentiel du pouvoir et un droit de veto sur toute décision, a voté — en l'absence des députés de la communauté serbe — des amendements à la constitution afin d'élargir ses responsabilités et organiser un référendum sur l'épineuse question de l'indépendance. L'ONU a rejeté ce vote, qui n'entre pas dans les compétences du Parlement. Les Nations unies souhaitent transférer des pouvoirs graduellement. L'impatience se manifeste également dans les rues de plusieurs villes du Kosovo, où des incidents violents ont miné, ce printemps, les chances de parvenir à la paix entre les communautés serbes et albanaises.

Regain de tension

Un climat paisible était pourtant en voie d'être atteint à Mitrovica, cette ville emblématique du Kosovo, divisée en deux parties ethniquement distinctes. Au nord se trouvent 7000 Serbes, au sud, plus de 80 000 Albanais. Un pont, gardé par des soldats de l'OTAN, enjambe la rivière Ibar et relie les deux quartiers. Jusqu'à ce printemps, la circulation était libre sur le pont. Les barbelés, les sacs de sables et les blindés étaient presque disparus.

Or, tout cet attirail est aujourd'hui revenu sur le pont. Et ne passe plus qui veut. Les soldats sont aux aguets. «Il faut toujours être vigilant ici», prévient un militaire français de la KFOR, sommant les membres d'une famille américaine qui résident au Kosovo depuis quatre ans de traverser le pont sans s'attarder en chemin. Car c'est à Mitrovica, aux abords de ce pont de la discorde, qu'ont éclaté les pires incidents violents depuis la fin de la guerre.

Un regain de tension a en effet embrasé le Kosovo à la fin mars, au cinquième anniversaire presque jour pour jour de la campagne de bombardements de l'OTAN. Tout a commencé par deux faits divers survenus le même jour, le 16 mars. D'abord, des Serbes ont bloqué une route importante pour protester contre la mort d'un jeune membre de leur communauté, tué la veille par un agresseur inconnu dans les rues de Caglavica, au centre du Kosovo. Ensuite, trois enfants albanais se sont noyés dans les eaux de la rivière Ibar, dans le nord de la province.

Une rumeur, colportée par les médias locaux, s'est répandue comme une traînée de poudre: des Serbes auraient poussé les enfants dans les eaux de l'Ibar. La machine à rumeurs s'est emballée même si aucune preuve n'est parvenue à étayer cette thèse à ce jour.

Des manifestations rassemblant 50 000 personnes ont tourné au vinaigre à Mitrovica, Pristina, Pec, Prizren, Obilic et Caglavica, notamment. Bilan: 19 morts — onze Albanais et huit Serbes —, 900 blessés — dont une soixantaine de membres des forces internationales —, 800 maisons appartenant à des Serbes incendiées, 29 églises et monastères orthodoxes détruits, dont des joyaux datant du Moyen Âge. Quelque 4000 Serbes, Roms et Ashkalis ont dû quitter leur demeure pour se protéger des extrémistes albanais, souvent des anciens combattants de l'Armée de libération du Kosovo (UCK) dissoute en 1999 et des jeunes issus de milieux pauvres qu'ils recrutent, s'il faut en croire les 300 arrestations réalisées. En guise de réponse aux émeutes, des manifestants serbes ont incendié des mosquées à Belgrade et Nis.

Plusieurs enclaves serbes du Kosovo, dont la plupart sont protégés par les forces de l'OTAN (KFOR), proposent aujourd'hui des images de désolation. Il ne reste plus rien, sinon des décombres du quartier serbe de Svinjare, dans le nord du Kosovo. Aux quatre coins de la province, les noms de villages écrits en serbe sur les panneaux de circulation ont été biffés par des graffiteurs.

En trois jours, des mois d'efforts de rapprochement entre les communautés ont été compromis. Un échec pour l'opération de sortie de crise menée par l'ONU et l'OTAN. D'autant plus que Pristina et Belgrade venaient à peine d'entreprendre des pourparlers pour la toute première fois.

Un revers pour l'ONU et l'OTAN

La MINUK et la KFOR ont été critiquées de toutes parts, et encore cette semaine par Human Rights Watch, pour ne pas avoir su prévoir les émeutes du mois de mars et protéger les minorités. La communauté internationale a réagi en grossissant les rangs de son déploiement, déjà fort imposant, au Kosovo. L'OTAN a dépêché quelque 2000 soldats en renfort, portant à 20 000 le nombre de soldats de la KFOR, auxquels s'ajoutent 3500 policiers onusiens et 6000 membres du service de police du Kosovo sous commandement de la MINUK.

Sous pression depuis les émeutes, le Finlandais Harri Holkeri, l'administrateur onusien du Kosovo, a démissionné en mai, en invoquant des raisons de santé. Dans l'une de ses toutes dernières actions, il s'est adressé aux Kosovars dans une lettre ouverte où il exhorte les communautés à cohabiter pacifiquement. «Je comprends la frustration que peut engendrer la lenteur avec laquelle les choses progressent au Kosovo. L'ONU a fait des erreurs, mais nous allons voir comment faire mieux», écrit M. Holkeri, qui a été remplacé par le Danois Soeren Jessen-Petersen à la tête de la MINUK. Celui-ci a engagé depuis des discussions entre les deux communautés qui ont mené à la création d'un groupe consultatif sur la sécurité et d'un nouveau ministère des Affaires communautaires, des Droits de l'homme et des Retours.

Les observateurs sont catégoriques: l'ambiguïté quant au sort du Kosovo exacerbe les passions, alors que les Serbes souhaitent que la province se retrouve sous la houlette de Belgrade pour de bon et que les Albanais militent majoritairement pour l'indépendance. Aussi, cet attentisme de la communauté internationale mène-t-il à la radicalisation de part et d'autre, analyse-t-on.

Le fantasme politiquement correct de la communauté internationale, en particulier du Conseil de sécurité, de voir le Kosovo devenir un territoire multiethnique et autonome à l'intérieur de la Serbie-Monténégro paraît plus farfelu que jamais. Plus de 200 000 Serbes ont quitté le Kosovo depuis le début du protectorat des Nations unies en raison de ce que l'on considère comme une seconde épuration ethnique, après celle menée contre les Albanais par Milosevic.

Refoulés dans des enclaves protégées par la KFOR, les Serbes ne représentent plus qu'entre 5 % et 10 % des deux millions d'habitants de la province. Ils composaient pourtant près de 20 % de la société kosovare au début des années 90. Les Kosovars serbes déplorent que les forces internationales ne parviennent pas à les protéger des exactions commises par des extrémistes albanais. Coincées entre les aspirations albanaises et les attentes serbes, l'ONU et l'OTAN en ont plein les bras par les temps qui courent. Le climat, extérieur comme politique, est toujours aussi chaud au Kosovo cet été, comme le veut l'adage albanais.