Partir, au plus vite

«Je veux partir parce qu'il n'y a rien ici. Pas de travail, pas d'argent. La seule chose qui me ferait rester au Kosovo, c'est l'indépendance.»

Ardona Gashi est peut-être jeune, 16 ans, mais elle est très politisée. Devant le théâtre national de Pristina, elle accroche les passants et les invite à signer une pétition exhortant le président des États-Unis, George W. Bush, à accorder l'indépendance au Kosovo. La veille, quelques dizaines de Kosovars albanais avaient célébré au même endroit, avec une pointe d'ironie, l'Independance Day américain. «L'indépendance du Kosovo peut amener la paix dans les Balkans», croit Ardona.

Son avis est très largement partagé par les jeunes Kosovars, qui forment une génération imposante. Pas moins de 50 % de la population du Kosovo est âgée de moins de 25 ans. Et quand ils ne rêvent pas d'indépendance, les jeunes songent à l'exil.

Ardona penche pour l'Allemagne, où sa famille s'était réfugiée durant la guerre, en 1999, après un passage en Macédoine. C'est à reculons qu'Ardona est revenue vivre dans sa province natale l'année suivante avec ses parents et ses six frères et soeurs. «On a vécu des choses difficiles ici», raconte-t-elle, rappelant comment sa maison a été incendiée et comment sa soeur, par mégarde, a marché sur une mine antipersonnel et subi une opération majeure.

L'une de ses amies, Jehona Shkodra, souhaite étudier à l'étranger. À 23 ans, elle termine pour l'instant ses études à la faculté d'économie de l'université de Pristina. «Je pense partir tous les jours», laisse-t-elle tomber.

La désillusion gagne les étudiants de l'université de Pristina. À quoi bon rester ici si les perspectives d'emploi sont à peu près nulles et si un diplôme, dans les circonstances, ne vaut pas beaucoup plus que le papier sur lequel il est imprimé, se disent-ils. Plusieurs se consolent en se rappelant que les portes de l'université étaient pratiquement fermées aux jeunes Albanais durant les années 90.

Marasme économique

Le Kosovo, région la plus pauvre de l'ex-Yougoslavie, est plongé dans un profond marasme économique. Le chômage est élevé. Les salaires sont bas. Le processus de privatisation des entreprises, enclenché en raison des années de socialisme yougoslave, se poursuit, cahin-caha. Pour joindre les deux bouts, on ouvre des petits commerces, un dépanneur ou un restaurant, le plus souvent.

La sécurité sociale frise le néant. Lorsque le père d'Ardona, pourvoyeur de la famille, est décédé en 2001 des suites d'une opération chirurgicale, la famille n'a obtenu aucune aide financière. «Il faut que ça change», lance Ardona.

Armehd Andemaj, 20 ans, s'approche d'Ardona après avoir écouté son histoire. «Tout le monde serait dans une bien meilleure situation si nous avions le pouvoir, notre pays», conclut Armehd, qui revient d'une session d'études au New Jersey. Il y a un peu de pensée magique dans le discours des jeunes Albanais; leurs convictions sont quasi inébranlables.

Des militants indépendantistes, pétitions en main, sont postés tout le long du boulevard Mère-Teresa, et même tout près des locaux de l'ONU, jusqu'au boulevard Bill Clinton, le président américain en fonction lors de la guerre au Kosovo. Et comme les autorités politiques militent aussi en faveur de cette option — il suffit de penser au président kosovar lui-même, Ibrahim Rugova, un nationaliste modéré de la première heure —, la campagne est coordonnée par la municipalité de Pristina.

Cette campagne en faveur de l'indépendance se déroule aux quatre coins du Kosovo. Elle est menée par la plus importante association représentant la diaspora albanaise, la American Albanian Civil League, basée aux États-Unis. Son président, Joseph DioGuardi, qui a siégé à la Chambre des représentants dans les années 80, a parcouru des localités kosovares cet été, dont Prizren, dans le sud de la province, où plusieurs habitants ont tenu à se faire photographier à ses côtés. «L'ONU n'a plus rien à faire ici. Son travail est terminé. Il doit y avoir l'indépendance maintenant», tranche-t-il, avant de recommencer à distribuer les poignées de main sur la route longeant la rivière qui traverse la ville. Si les émeutes du mois de mars démontrent la nécessité d'assurer la sécurité de la population, M. DioGuardi estime que l'indépendance profiterait également aux minorités.

Et pourtant, à Prizren, le problème des minorités saute aux yeux. Visible du centre-ville, le quartier serbe, perché sur la colline, n'est plus qu'un tas de gravas. Les Serbes ont fui. Seuls des pans de murs rappellent qu'il y avait de la vie ici, il n'y a pas si longtemps. Aujourd'hui, la seule présence humaine, c'est celle des soldats allemands qui protègent une église orthodoxe.

Un statut à déterminer

Le dossier du statut futur du Kosovo est le plus épineux pour la MINUK. Si la communauté internationale souhaite que le Kosovo devienne un territoire disposant d'une autonomie substantielle à l'intérieur de la Serbie-Monténégro, la population albanaise préfère couper les ponts avec Belgrade et devenir pleinement souveraine. La minorité serbe, elle, tient à conserver des liens avec la mère-patrie.

Belgrade exerce des pressions sur la communauté internationale, en particulier sur son frère slave, Moscou, pour éviter de perdre le Kosovo. Pour les Serbes, cette province est inséparable de la Serbie. La protection de la minorité serbe exige au moins une autonomie territoriale pour cette communauté, fait valoir Belgrade.

Un autre scénario circule quant au statut futur du Kosovo, celui de la partition de la province. Le nord, où se concentre la population serbe, serait partie intégrante de la Serbie-Monténégro et le sud, à très forte majorité albanaise, deviendrait autonome.

L'avenir du Kosovo figure parmi les priorités du nouveau président serbe Boris Tadic, le réformateur pro-occidental dont la victoire électorale à la fin de juin a été accueillie avec un soupir de soulagement, même si les ultranationalistes occupent toujours une place importante au Parlement serbe.

À terme, le Conseil de sécurité des Nations unies devra trancher. L'ONU souhaite d'abord que le Kosovo mette en oeuvre une série de «normes», comme le retour des réfugiés serbes et une réforme de la justice, avant d'aborder la question du statut du Kosovo, ce qui ne devrait survenir qu'à la mi-2005 au plus tôt.

Plusieurs observateurs font toutefois valoir que l'ONU devrait accélérer le processus menant aux discussions sur le statut final du Kosovo, afin, en outre, d'apaiser les tensions. L'ONU ne veut cependant pas donner l'impression de jouer le jeu des extrémistes albanais, arguant que la violence n'accélérera d'aucune façon le processus. Comme s'en doute bien la communauté internationale, l'indépendance du Kosovo pourrait avoir un impact majeur sur toute la région des Balkans. L'accession à la souveraineté des Kosovars réveillerait, entre autres, la volonté autonomiste des Albanais de Macédoine — environ 25 % de la population — et celle de la population du Monténégro, dont le mariage encore tout récent avec la Serbie reste fragile.