Début de l’enquête publique de la coroner sur la mort de Joyce Echaquan

«Je vais tout écouter, tout analyser les témoignages. Essayer de comprendre, comme vous», a déclaré aux journalistes Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, avant le début de l’audience.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Je vais tout écouter, tout analyser les témoignages. Essayer de comprendre, comme vous», a déclaré aux journalistes Carol Dubé, le conjoint de Joyce Echaquan, avant le début de l’audience.

Pendant une semaine, en septembre dernier, Joyce Echaquan ressentait une douleur au ventre de plus en plus vive. La mère de 37 ans endurait toutefois ses souffrances. Selon son conjoint, qui a livré un témoignage empreint d’émotion jeudi à Trois-Rivières, elle craignait de recevoir des soins inadéquats ou des commentaires désobligeants si elle se rendait à l’hôpital.

« Elle disait qu’ils allaient faire la même chose que d’habitude, qu’ils allaient seulement lui donner de la morphine, mais pas soigner sa condition », a déclaré Carol Dubé lors de la première journée de l’enquête publique de la coroner sur le décès de Mme Echaquan, survenu le 28 septembre 2020 à l’hôpital de Joliette.

« Elle avait été attachée à plusieurs reprises [à son lit d’hôpital] dans le passé, a aussi dit M. Dubé. Elle se sentait vulnérable. » Sa conjointe craignait qu’on lui administre de l’Empracet, un opiacé à action rapide auquel elle était allergique. « Elle avait peur d’aller là, dans cet hôpital. »

Des dizaines de membres de la communauté atikamekw de Manawan étaient au palais de justice de Trois-Rivières, pour exprimer leur soutien aux trois membres de la famille qui brisaient la glace en livrant les premiers témoignages de cette enquête présidée par la coroner Géhane Kamel.

« Je suis venue ici parce que je veux que tout le monde entende ce qu’on pense, nous, ses enfants. Pour qu’ils sachent ce qu’on nous a pris », a dit Marie Wasianna Echaquan Dubé, la fille de 20 ans de la défunte.

Appel à l’aide

Tard dans la soirée du 26 septembre, Joyce Echaquan arrive en ambulance à l’hôpital de Joliette. Deux jours plus tard, en avant-midi, elle publie une vidéo en direct sur Facebook. Elle crie et éprouve visiblement un fort malaise. On y entend du personnel médical proférer des insultes racistes et culpabilisantes à son endroit.

Déjà présente à Joliette, Marie Wasianna est l’une des premières à accourir au chevet de sa mère après la diffusion de son appel à l’aide numérique. Au moment où elle arrive, Mme Echaquan est « enflée », ses ongles sont « bleus », ses lèvres « pâles ». Selon Marie Wasianna, peu d’attention médicale est consacrée à sa mère à ce moment. Elle est attachée à sa civière.

Toutefois, Mme Echaquan sera bientôt transférée dans une salle de réanimation. La fille quitte alors sa mère. Elle ne la reverra qu’après son décès. « Même quand elle était morte, elle était encore attachée », a dit Marie Wasianna dans la salle d’audience trifluvienne.

La mère de Mme Echaquan, Diane Dubé, a aussi témoigné. Le 28 septembre en avant-midi, elle a appris par Facebook que sa fille était en détresse. Puisqu’elle habite à des heures de route de Joliette, elle prend le téléphone et tente de rejoindre l’urgence de l’hôpital.

« J’ai demandé : est-ce que je peux parler à l’infirmière qui s’occupe de ma fille ? a-t-elle relaté. Ils m’ont raccroché au nez. J’ai essayé trois fois. La troisième fois, ils n’ont même pas décroché. »

Lors de son témoignage, M. Dubé a raconté quelques fragments de l’historique de sa conjointe dans le système de santé.

Par exemple : après la naissance du dernier enfant du couple, a-t-il expliqué, un médecin a fortement insisté auprès de Mme Echaquan pour qu’elle subisse une ligature des trompes. « Avec les pressions [du médecin], elle a dû accepter. Elle a regretté. Elle voulait encore une fille », a déclaré le père de famille.

Dans les prochaines semaines, des dizaines de témoins, dont de nombreux membres du personnel soignant de l’hôpital de Joliette, se prononceront dans le cadre de cette enquête publique, dont l’objectif est de clarifier les causes du décès, mais aussi de formuler des recommandations.

« Courage » souligné

En cette journée d’ouverture, la coroner Kamel a tout fait pour mettre à l’aise et souligner le « courage » des membres de la famille Echaquan-Dubé qui ont témoigné.

En relevant que des traces de cannabis avaient été retrouvées dans le corps de Mme Echaquan lors de l’autopsie, elle a gardé quiconque de sauter à des conclusions empreintes de préjugés sur les Autochtones. « C’est quelque chose qui me rendrait hors de moi », a-t-elle dit.

« Exceptionnellement », la coroner est descendue de ce qu’elle a appelé son « siège de princesse » qui surplombe la salle d’audience pour offrir directement ses condoléances à Carol Dubé. « Il faut du temps pour faire un deuil », lui a-t-elle dit.

Pas d’engagement pour comptabiliser les plaintes d’Autochtones

Soumis à des questions de la députée solidaire Manon Massé au Salon bleu, le premier ministre, François Legault, a affirmé jeudi que Québec revoyait actuellement « tout le régime d’examen des plaintes » dans les hôpitaux, mais il a refusé de s’engager à classer celles-ci en fonction de l’origine ethnoculturelle des personnes qui les formulent.

« On ne commencera pas à faire des registres des plaintes dans certaines catégories », a-t-il statué, en rejetant du même coup une recommandation de la Commission d’enquête sur les relations entre les Autochtones et certains services publics au Québec. « C’est à peine si on ne le sait pas quand il y a du monde qui atchoume dans nos hôpitaux. Mais sur les Autochtones, ah ! bien là, on ne sait rien, on avance dans le noir, et le premier ministre refuse d’éclairer le chemin », a réagi la députée Massé.

 
Marie-Michèle Sioui

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