Résonances communes

Une photo de la barricade de la Chaussée Ménilmontant, Paris, 18 mars 1871
Photo: Agence France-Presse Une photo de la barricade de la Chaussée Ménilmontant, Paris, 18 mars 1871

Les utopies finissent mal en général. Il y a tout juste 150 ans s’achevait dans la répression féroce la Commune de Paris, insurrection foisonnante et multiforme, vue comme fondatrice de l’immense rêve de révolution socialiste ou de ses dérives totalitaires cauchemardesques du XXe siècle.

La Semaine sanglante, selon la formule consacrée, débute le dimanche 21 mai 1871 avec l’entrée dans la capitale des troupes de la Garde nationale anti-insurrectionnelles dites versaillaises. Les derniers combats se déroulent au cimetière du Père-Lachaise le dimanche suivant. La Commune, née de la défaite de la guerre franco-prussienne et d’une ferme volonté de république fédéraliste, démocratique, sociale et laïque, n’a duré que 72 jours. Elle laisse une partie de la Ville Lumière en ruines et enténébrée. Des soldats et beaucoup plus d’insurgés meurent au combat. La chasse aux communards va perdurer des années et faire des milliers de fusillés.

Voici ce qu’écrit Émile Zola, dans un article paru dans le journal Le Sémaphore de Marseille juste après cette Semaine sanglante. Il parle des corps des insurgés jonchant les rues de sa chère capitale. « Les bandits vont empester la grande cité de leurs cadavres. Jusque dans leur pourriture ces misérables nous feront du mal… »

Les sympathies de l’auteur de Germinal, roman phare sur l’épouvantable condition ouvrière de son temps, n’allaient donc pas aux insurgés des classes populaires. Il n’y a rien de simple en fait avec la Commune et les exégèses de cette expérience sociopolitique exceptionnelle de quelques mois qui tiraillent de tous bords.

La droite conservatrice et le centre libéral en ont fait la preuve des menaces liberticides de révoltés décrits comme des enragés assoiffés de sang et de destruction. Beaucoup d’écrivains vont suivre Zola et dénigrer les communards.

Cette expérience collective reste au contraire une référence importante pour les mouvements révolutionnaires et libertaires de gauche. Elle plaît aussi aux partisans de la démocratie directe.

Des problèmes actuels

Et ça continue. « La Commune pose un certain nombre de questions qui sont en résonance avec les problèmes d’aujourd’hui », dit l’historien Michel Cordillot, ancien professeur de l’Université Paris 8, spécialiste du mouvement ouvrier et de la Commune en particulier. Il vient de diriger un ouvrage synthèse, déjà succès de librairie, La Commune de Paris 1871. Les acteurs, les événements, les lieux (Les éditions de l’Atelier).

« L’expérimentation du XIXe siècle permet de remettre en question l’accession au pouvoir des classes subalternes. Sur ce point, c’est un événement transgressif dont on a de la difficulté aujourd’hui encore à comprendre à quel point il a provoqué de la sidération. La Commune pose aussi le problème de la nature de la république. Parle-t-on d’une république formelle ou d’une république démocratique et sociale ? Là encore, il y a résonance avec notre époque. »

L’insurrection représente aussi un moment de rupture important alors que la France tout entière bascule dans l’adhésion quasi irrévocable à la république. Qu’on en juge : aux élections de février 1871, la France élit une Assemblée nationale à 80 % monarchiste. Juste après la Commune, aux élections complémentaires de juillet de la même année, les républicains prennent 100 des 114 sièges. « Jusque-là, il y avait une forte hésitation et la royauté restait une possibilité », résume M. Cordillot.

« La Commune fait partie d’une longue histoire de révoltes et de confrontations politiques en France », ajoute John Merriman, professeur d’histoire à l’Université Yale, spécialiste de l’Europe et de la République française en particulier.  Il a découvert ce pays à 22 ans et l’a adopté personnellement et professionnellement. Il vit en partie dans un petit village de l’Ardèche depuis près de 35 ans. 

« La Commune ne signe pas la fin des violences politiques. En 1907, dans le Midi, la révolte des vignerons et des petits propriétaires a été aussi réprimée dans le sang. En 1968, c’était autre chose [et ce l’est] encore récemment avec les Gilets jaunes, même si c’est une histoire compliquée, les Gilets jaunes. En tout cas, j’ai vu une photo de ces manifestants avec une pancarte qui évoquait la Commune. »

Les concordances des temps se multiplient. Le conseil communal de la capitale va s’aventurer très loin pour l’époque du point de vue féministe. L’union libre et les enfants « illégitimes » sont reconnus et la prostitution est interdite. Une première égalité salariale apparaît pour les institutrices, mais le projet d’extension du droit de vote aux femmes meurt avec la répression.

« Les femmes ont joué un grand rôle dans la commune d’une modernité incroyable, résume M. Cordillot. Le problème, c’est que c’est extrêmement difficile de savoir lequel, faute de sources et de documents. »

Un Petit dictionnaire des femmes de la Commune de Paris (Édition Le bruit des autres), préparé par des historiennes en 2013, a réussi à identifier quelque 800 participantes citées. Pour environ 550 d’entre elles, seuls leurs noms subsistent. Dans la portion biographique de son propre ouvrage récent, M. Cordillot inclut 6 ou 7 % de femmes.

