Des doutes sur la qualité des soins donnés à Joyce Echaquan

Des employées de l’hôpital de Joliette ont soulevé des doutes mardi sur la qualité des soins offerts à Joyce Echaquan dans les heures précédant sa mort, l’une d’elles allant jusqu’à dire qu’elle avait « l’impression » que son décès aurait pu être évité.

« Je n’ai pas dormi de la nuit », a précisé cette infirmière auxiliaire, qu’une ordonnance de non-publication nous empêche de nommer. Comme d’autres, elle a partagé le désarroi dans lequel elle a été plongée en voyant les vidéos de la mort de Mme Echaquan. « J’ai l’impression que ça aurait pu être évité », a-t-elle dit, en évoquant un « manque d’expérience ».

Cette femme atikamekw de Manawan est décédée le 28 septembre 2020, pendant que du personnel soignant la couvrait d’insultes racistes. Sa fille aînée et elle ont toutes deux publié des vidéos de ses derniers instants sur les réseaux sociaux.

Au quatrième jour de l’enquête publique du coroner sur la mort de Mme Echaquan, une préposée aux bénéficiaires a aussi dit avoir fait part de ses inquiétudes quant à la surveillance offerte à la patiente. « Je me disais : me semble, si elle a des troubles cardiaques, comment ça se fait qu’elle n’avait pas un moniteur ? » a relaté la soignante, qui a révélé avoir tenté de réanimer la femme pendant 45 minutes. Selon ce qu’elle a rapporté, sa supérieure aurait partagé ses interrogations.

Joyce Echaquan portait un pacemaker. La cause de son décès demeure encore inconnue.

Une séquence qui se précise

Les audiences qui se sont tenues mardi ont permis de jeter un peu de lumière sur la séquence des événements précédant la mort de Mme Echaquan. Dans l’ordre, elle aurait reçu un médicament antipsychotique (Haldol), lancé une vidéo en direct sur Facebook et eu la visite de sa fille aînée qui l’a filmée, inerte. « Je pensais en la regardant qu’elle était morte », a relaté Marie Wasianna Echaquan Dubé la semaine dernière. Plus d’une heure après la première vidéo, la préposée aux bénéficiaires appelée à réanimer Mme Echaquan y serait allée du même constat. « Je l’ai vue et j’ai dit : “Ah mon Dieu, elle a l’air morte” », a-t-elle rapporté.

On semble nier l’existence [du racisme], dire qu’on n’est pas au courant, qu’on n’a jamais rien vu, rien entendu

L’infirmière auxiliaire qui a été privée de sommeil après avoir vu la vidéo de la fille de Mme Echaquan s’est aussi interrogée sur le peu d’assistance qui aurait été apporté à la patiente. « Je n’étais pas capable de détacher mes yeux de son thorax », a-t-elle dit au sujet de la séquence de dix minutes. « Je l’ai regardée au complet parce que je souhaitais qu’il se passe de quoi avant la fin. » Pendant qu’elle parlait, le conjoint de Mme Echaquan, Carol Dubé, a tapé son front avec sa main.

Selon ce qui a été rapporté dans les premiers jours des audiences, du personnel aurait vérifié les signes vitaux de Mme Echaquan à deux reprises avant qu’elle ne parte en salle de réanimation.

Commentaires racistes

À l’instar des cinq membres du personnel qui avaient témoigné la veille, les soignantes présentes mardi ont presque unanimement nié avoir entendu des commentaires racistes dans le cadre de leur travail. Elles ont aussi dit avoir eu « du mal à croire » les propos qu’elles ont entendus dans la vidéo des derniers instants de Joyce Echaquan.

Pressée de questions par une coroner dubitative, l’une d’elles a fini par reconnaître que les Autochtones n’ont pas bonne réputation à l’hôpital de Joliette. « Oui », « oui » et « oui », a répondu cette infirmière lorsque Géhane Kamel lui a demandé si le personnel soignant percevait les Autochtones comme « des gens qui abusent du système », qui sont « alcooliques » ou qui sont « toxicomanes ».

Je me disais: me semble, si elle a des troubles cardiaques, comment ça se fait qu’elle n’avait pas un moniteur?

L’infirmière de 25 ans avait d’abord déclaré ne jamais avoir entendu de propos déplacés au sujet des Atikamekw, nombreux à fréquenter l’hôpital de Joliette.

« Je ne crois pas ça, qu’il n’y a pas de commentaires désobligeants », a répliqué la coroner Kamel. Des histoires troublantes sur les soins de santé reçus par les Autochtones à l’hôpital de Joliette ont été dites, redites et documentées, notamment par la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec.

« Probablement qu’il y en a », a finalement reconnu l’infirmière.

Le chef du Conseil des Atikamekw de Manawan, Paul-Émile Ottawa, s’est dit « déçu » par ce qu’il a entendu. « On semble nier l’existence [du racisme], dire qu’on n’est pas au courant, qu’on n’a jamais rien vu, rien entendu », a-t-il déploré.

