Enfants de la violence conjugale

«Chaque féminicide m’arrache le cœur. Ça me fait revivre le meurtre de ma mère», confie Dania Nehme.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir «Chaque féminicide m’arrache le cœur. Ça me fait revivre le meurtre de ma mère», confie Dania Nehme.

La récente vague de féminicides a laissé derrière elle 25 orphelins. Qu’adviendra-t-il de ces enfants exposés à la violence conjugale et parfois même témoins de l’irréparable ? Le Devoir a recueilli les témoignages de quatre jeunes adultes qui ont grandi dans ce climat de peur et de tension et qui en constatent aujourd’hui les ravages sur leur vie, mais qui témoignent aussi de leurs espoirs dans la lutte contre la violence conjugale.

Dania | Retrouver la lumière

« Chaque féminicide m’arrache le cœur. Ça me fait revivre le meurtre de ma mère », confie Dania Nehme. Neuf ans après l’assassinat de sa mère par son père, la femme de 25 ans rayonne pourtant lorsqu’on la rencontre dans un parc du centre-ville de Montréal. « Le choc post-traumatique est encore là et il sera toujours là, mais je vais beaucoup mieux, je pense même que je suis au meilleur de ma forme », mentionne-t-elle.

Dania avait 16 ans lorsque son père a poignardé à mort sa mère dans leur résidence familiale, dans l’arrondissement de LaSalle. C’est elle qui a composé le 911 pour signaler qu’il venait de la tuer dans la salle de bain. « Ce jour-là, j’ai perdu tous mes repères », témoigne-t-elle. « Avait-il raison ? Étais-je une mauvaise personne ? Est-ce que la vie valait la peine ? Ma mère avait-elle raison de dire que je suis belle, intelligente et guerrière ? Qu’est-ce que je vais devenir ? Qu’est-ce que je veux devenir ? Comment vais-je poursuivre ma vie ? Est-ce que je vais finir dans la rue ? » dit Dania.

Habitée par ces nombreux questionnements pendant plusieurs années, Dania s’est de nombreuses fois réfugiée dans le silence par crainte de devenir un fardeau pour son entourage. « Mes crises d’anxiété, mes crises de panique, ma dépression, mon insomnie, ça peut faire en sorte que je ne suis pas toujours très plaisante. Ça peut être lourd d’être avec moi », mentionne-t-elle.

La lumière au bout du tunnel n’a pas été évidente à trouver, et c’est justement ce qui la motive à témoigner. « J’espère inspirer ceux qui vivent quelque chose d’horrible présentement. Je veux leur dire que, même si tout est sombre, qu’on se sent comme si on était six pieds sous terre, il y a une raison d’être sur terre », explique-t-elle.

Son passé, elle ne peut l’effacer, mais elle espère s’en servir pour sensibiliser les adultes à l’isolement dans lequel les enfants sont plongés lorsqu’ils grandissent dans la violence. « En tant qu’enfant, il n’y a pas beaucoup de lieux sécuritaires quand ça va mal à la maison, donc je pense que les enseignants devraient porter plus d’attention à leurs élèves quand ils savent que quelque chose ne va pas dans leur vie familiale », estime Dania.

L’école a toujours été un lieu sécuritaire pour elle. C’était et c’est d’ailleurs encore son refuge, confie celle qui termine actuellement une maîtrise. « J’aurais grandement apprécié que mes enseignants, surtout au secondaire, soient plus concernés par mes pleurs et mes crises d’anxiété », affirme-t-elle. C’est également à l’école, croit Dania, qu’il faut inculquer aux enfants l’importance des relations égalitaires. « Il faut traiter les causes et non pas seulement soulager les conséquences de la violence conjugale »

Les violences conjugales ont des racines profondes, rappelle la femme, notamment dans la jalousie, le manque de confiance en soi, la peur et le désir de contrôle. « Il faut soigner les causes. Il faut lever le tabou. Il faut cesser de penser que de parler de ses problèmes de couple est un aveu de faiblesse ou d’échec », souligne-t-elle.

L’absence de responsabilisation des hommes violents est une ombre à son cheminement, confie-t-elle. Son père, qui a été reconnu coupable du meurtre prémédité de sa mère, en est la preuve, selon elle. « Il sera toujours un danger. Il n’a jamais reconnu ses gestes, alors c’est certain que de savoir que dans une vingtaine d’années, il sera admissible à une libération conditionnelle, ça me fait peur pour ma vie. »

Illustration: Romain Lasser

Félix | Passer inaperçu

Félix n’avait qu’un objectif pendant son enfance : passer inaperçu. Son adresse, personne ne la connaissait, jamais il n’a pu inviter un ami à la maison et, pour rentrer chez lui, il a appris à composer en moins de deux secondes un code à quatre chiffres ; il était hébergé avec sa mère et son petit frère dans une maison pour femmes victimes de violence conjugale.

