Le poids de la violence

Environ 7% des enfants du Québec ont été exposés à la violence conjugale vécue par leur mère au cours des 12 mois précédant la dernière enquête de l’Institut de la statistique du Québec, menée en 2018.
Illustration: Romain Lasser Environ 7% des enfants du Québec ont été exposés à la violence conjugale vécue par leur mère au cours des 12 mois précédant la dernière enquête de l’Institut de la statistique du Québec, menée en 2018.

Ils ont souvent tout vu, tout entendu, et pourtant, les données concernant les enfants exposés à la violence conjugale sont quasi inexistantes au Québec, à l’heure où les signalements des femmes contre leurs conjoints sont en hausse. Ces victimes collatérales ne doivent pas tomber dans l’oubli dans la lutte contre la violence conjugale, affirment experts et intervenants du milieu.

« Ça ne fait pas très longtemps qu’on étudie l’exposition des enfants à la violence conjugale, comparativement à d’autres formes de maltraitance, comme les abus sexuels, les sévices physiques ou la négligence », note Geneviève Lessard, directrice du centre Recherches appliquées et interdisciplinaires sur les violences intimes, familiales et structurelles (RAIV).

Des enfants exposésà la violence

Environ 7 % des enfants du Québec ont été exposés à la violence conjugale vécue par leur mère au cours des 12 mois précédant la dernière enquête de l’Institut de la statistique du Québec, menée en 2018. Environ 6 % des enfants ont été exposés à de la violence psychologique et verbale, notamment des insultes ou des menaces, 2 % à de la violence sous forme de contrôle, par exemple être suivi ou ne pas avoir le droit de voir des amis, et environ 1 % ont été exposés à de la violence physique, ayant été témoins de coups donnés à leur mère ou d’autres gestes agressifs.

Ces données sous-estiment sans doute la réalité des jeunes qui grandissent dans un climat de stress et de tension causé par la violence conjugale, croit Mme Lessard. Avec une équipe de chercheurs, elle a récemment mené une enquête qualitative sur les conséquences de l’exposition à la violence conjugale, à laquelle 40 jeunes âgés de 18 à 25 ans ont participé.

« On utilise le terme “exposition” pour éviter de créer de la confusion, puisque les jeunes ne sont pas toujours témoins visuellement des événements. Toutefois, même si c’est une victimisation indirecte, les conséquences peuvent être aussi graves que celles vécues par une victime directe », mentionne la professeure titulaire à l’École de travail social et de criminologie de l’Université Laval.

Il en ressort notamment que les enfants vivent pratiquement la même dynamique relationnelle que leur mère avec le conjoint violent lors des quatre phases du cycle de violence. « Ils ressentent la tension, craignent l’escalade de violence, puis, lorsque ça explose, ils vont vivre avec un sentiment de culpabilité, de honte et de responsabilisation de ne pas avoir pu désamorcer la situation », explique Mme Lessard.

Puis, vient l’accalmie : le conjoint violent justifie ses gestes et, tout comme sa mère, l’enfant espère que ça ne se reproduira plus, note-t-elle. L’étude révèle, à travers le parcours des 40 participants, que, sur le plan scolaire, plusieurs développent des difficultés d’apprentissage. Certains ont aussi confié avoir eux-mêmes développé des comportements agressifs et violents.

Sous silence

Les séquelles des enfants sont souvent passées sous silence, car la violence se manifeste fréquemment par des gestes de contrôle qu’encore trop d’organismes ont de la difficulté à reconnaître, déplore Guylaine Simard, directrice du Refuge pour femmes de l’ouest de l’île.

« Le contrôle coercitif, ce n’est pas criminel du tout et c’est extrêmement difficile à prouver. Même la DPJ a de la difficulté à reconnaître la violence conjugale », souligne la responsable de cette ressource qui héberge principalement des mères et leurs enfants. « Quand ton père décide ce que ta mère fait à manger, le moment où elle a le droit de faire des appels, qu’il lui interdit des sorties, gère l’argent qu’elle gagne en travaillant, toute cette microrégularisation a un impact sur le développement de l’enfant. »

À leur arrivée en maison d’hébergement, les enfants sont parfois méfiants et inquiets, note Mme Simard. « Dans notre système, ce sont les femmes et les enfants qui sont déracinés. Ce sont eux qui doivent quitter le domicile, et très rarement l’homme qui décide de partir », souligne-t-elle. « Quand ils arrivent ici, les enfants sont souvent hypervigilants. Tu échappes un crayon et ils sursautent. C’est là qu’on réalise à quel point leur développement peut être affecté s’ils grandissent dans un environnement violent », explique-t-elle.

Quant à ceux qui sont témoins des coups, ils sont souvent divisés entre un sentiment d’impuissance et le sentiment qu’ils doivent s’interposer pour épargner leur mère. « Si un des deux parents ne va pas chercher de l’aide pour lui-même, l’enfant peut penser qu’il n’existe tout simplement pas d’aide, alors que d’autres portent le fardeau de réagir parce qu’ils estiment qu’ils doivent protéger leur mère », soutient Mme Lessard.

Pour Guylaine Simard, il est urgent de s’intéresser aux ravages de la violence conjugale sur les jeunes pour les soutenir et éviter qu’ils développent des comportements qu’ils pourraient trouver « normaux ». « Quand des enfants arrivent en maison d’hébergement, on prend toujours le temps de leur expliquer que personne n’est contre les pères, qu’on est contre la violence. Ce n’est pas papa qu’on n’aime pas, ce sont ses comportements », explique-t-elle.



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