«Donner est plus enrichissant que recevoir», croit Pierre Boivin

Isabelle Delorme
Collaboration spéciale
La pauvreté demeure le plus grand enjeu de toute société, selon Pierre Boivin. À plus forte raison avec la pandémie, qui a frappé de plein fouet les gens les moins fortunés.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La pauvreté demeure le plus grand enjeu de toute société, selon Pierre Boivin. À plus forte raison avec la pandémie, qui a frappé de plein fouet les gens les moins fortunés.

Ce texte fait partie du cahier spécial Philanthropie

Lorsqu’un jeune homme vient vous remercier de lui avoir sauvé la vie ainsi qu’à de nombreux autres enfants, c’est une émotion intense qui vous accompagne pour toujours. C’est ce qu’a vécu Pierre Boivin lors de la soirée marquant le terme de son mandat de président de la Fondation CHU Sainte-Justine, il y a quelques années. Entrevue avec le philanthrope pour qui changer la vie des gens est plus que jamais l’affaire de tous.

Le président de Claridge — qui a également créé avec son épouse la Fondation des Canadiens pour l’enfance — s’était démené en 2004 pour récolter les 100 000 $ nécessaires à l’achat d’un cœur de Berlin : une machine très sophistiquée qui a permis de maintenir un jeune garçon en vie dans l’attente d’une greffe. Et pour ce philanthrope optimiste, l’engagement qui « permet de changer la vie des gens » est plus que jamais l’affaire de tous après ces mois de crise sanitaire. Chacun peut contribuer selon ses moyens, que ce soit par des actions ou par des dons.

Photo: Laszlo Montreal Le philanthrope Pierre Boivin

Pierre Boivin était plutôt du genre à faire « des mauvais coups » au collège, mais lorsqu’un professeur de philosophie parle d’engagement en classe, il sème une graine dans l’esprit de l’étudiant qu’il est, qui organise alors avec ses trois grands amis le premier rallye tiers-monde de l’établissement. Mais c’est la maladie neurologique de sa fille Catherine, des années plus tard, qui sera au cœur de son engagement auprès de l’hôpital Sainte-Justine où elle a été soignée. L’ancien président de Bell et du Club de hockey Canadien, qui s’est impliqué dans de multiples causes depuis des décennies, croit que la crise actuelle a éveillé la conscience de nombreux Québécois, prêts à donner ce qu’ils ont : du temps ou des fonds.

« Quand on vit une pandémie, comme celle qui nous affecte tous depuis une quinzaine de mois, cela nous force à réaliser l’importance des organismes qui viennent en aide aux gens dans le besoin », déclare l’homme d’affaires. La crise a frappé plus durement les gens moins fortunés ou souffrants, notamment ceux qui n’ont pas pu continuer leur traitement médical au rythme prescrit. « Nous nous sommes rendu compte à quel point nous sommes vulnérables », observe-t-il.

Agir ou donner

Tout citoyen qui en a la capacité ou les moyens a la responsabilité de s’engager comme bénévole ou donateur — pandémie ou pas —, estime Pierre Boivin. « Cela a toujours fait partie du tissu social », souligne celui qui croit que le Québec est en train de rattraper son retard par rapport au reste de l’Amérique du Nord. Un mouvement lancé par des pionniers comme la famille Chagnon, appelé à grandir ces dix prochaines années, croit le philanthrope. « Nous sommes à un moment charnière dans nos démocraties, car ma génération [celle des baby-boomers] va effectuer un transfert de richesse unique dans l’histoire. Nous avons la responsabilité de nous interroger sur nos legs testamentaires et les opportunités que nous avons de redonner. Je pense que notre conscience accrue des besoins va nous aider à être d’autant plus généreux dans cette passation de richesse », déclare celui qui se réjouit de constater que les jeunes sont aussi au rendez-vous de la générosité.

Quand tout va rouvrir, allons-nous courir tout dépenser dans les magasins ou nous faire plaisir avec des voyages, spectacles, matchs sportifs… ? Mais puisque nous avons un peu plus d’argent aujourd’hui, ne pourrions-nous pas en donner aux autres ?

 

En effet, les jeunes sont très actifs dans certaines fondations, souligne-t-il, comme au Cercle de Sainte-Justine (anciennement dénommé « Cercle des jeunes leaders »), créé il y a plus de 20 ans. « Ces jeunes ont levé des dizaines de millions de dollars dans leur entourage. Ils ont ainsi récolté des fonds tout en étendant le réseau de Sainte-Justine et en prônant le don de soi ou de ses moyens », souligne Pierre Boivin, qui évoque sa rencontre récente avec une trentaine de jeunes entrepreneurs. « Nous avons parlé de toutes sortes de choses, mais le plus important pour eux était l’engagement communautaire et la philanthropie. Beaucoup s’étaient déjà engagés pour une cause et voulaient savoir comment en faire plus », se réjouit-il. Car le donateur croit en un continuum : une fois ancré, l’engagement mûrit et se transforme au fil de la vie et du développement des moyens financiers.

Et si c’était le bon moment ?

La pandémie a durement affecté les Québécois et de nombreux secteurs ont beaucoup souffert. Mais grâce aux investissements massifs du gouvernement et à la baisse des dépenses, le taux d’épargne moyen est aujourd’hui à un niveau historique. « Nous avons arrêté de voyager ou d’aller au restaurant. Les gens qui travaillent devant un écran ne s’habillent plus comme avant. Cela doit faire 15 mois que je n’ai pas porté une cravate ! » lance Pierre Boivin, qui voit dans ces ressources inédites une occasion de donner. « Quand tout va rouvrir, allons-nous courir tout dépenser dans les magasins ou nous faire plaisir avec des voyages, spectacles, matchs sportifs… ? Mais puisque nous avons un peu plus d’argent aujourd’hui, ne pourrions-nous pas en donner aux autres ? » suggère le philanthrope.

Pour ce faire, les causes importantes ne manquent pas, à commencer par la santé et la pauvreté. Cette dernière demeure le plus grand enjeu de toute société selon Pierre Boivin ; la philanthropie doit aider à la réduire et à rééquilibrer l’écart entre les différentes classes de la société. Dans le domaine médical, l’homme d’affaires est stupéfait des avancées permises par la génétique. « Nous pouvons aujourd’hui identifier l’ADN de chaque personne, de chaque maladie et je crois que nous allons effectuer des progrès phénoménaux ces dix prochaines années », se réjouit-il. Grâce à la recherche, les chances de guérison des enfants atteints de cancer dépassent aujourd’hui les 80 %. Une proportion encore largement réductible avec la médecine de précision, croit M. Boivin pour qui la pandémie a mis en lumière l’importance de la recherche et de l’innovation. Et lorsqu’on vient en aide à des enfants malades, démunis ou en difficulté d’apprentissage, c’est selon lui toute la société de demain qui s’en voit renforcée.

Le philanthrope est convaincu des répercussions multiples créées par ceux qui tirent le fil de la générosité, notamment les patrons. « Quand on engage son entreprise, non seulement on donne l’exemple mais on crée une raison d’être, et de grandes choses peuvent être accomplies en encourageant les employés à s’impliquer en tant que bénévoles. Il faut voir plus loin que ce que l’on fait soi-même et chercher comment on peut étendre l’engagement des autres », recommande l’homme, pour qui « donner est plus enrichissant que recevoir ». Dans un monde où le réseau et la communication sont devenus omniprésents, cette invitation peut résonner en chacun et chacune d’entre nous.

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