La préposée qui a tenu des propos dégradants envers Joyce Echaquan se voulait «bienveillante»

La préposée aux bénéficiaires qui a tenu des propos dégradants envers Joyce Echaquan persiste et signe. Devant la coroner Géhane Kamel, au cinquième jour de l’enquête publique sur la mort de la femme atikamekw, la préposée répète que ses propos étaient empreints de « bienveillance ». Une théorie à laquelle la coroner n’a pas du tout adhéré.

« Ben, t’as fait des mauvais choix, ma belle. Qu’est-ce qu’ils penseraient, tes enfants, de te voir comme ça ? » Ces phrases, lancées sur un ton méprisant par une préposée aux bénéficiaires de l’hôpital de Joliette, ont fait le tour du Web. Mercredi, au palais de justice de Trois-Rivières, elles ont résonné à nouveau, la coroner voulant confronter son autrice à ses propos.

Dans la salle, la famille pleurait en entendant à nouveau les cris de détresse de celle qu’ils aimaient.

La préposée aux bénéficiaires, à la barre des témoins, restait impassible. Oui, c’est moi, répond-elle à la coroner qui lui demande si c’est bien elle qui a prononcé ces mots. « Et vous pensez que c’est dit plein d’amour, ça ? » a demandé à nouveau la coroner. « Ben, c’est pas plein d’amour, mais c’est essayer de la raisonner », répond la dame de 44 ans qu’une ordonnance de non-publication interdit de nommer, comme tout le personnel soignant.

La préposée, qui a été congédiée depuis, a expliqué qu’elle voulait faire appel à l’amour de la patiente pour ses enfants, et ce, pour la « raisonner » et lui donner « la motivation » de se relever après sa chute au sol. Une technique, qui, selon elle, est souvent employée auprès des patients toxicomanes en crise. À ce moment, précise-t-elle, elle est convaincue que c’est le cas pour Mme Echaquan puisque des infirmières lui avaient dit qu’elle était en crise à la suite d’un sevrage.

« Je voulais la garder un peu en contact avec la réalité, lui amener des faits simples, expose-t-elle. J’essayais de la rattacher à quelque chose. »

Et vous pensez que c'est dit plein d'amour, ça ?

 

Elle affirme même avoir été « fière » de sa réplique puisqu’elle a suscité une réponse de la patiente qui aurait dit : « C’est pour ça que je suis venue ».  « J’étais contente, j’ai été fière de cette réponse-là, dit-elle. Je me disais : on se comprend. »

Quant au commentaire qu’elle a fait sur le fait que la patiente pouvait rester par terre, comme entendu dans la vidéo, la soignante répète que c’est parce que le poteau de soluté était coincé et que le lit était souillé. Elle aurait donc voulu prendre le temps de changer le lit et de remettre de l’ordre avant de replacer Mme Echaquan dans son lit.

La coroner a remis en doute la crédibilité de la témoin à maintes reprises, l’invitant à plus de franchise. « Vous avez le choix aujourd’hui de faire une différence dans le dénouement [de cette histoire]. Ce qu’on entend dans cette vidéo, c’est tout sauf de la bienveillance. N’essayez pas de me convaincre, je ne vous crois pas. »

En réécoutant la vidéo, la coroner n’a pas pu s’empêcher de lui dire que ses commentaires étaient « pleins de jugements ». La préposée n’a pas été en mesure de reconnaître ce fait, allant jusqu’à demander ce qui lui faisait dire ça.

L’émoi d’une vidéo

Les échanges filmés par Joyce Echaquan se sont déroulés dans une salle d’isolement, de laquelle on n’entend pratiquement rien à l’extérieur. Questionnée par la procureure sur le fait de savoir si elle aurait dit ces mots dans une aire ouverte où on aurait pu l’entendre, la préposée a répondu d’un ton clair : « Tout à fait. »

Par la suite, une infirmière aurait annoncé qu’il fallait mettre Joyce Echaquan sous contention physique, même si elle venait tout juste de recevoir un calmant qui devait la mettre sous contention chimique. Elle et la préposée ont appelé en renfort une deuxième préposée, qui a témoigné plus tôt en matinée mercredi.

Cette dernière a indiqué qu’elle avait trouvé Mme Echaquan déjà attachée aux quatre membres et qu’elle était calme. « Elle marmonnait, mais pas à fendre l’âme », a-t-elle illustré. Elle est allée chercher un morceau d’équipement manquant et lorsqu’elle est revenue, elle a constaté que l’infirmière était en « panique ». « Elle a dit “Crisse, elle nous filmait. C’était sur Facebook. J’ai tout effacé ça.” J’ai dit : “Calme-toi, on va finir d’attacher la patiente et tu me conteras ça tantôt.” Elle a dit [que Joyce Echaquan] avait filmé tout ce qui s’était passé, mais je ne savais pas ce qui s’était passé, je ne comprenais pas. »

Sans surveillance

Les témoignages du personnel soignant indiquent que la patiente a par la suite été laissée seule, sous contention physique et chimique, pendant une longue période, ce qui est contraire à la pratique usuelle. Deux des soignantes étaient parties dîner, l’autre préposée devait s’occuper seule des 38 autres patients « sur le plancher ». Ne restait plus, pour s’occuper de Mme Echaquan, qu’une jeune infirmière de 21 ans qui n’avait pas encore son diplôme.

Cette dernière s’est effondrée en pleurs à de nombreuses reprises pendant son témoignage. Elle raconte s’être sentie abandonnée par ses collègues et par son établissement, et ne pas avoir eu le soutien nécessaire pour s’occuper seule d’une patiente dont l’état était instable.

Elle dit avoir demandé à l’autre préposée aux bénéficiaires de surveiller la patiente, mais que celle-ci avait refusé sous prétexte qu’elle était débordée. Elle a tenté de trouver de l’aide auprès de sa supérieure, mais en vain. Lorsqu’elle a constaté que Joyce Echaquan n’avait pratiquement plus de pouls, elle aurait appelé en réanimation, mais on lui aurait dit que ça prendrait 10 minutes, car il fallait procéder avant au nettoyage de la salle. Elle a affirmé avoir multiplié les démarches, mais n’avoir pas eu d’aide. Pendant ce temps, l’était de la patiente se détériorait.

À sa demande, la préposée aux bénéficiaires qui était en poste s’est alors présentée dans la salle d’isolement pour transférer Mme Echaquan en salle de réanimation. Lorsqu’elle est arrivée, celle-ci a eu l’impression que la femme atikamekw était déjà morte, a-t-elle raconté elle aussi avec émotion.

« Quand j’ai vu la patiente, je me suis dit : “Oh mon Dieu ! On a un problème.” Je me suis revirée de bord pour savoir si quelqu’un était là pour m’aider, mais il n’y avait personne. Avec mon expérience, je savais que ça n’allait pas bien. »

« J’ai tout fait pour sauver sa vie », a-t-elle déclaré par la suite.

 

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