« Il y a peut-être une ou deux fois où j’aurais voulu inviter un ami et j’ai trouvé ça dommage, mais en même temps, j’aimais mieux vivre avec ces restrictions-là qu’avec la crainte permanente de manger un coup ou de faire une erreur qui allait le provoquer », raconte le jeune homme, aujourd’hui âgé de 20 ans.

Il y a une dizaine d’années, ses grands-parents sont allés le chercher à son retour d’un camp de vacances de deux semaines. Ils lui ont annoncé qu’il ne rentrerait pas à la maison, chez son beau-père, mais qu’il irait plutôt rejoindre sa mère et son petit frère dans une maison d’hébergement. « J’étais un peu sous le choc, parce que je ne m’attendais pas à ça », se souvient-il.

Félix n’a jamais vu son beau-père frapper sa mère, mais le climat dans la maison était tellement tendu et stressant qu’il savait que quelque chose clochait. « Je n’ai jamais su ce qui est arrivé pendant mon absence pour que ma mère décide de partir, mais on était dans une maison pour femmes battues, donc j’ai fait le lien. Je crois que ma mère voulait m’épargner, pour ne pas que je m’inquiète pour elle », explique-t-il.

L’année suivant leur départ de la résidence du conjoint de sa mère a été ponctuée par des déménagements dans l’urgence ainsi que par des changements d’écoles. « Une fois, notre adresse lui a été envoyée accidentellement, donc on a dû changer de place. La deuxième fois, c’est lui qui avait réussi à nous retrouver, alors on est aussi partis ailleurs », raconte-t-il.

Même s’il se savait en sécurité en maison d’hébergement, Félix confie avoir été hanté à quelques reprises par la crainte de tomber face à face avec l’ancien conjoint de sa mère. « L’inquiétude est toujours un peu présente, tu te fais parfois des scénarios même si tu sais que c’est presque impossible qu’il te retrouve , mentionne-t-il.  À un moment donné, c’est devenu un jeu pour moi de rentrer le code de la porte d’entrée le plus rapidement possible. »

La violence a laissé des séquelles en lui et il a été suivi par un psychologue. Son estime en a souffert, l’école a longtemps été un fardeau en raison de ses difficultés d’apprentissage. Il raconte avoir lui-même reproduit certains comportements agressifs à l’égard d’autres enfants. « À l’école, je ne sais plus dans quel cours, on avait parlé de violence. Ça m’avait marqué parce qu’on disait que ceux qui avaient vécu de la violence étaient portés à la répéter, et ça m’a inquiété. Je me suis dit que je ne voulais pas faire partie des gens qui répètent ce qu’ils ont vécu », confie-t-il.

D’où l’importance, selon lui, d’aborder le sujet, sans tabous, dès le plus jeune âge. « C’est important de nous sensibiliser dès l’enfance, parce que rien ne peut justifier qu’on soit agressif ou violent, toute chose peut être réglée d’une meilleure façon », souligne-t-il.

Illustration: Romain Lasser

Sarah | Protéger sa mère

Du haut de ses 12 ans, Sarah était le bouclier de sa mère, s’interposant à plus d’une reprise lorsque son beau-père la violentait. Un jour, elle en a eu assez. Voyant que sa mère ne le quitterait pas, c’est elle qui a pris la décision de déserter le domicile familial.

« Ma mère venait se cacher dans notre chambre. On accotait les matelas sur la porte pour empêcher son chum d’entrer. Je n’ai jamais eu peur pour moi, j’avais plutôt peur pour elle, j’étais son bouclier », raconte la femme aujourd’hui âgée de 23 ans.

Durant son enfance, Sarah a vécu dans deux réalités complètement à l’opposé l’une de l’autre. Chez sa gardienne, l’amour et le respect entre elle et son conjoint étaient évidents, mais chez elle, Sarah était plutôt témoin des nombreuses relations toxiques entre sa mère et des hommes violents. Des cris, des coups de poing dans les murs, l’humiliation et le dénigrement : Sarah a tout vu, tout entendu.

« La relation qui m’a le plus marquée, c’est celle avec son conjoint actuel. J’avais 12 ans lorsque j’ai compris que quelque chose n’allait pas avec lui, après qu’il nous a abandonnés, sans cellulaire, sans réseau, à la plage. Monsieur n’avait pas aimé que ma mère raconte un souvenir concernant un moment qu’elle avait aimé avec un ami », se souvient-elle.

Après un épisode de violence qui a nécessité l’intervention des policiers, elle a cru que, cette fois-là, sa mère le quitterait pour de bon. « Le lendemain, elle a retiré sa plainte et elle m’a dit qu’on retournait chez lui. Je lui ai dit que c’était lui ou moi , raconte-t-elle.  Sur le chemin, ils m’ont débarquée chez ma gardienne, qui a par la suite fait des démarches officielles pour devenir ma famille d’accueil. »

Malgré tout, Sarah a toujours gardé contact avec sa mère. Depuis qu’elle est en appartement, elle l’a d’ailleurs accueillie à de nombreuses reprises. « Récemment, elle est venue habiter chez moi pendant deux semaines. J’ai vraiment cru que c’était la bonne. Puis, je suis revenue un jour et elle était repartie », se désole-t-elle.

