26 juillet 1917 - Les Communes votent la conscription: LA FIN DU DÉBAT

Le débat sur la conscription s'est terminé misérablement, comme il avait commencé. Pas un moment, au cours de cette stérile dispute; le ton ne s'est élevé au-dessus du bas niveau de la chicane des partis. [...] Dans l'ensemble et par les déclarations ultimes de son chef, le parti libéral reste lié à la guerre "jusqu'au bout" et à la poursuite des enrôlements "volontaires". Or, [...] l'acceptation du principe de la guerre "jusqu'au bout" aboutira fatalement à la conscription, si la guerre se prolonge au delà du jour où les enrôlements "volontaires" auront définitivement cessé. D'ailleurs, l'association de sir Wilfrid Laurier, anticonscriptionniste, et de M. Oliver, plus conscriptionniste que le ministère, suffit à démontrer combien grande est l'illusion de ceux qui comptent aveuglément sur le parti libéral pour "sauver" le pays.

En somme, que résulte-t-il du long et filandreux débat terminé hier en queue de poisson? La politique du ministère menace directement la sécurité nationale et la liberté des citoyens ; contre ce double danger, la politique de l'opposition n'offre qu'une protection précaire et incertaine. La perspective n'est guère rassurante. Mais ce n'est pas de l'attitude des partis que je veux entretenir aujourd'hui les lecteurs du Devoir.

* * *

Il est une autre caractéristique de ce débat qu'il me paraît plus urgent de signaler [...]: c'est l'absence totale de toute préoccupation nationale chez les représentants de la nation canadienne. Dans tous les parlements des autres pays engagés dans la tuerie européenne, [...] les intérêts nationaux ne sont ni oubliés, ni sacrifiés, même à ceux des Alliés. [...] Les chefs d'Etat se placent au point de vue de leur pays, défendent les intérêts de leur pays, revendiquent les droits et définissent les obligations de leur pays.

Le vote de la conscription en Angleterre avait été précédé d'une discussion complète sur la politique extérieure et intérieure du Royaume-Uni. Le referendum australien a donné lieu à de multiples et utiles expressions d'opinion sur maints problèmes d'ordre national ou impérial. [...] Ici, rien !

Si l'on écarte les écoeurantes et banales platitudes sur la "démocratie" et la "liberté" - foulées au pied chez nous afin de les "sauver" en Europe - il ne s'est pas prononcé, au cours de ce débat de cinq semaines, ni au parlement ni dans la presse, une seule parole nette et claire sur les objets pour lesquels les Canadiens seront désormais forcés de verser leur sang.

Pas un député ministériel ou oppositionniste n'a songé à demander au premier ministre [sir Robert Borden] quelle opinion il a émise à la Conférence de guerre ; et pourtant cette conférence avait été convoquée pour discuter les conditions de la paix autant que les nécessités de la guerre. Les ministres britanniques, comme les gouvernants de tous les autres pays en guerre, ont défini avec plus ou moins de précision les conditions auxquelles l'Angleterre consentirait à faire la paix. Les représentants de l'Australie et des autres "nations-soeurs" de l'Empire ont affirmé leur détermination de garder leurs prises de guerre. Quelques-uns ont même posé leurs conditions d'après-guerre. Seul le gouvernement canadien est resté muet. A défaut du premier ministre et de ses collègues, c'était le devoir des chefs de l'opposition, plus libres de leurs mouvements, de dire pour quel objet précis ils veulent, eux aussi, que le Canada reste en guerre "jusqu'au bout".

* * *

Du point de vue antinational où les deux partis, le parlement tout entier et la quasi-totalité des journaux canadiens se sont placés pour justifier l'intervention du Canada, cet inconcevable insouci des buts de guerre est absolument logique. Une discussion franche et complète de la situation actuelle du monde démontrerait qu'en effet le Canada n'est nullement menacé, s'il l'a jamais été, par l'Allemagne et ses alliés. [...]

Récemment, discutant les mouvements d'opinion favorables à la paix, en Allemagne, le Times de New York déclarait: "Depuis la bataille de la Marne, il n'a plus été réellement question d'annexions par l'Allemagne ou d'indemnités à lui payer. Certainement les Alliés ne pensent pas à ces choses du passé."

Si toute annexion par l'Allemagne, en Europe, est "chose du passé", toute possibilité d'annexion du Canada par l'Allemagne l'est bien davantage. [...] Alors que devient le seul motif national du projet de conscription, celui-là même que les ministres ont consigné dans le préambule du bill : "... afin de maintenir et soutenir les forces expéditionnaires canadiennes actuellement engagées outre-mer en service actif pour la défense et la sécurité du Canada..." ? [...]

* * *

Les conscriptionnistes ont fini par se cramponner à l'unique motif de sentiment : "Il faut soutenir l'effort de nos fils décimés par les Allemands." [...] Si l'on faisait le partage des combattants tués ou mutilés par les armes allemandes et des victimes de la négligence de ceux qui les commandent, on constaterait qu'il y a quelque chose de plus urgent à faire que d'envoyer de nouvelles recrues en holocauste au dieu de la guerre.

Y a-t-il espoir que le Sénat se montre plus soucieux des problèmes nationaux ? C'est douteux. A part de rares et honorables exceptions, le Sénat, comme la Chambre, est composé de partisans aveugles qui se préoccupent avant tout de préparer la plateforme électorale de leurs partis respectifs. Pour les uns et les autres le salut de la nation, le sang de ses enfants, la liberté de ses citoyens sont choses fort secondaires, en comparaison du triomphe du parti et du tant pour cent que leur rapportent les larmes des mères et la sanglante fauchée de la moisson humaine.

Et puis cet inconcevable insouci des suprêmes intérêts de la nation tient à une cause plus profonde et plus générale encore que l'esprit de parti et la cupidité : il provient surtout de la mentalité d'esclave créée par le colonialisme et accentuée par l'impérialisme. C'est la principale excuse de nos politiqueurs.

Les Canadiens se battent pour l'Empire comme les Sénégalais se battent pour la France. Nos hommes d'Etat ne songent pas plus que les chefs des tribus nègres à protéger nos soldats, à défendre les droits de la nation, à préciser la pensée nationale sur les problèmes concrets de la guerre.

Il paraît que de cela aussi il faut être très fier : c'est le dernier mot de la "démocratie", de la "liberté humaine", de la "civilisation supérieure".

Henri BOURASSA