Des causes et des effets

D’autres villes de France, dont Le Creusot, Limoges, Lyon, Marseille, Narbonne, Saint-Étienne et Toulouse, se mettent alors aussi en expérimentations radicales. La France révolutionnaire s’agite périodiquement avec des répressions constantes et de plus en plus dures, des insurrections en 1830, 1831, 1832, 1834, puis en juin 1848 et enfin avec le temps des communes.

Les causes de ce temps insurrectionnel semblent multiples. « C’est très compliqué d’expliquer la Commune, dit John Merriman. Il y avait plusieurs factions. Il y avait des jacobins, façon Révolution française. Il y avait des démocrates socialistes, façon deuxième république 1948-1951. Il y avait des anarchistes. Il y avait des modérés aussi qui réclamaient simplement un maire pour leur ville. »

Dans son pamphlet La Guerre civile en France, daté du 30 mai 1871, Karl Marx, qui réside à Londres, aborde un premier exemple « du peuple agissant par lui-même et pour lui-même ». Les émules marxistes, dont Lénine, vont plutôt critiquer les tendances anarchistes et autogestionnaires de l’expérience en plaidant pour l’établissement d’une « dictature du prolétariat », avec les terribles conséquences que l’on connait.

« De plus en plus, les classes dominantes prennent conscience du danger des révolutions populaires, dit pour sa part le professeur Cordillot. En 1871, la stratégie d’Adolphe Thiers [chef du pouvoir exécutif français] est simple : il assemble une armée à Versailles puis avance comme un rouleau compresseur. »

Thiers bombarde la capitale et fait d’immenses dégâts dans les beaux quartiers de l’ouest, ce qui va entraîner environ 10 000 demandes de réparations pour des immeubles détruits. Les combats féroces ont lieu dans les quartiers populaires.

Les communards, eux, vont brûler l’Hôtel de Ville, le Palais de Justice, la préfecture de Police, le ministère des Finances, la Cour des comptes, le Palais Royal et le Palais des Tuileries et même une partie du Musée du Louvre. La reconstruction de la ville a finalement permis à la modernisation haussmannienne de se poursuivre et même de s’amplifier.

Le chantier du Sacré-Cœur, déjà planifié avant 1871, sera relancé en présentant le lieu de culte comme une expiation pour les fautes communardes.

« Le Sacré-Cœur achevé en 1919, c’est le monument le plus moche de Paris, dit le Français d’adoption John Merriman. De temps en temps, je monte au cimetière Père-Lachaise voir le petit mur des Fédérés où ont été fusillées des dizaines de communards à la fin de la Semaine sanglante. J’y suis aussi allé une fois avec mes enfants. Il y a toujours des fleurs devant le mur. Je le dis pour montrer que la Commune et même la Semaine sanglante font partie de l’histoire de France. »


Dans une version précédente de ce texte, une citation de John Merriman évoquait la deuxième République française avec les dates 1948-1951. Il s’agissait plutôt de 1848-1851.

Pour aller plus loin

Plusieurs publications surgissent à la faveur du 150e anniversaire de la Commune de Paris. Michel Cordillot vient de diriger La Commune de Paris 1871. Les acteurs, les événements, les lieux (Les éditions de l’Atelier) en fédérant 36 auteurs qui ont rédigé 500 notices biographiques et des analyses thématiques. Un des chapitres porte sur les « débats et controverses » entourant la Commune que les pouvoirs et leurs intellectuels organiques ont longtemps fait passer pour des enragés assoiffés de sang.

« La commémoration et l’intérêt autour de la Commune sont importants avec la parution de beaucoup d’articles et de livres même si [la] COVID a un peu gêné tout ça en retardant des colloques et des événements », dit l’historien en révélant que le tirage de 3000 exemplaires de l’ouvrage collectif s’est écoulé en trois semaines, le deuxième de 3000 exemplaires, également en trois jours et le troisième en préparation sera probablement écoulé en préventes.

Le professeur John M. Merriman a fait paraître Massacre : The Life and death of the Paris Commune (Basic Books) en 2014. Il n’est pas encore traduit. « Mon ouvrage prédécent, The Dynamite Club, sur les origines du terrorisme, portait sur l’anarchiste Émile Henry, guillotiné à 21 ans, explique-t-il. Son père communard s’était réfugié en Espagne où son fils est né. » La mère de Henry, Rose Gaubet, est parfois décrite comme une seconde Louise Michel, institutrice et figure majeure de la Commune.

Le site Là-bas si j’y suis (dont le slogan quasi communard dit « Plus près des jetables que des notables ») a eu la bonne idée de diffuser en accès libre sur son site les treize épisodes (un par semaine) de la série Les dossiers de l’histoire de la télévision suisse (RTS) consacrée à la Commune de Paris par l’historien Henri Guillemin (1903-1992). Ce travail hors pair a fait l’objet d’un colloque à Paris en novembre 2016 intitulé Henri Guillemin et la Commune : le moment du peuple La production du premier âge de la télé, pédagogique à souhait, rend en plus hommage à un fabuleux conteur que Radio-Canada a aussi accueilli dans sa programmation des années 1970.

Stéphane Baillargeon



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