Il ne lui a toutefois jamais traversé l’esprit de s’éloigner de sa mère. « Nous avons une relation inversée et j’accepte d’avoir ce rôle-là, dit-elle. Ma mère m’a obligée à construire ma vie toute seule. Je n’ai jamais pu compter sur elle, mais ça reste ma mère, je l’aime, et si ce n’est pas moi qui suis là pour elle, qui le sera ? »

Il y a quelques années, Sarah a elle-même vécu de la violence conjugale. « Il est même arrivé un certain moment où je me suis dit : “Ben câline, dans le fond, c’est ça, la vie. Ferme ta gueule, pis endure” », raconte-t-elle. Puis, elle a eu une prise de conscience. « Je me suis rappelé ma mère. Je l’ai vue tellement malheureuse, et je me suis dit que je n’avais juste pas envie de vivre ça. Ce n’est pas ça, être en couple. Et si, un jour, j’ai des enfants, je ne veux pas être cet exemple-là. Je ne veux pas qu’un jour un enfant tolère la violence parce qu’il a vu sa mère la subir », affirme-t-elle.

Illustration: Romain Lasser
 

Anne | Vivre entre les deux

Anne venait de décider de revenir dans sa ville natale lorsqu’elle a appris que son père avait commis l’irréparable. Les années suivant le meurtre de sa mère ont été marquées par une dualité de sentiments, où l’incompréhension côtoyait la résilience.

« Quand j’ai vu que ça n’allait pas bien, j’ai décidé de ne pas poursuivre le certificat auquel je m’étais inscrite et de revenir à la maison », raconte celle qui avait 24 ans lorsqu’elle a perdu sa mère, en septembre 1986.

Anne sentait que sa famille avait besoin d’elle. « Je ne m’attendais pas à revenir dans ces conditions-là. Mes deux frères étaient adolescents, je devais prendre soin d’eux et en même temps m’assurer que mon père avait ce dont il avait besoin en prison », explique-t-elle.

Quatre jours avant le prononcé du divorce, son père, armé d’un fusil, s’est rendu au chalet où sa mère s’était réfugiée depuis quelques jours. L’homme n’acceptait pas la rupture. « Ce qui m’a aidée à m’accrocher et à rester forte, ce sont mes deux frères. Ça me donnait une raison de me consoler, c’étaient vraiment eux, mes deux raisons de continuer à regarder vers l’avant, confie-t-elle. Quand ta mère est tuée, c’est aussi une partie de toi qui meurt ce jour-là. »

Le meurtre de sa mère, qui travaillait dans une maison pour femmes, avait non seulement secoué toute une communauté, mais avait aussi été très médiatisé. « Tu ne t’attends jamais à ce que ce soit ta famille qui fasse la première page du Allô Police. Quand tu rentres dans le dépanneur et que tu vois ça, tu réalises que c’est vraiment vrai, ce qui t’arrive, dit-elle. Le geste que mon père a posé, c’était toute la famille qui le portait. Il y a un sentiment de honte qui m’a longtemps habitée. »

En attendant le procès, Anne a rendu visite à son père presque toutes les fins de semaine. « C’était toujours un duel à l’intérieur de moi. Mon père, je l’aime, mais c’est lui qui a tout brisé. C’est lui qui a pris la décision de nous priver de notre mère pour le reste de notre vie », mentionne-t-elle.

Lorsque son père a plaidé coupable à une accusation réduite d’homicide involontaire, Anne était ambivalente. « À l’époque, il a écopé de 15 ans de prison, ce qui était une peine exemplaire, mais je me souviens de la façon dont son avocat décrivait le meurtre. Il parlait de “drame passionnel” et ça me choquait tellement, parce que je ne comprenais pas où était la passion là-dedans, souligne Anne. Mon père a décidé du droit à la vie de ma mère, il faut nommer les choses correctement. »

Le fardeau du geste commis par leur père, les enfants le portent toute leur vie, note-t-elle. « Il a privé ma mère de connaître ses petits-enfants et il nous a obligés à devoir expliquer ça à nos enfants », résume-t-elle.

Progressivement, Anne a coupé les ponts avec son père, notamment parce qu’il ne s’est jamais responsabilisé. « À l’époque, il existait peu de ressources pour les conjoints violents, mais aujourd’hui, je pense qu’il faut vraiment s’assurer de les suivre parce que, sinon, ces hommes-là se victimisent et il ne faut pas les voir comme de pauvres hommes en détresse, il faut qu’on leur fasse comprendre les conséquences de leur désir de contrôle », conclut-elle.

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Illustration: Romain Lasser
1 commentaire
  • Lizon Truchon - Inscrite 15 mai 2021 07 h 19

    Enfants de la violence conjugale

    Merci beaucoup aux quatre personnes qui ont témoigné et félicitations pour ce texte