Un an et demi après le meurtre de Jaël Cantin, ses parents regardent de l’avant

À l’entrée de la maison, des photos de Jaël laissent deviner la personne qu’elle était. Peinture fluo au visage, on la voit notamment enceinte, tout sourire, alors qu’elle s’apprêtait à courir un demi-marathon.
Photomontage: Gaétan Cantin et Lynda Hethrington À l’entrée de la maison, des photos de Jaël laissent deviner la personne qu’elle était. Peinture fluo au visage, on la voit notamment enceinte, tout sourire, alors qu’elle s’apprêtait à courir un demi-marathon.

Un an et demi après le meurtre de Jaël Cantin aux mains de son conjoint, ses parents endeuillés habitent aujourd’hui la maison multigénérationnelle où l’événement s’est produit. Une façon pour eux de ne pas se laisser abattre, le « 913 » étant devenu un symbole de résilience, à l’image de la femme, de la mère et de l’amie qu’était leur fille.

« Jaël, c’était une superfemme, rien n’était à son épreuve », raconte son père, Gaétan Cantin, en entrevue avec Le Devoir. « C’était une personne qui voyait toujours vers l’avant et, le 16 janvier 2020, on avait six raisons de continuer à regarder vers l’avant », ajoute sa mère, Lynda Hethrington.

Les parents de Jaël Cantin, mère de six enfants, refusent que la tragédie qui s’est produite dans le domicile familial du chemin des Anglais, à Mascouche, efface les souvenirs de jours plus joyeux. « Notre premier réflexe a été de vendre et de déménager. Pendant deux mois, on n’a pas mis les pieds ici. Mais lorsqu’est venu le temps de prendre une décision, on s’est dit que l’histoire des Cantin ne peut pas s’arrêter là-dessus », explique M. Cantin.

C’est dans cette maison que Jaël a grandi et que, une vingtaine d’années plus tard, elle y a fondé sa famille. Bien entendu, impossible d’y habiter en ayant encore en tête les images de cette nuit tragique. Le couple résidait d’ailleurs dans le même immeuble que la famille. « On a changé le look de toutes les pièces. La chambre où c’est arrivé, elle n’existe plus, c’est devenu une salle de musique. On voulait que les enfants soient capables de revenir ici », mentionne M. Cantin.

La rénovation de la maison a été très révélatrice de l’amour que l’entourage et les amis portaient à leur fille de 33 ans. « On n’aurait pas pu y arriver seuls. Des peintres bénévoles sont venus, on a eu des dons pour refaire certaines pièces, ç’a vraiment été le projet d’une communauté », raconte le couple. À l’entrée, des photos de Jaël laissent deviner la personne qu’elle était. Peinture fluo au visage, on la voit notamment enceinte, tout sourire, avec un dossard alors qu’elle s’apprêtait à courir un demi-marathon.

Évidemment, le procès a réveillé de douloureux souvenirs. « D’entendre les descriptions des allées et venues ce soir-là, c’est difficile, émotivement. Il y a plusieurs éléments dont on n’était pas au courant et qu’on a appris pendant le procès », confie M. Cantin.

Vague d’entraide

La résidence a toujours été un lieu de rassemblement pour les fêtes familiales, avant lesquelles Jaël adorait préparer des « surprises culinaires » pour les siens. « Jaël, c’était l’abondance. Toutes les occasions étaient importantes à souligner et, même avec six enfants, elle trouvait le temps de faire 700 beignes à distribuer dans la famille dans le temps des Fêtes », raconte son père. « Parfois, il était 2 h du matin et elle était avec des amies en train de finir de préparer un gâteau de fête pour une collègue », se souvient sa mère.

C’est l’image de cette « superfemme » que ses parents veulent garder bien vivante, notamment pour ses enfants. « Ils vont bien et ils sont au courant de ce qui s’est passé, du procès, mais on ne fait pas exprès d’aborder le sujet. On les laisse venir vers nous et nous poser leurs questions », explique Mme Hethrington.

À l’arrière, dans la cour, elle pointe un arbre. « On l’a planté en hommage à Jaël. C’est l’arbre “maman”, où les enfants peuvent se recueillir, lui parler, planter des petits messages d’amour », explique-t-elle. C’est la sœur de Jaël qui a accueilli les quatre plus vieux, et sa belle-sœur, les deux plus jeunes. Les deux familles ont déménagé à Mascouche pour éviter de les déraciner et surtout pour être près de la maison familiale. « On le savait, qu’on avait une famille tissée serrée, mais la dernière année a été très révélatrice pour nous, parce que c’est une énorme vague d’entraide qui a déferlé », souligne M. Cantin.

À l’avenir

L’héritage de Jaël ne se limite pas à sa bulle familiale. Éducatrice spécialisée, elle était connue pour son engagement au travail. Sur une chaise trône en évidence un coussin offert par un élève qu’elle suivait et qui témoigne de l’appréciation qu’on avait pour elle. « Au salon funéraire, les premiers à être venus se recueillir étaient des élèves et leurs parents », raconte Mme Hethrington.

Le couple est conscient que la photo de leur fille figure parmi les féminicides perpétrés en 2020. « Le geste ultime a été un meurtre conjugal, mais ce n’était pas un couple où il y avait une dynamique de violence conjugale », explique M. Cantin. « Est-ce qu’on aurait pu le voir venir ? La personne qui a tué notre fille était un membre de notre famille. Le sentiment qui nous a habités, c’est d’avoir été trompés, trahis », mentionne-t-il.

Le départ tragique de Jaël aurait pu plonger la famille Cantin dans la haine et l’incompréhension, mais elle a plutôt choisi d’éviter de s’attarder sur les circonstances de la tragédie. « On pourrait se dire : pourquoi nous ? Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu pour mériter ça ? La vérité, c’est que personne ne mérite ça et que personne ne fait rien pour le mériter », soutient M. Cantin. Ils ont donc choisi l’amour, pour eux et pour leurs six petits-enfants. « Samedi [lorsque Benoît Cardinal a été reconnu coupable du meurtre de Jaël], ces six enfants-là sont devenus orphelins, note M. Cantin. Cet événement-là fera toujours partie de nos vies, mais il ne peut pas résumer le reste de notre existence. »

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