Méconnaissance des services

Les cinq soignantes qui ont témoigné ont déclaré que la formation en sécurisation culturelle qu’elles ont reçue à la suite du décès de Mme Echaquan n’était pas adaptée, voire inutile. Elles ont aussi noté l’empressement du CISSS de Lanaudière à sensibiliser son personnel dans la foulée de la mort de Mme Echaquan. « Je n’ai jamais eu autant de formations en 20 ans », a ironisé l’une d’elles.

Lors des audiences de la commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec, en 2018, une représentante du CISSS s’était engagée à « poser des actions » pour répondre à « l’insatisfaction généralisée des Atikamekw à l’égard de l’hôpital de Joliette ».

Les divers témoignages ont par ailleurs mis en évidence la méconnaissance des services d’aide aux patients atikamekw de la part du personnel soignant. Une infirmière a notamment déclaré qu’elle n’avait pas été avisée de la présence d’une agente de liaison en sécurisation culturelle à l’hôpital jusqu’à ce que survienne le décès de Mme Echaquan.

« Avant l’événement, personne n’était disponible. [L’agente en sécurisation culturelle] ne travaillait plus pour l’hôpital de Joliette », a-t-elle affirmé. Pourtant, Barbara Flamand a déclaré au Devoir avoir été sur place le jour du décès de Joyce Echaquan. L’agente de liaison — dont la mission est d’accompagner les patients atikamekw et d’être leur interprète — ne comprend pas pourquoi personne ne l’a interpellée lorsque Mme Echaquan était en détresse.

Une infirmière auxiliaire a quant à elle dit ignorer qui est Barbara Flamand. Elle a en revanche dit avoir appris qu’une seconde agente en sécurisation culturelle, Sophie Ottawa, avait été embauchée à la suite du décès de Mme Echaquan.

 

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3 commentaires
  • François Réal Gosselin - Abonné 19 mai 2021 08 h 33

    Pour un humanisme

    À lire les comptes rendus de cette enquête, je ne suis pas sans me rappeler ceux que j'ai déjà lus au cours des dernières années. Même attitude de négligence, même attitude d'improvisation et d'impuissance, la situation actuelle est teinte de racisme qui, à mon sens, ne devrait pas être le point central de l'enquête mais en être la bougie d'allumage. Il y a un danger qu'elle nous fasse oublier l'incapacité du système accueillir, dans le plein sens du terme, ceux qui sont en besoin d'urgent de réconfort et d'attention.
    Erreur humaine, erreur du système, je dirais que voilà le vrai problème que cette enquête, par la suite, devrait démontrer. Au travers des âmes soignantes, il se glisse des sans-cœur, des technocrates, qui abandonnent leur responsabilité pour la pelleter dans la cour des autres. Il y a toujours eu, et il y aura encore longtemps, des gens qui travaillent pour la l'argent, sans considération pour l'ouvrage et les autres. Voilà la source de tous les maux.
    Racisme systémique, non, racisme de la part de quelques personnes, isolées, en mal d'affirmation, oui. Ces personnes sont si incapables d'élever les autres, qu'elles doivent obligatoirement les rabaisser pour être à leur niveau.
    La stigmatisation du cas de cette malheureuse femme est venue, soutenue par une belle campagne dans les médias, de sa propre communauté qui vit à la grandeur du Canada le refus de l'autre et le refus de l'évolution. Ils ont leurs gourous, et comme dans tous les cas de la sorte le réveil sera pénible.
    Tant qu'aux racistes, ces sectaires de l'impuissance, ils sont le reflet de l'impossibilité d'être en harmonie avec eux-mêmes, et forcément, avec les autres. Le racisme c'est le refus de la différence, parlez-en aux femmes, aux LGBQ, mais parlez-en aussi aux autochtones et aux étrangers en général.

  • François Boulay - Abonné 19 mai 2021 09 h 47

    Agente de sécurisation culturelle

    Quand j'ai lu que l'Agente n'avait pas de bureau, ni de casier, je n'ai plus douté du racisme dans cet hôpital. Dans les bureucraties c'est souvent ainsi qu'on humilie une personne pour l'inciter a quitter. En général, on fournit un petit bureau grand comme une armoire à balais, sans téléphone. Barbara Flamand, il semble, qu'elle n'avait même pas une chaise dans un coin, que peu de personnes la connaissait et que plusieurs ne savaient même pas que son poste existait. Systémique, comme on dit.

    • François Réal Gosselin - Abonné 19 mai 2021 11 h 57

      Un poste c'est plus qu'un bureau et une chaise, c'est d'abord et avant tout la personnalité. Pour l'avoir vécu, ce n'est pas le bureau qui fait la fonction, c'est la personne qui l'a fait. La bureaucratie ne crée rien, elle entérine un état de fait.