Se (re)connaître à travers la littérature

Rose Carine Henriquez
Collaboration spéciale
Samuel Champagne (à gauche) et Gabrielle Boulianne-Tremblay
Photo: France Sevigny/Justine Latour Samuel Champagne (à gauche) et Gabrielle Boulianne-Tremblay

Ce texte fait partie du cahier spécial Diversité sexuelle et de genre

La place accordée à la littérature écrite par des personnes trans était jusqu’à présent assez limitée dans le paysage littéraire. Toutefois, le vent est en train de tourner avec l’apparition de nouveaux récits qui servent à la fois d’espace de réappropriation de soi et de lieu de reconnaissance.

Lorsqu’il publie Garçon manqué en 2014 aux Éditions de Mortagne, le postdoctorant à l’Université du Québec à Trois-Rivières et auteur Samuel Champagne se considérait comme l’une des seules voix de la littérature trans au Québec. Il trouvait peu de modèles littéraires. « Mon parcours s’est fait par l’intermédiaire de forums de discussion, sur lesquels je pouvais parler à des gens qui me ressemblaient. Dans la littérature au sens large en revanche, je ne trouvais rien », raconte-t-il.

Ce manque a aussi été vécu par l’actrice et autrice Gabrielle Boulianne-Tremblay, qui a publié en février dernier son premier roman autofictionnel La fille d’elle-même aux Éditions Marchand de feuilles. Ses choix littéraires se sont plutôt portés vers Marie Uguay ou Nelly Arcan. « C’étaient des femmes qui parlaient beaucoup du corps dans leurs thématiques, de leur perception du corps à travers le regard des autres, mais aussi à travers leur propre regard », dit-elle.

Alors, pourquoi ne pas se bâtir ses propres modèles ? « Au début, j’essayais de remplir un vide, confie Samuel Champagne. Avec mon premier roman, c’était l’objectif principal parce qu’il n’y en avait aucun. Je me disais que ça allait peut-être donner l’idée à d’autres personnes de faire la même chose. »

Pour Gabrielle Boulianne-Tremblay, le passage à l’écriture est un acte sans équivoque d’affirmation de soi. Elle se rappelle que ses premiers textes étaient d’abord en anglais, langue qui lui permettait d’effacer sa féminité. « La libération est vraiment totale dans la mesure où on met des mots sur des sentiments que l’on vit. C’était un acte de courage, d’affirmation de soi de me tenir sous les projecteurs et de partager ces écrits. »

Un courant en pleine renaissance

Des ouvrages abordant la transidentité, de front ou en filigrane, existent déjà, mais un nouveau regard se porte sur ces récits, selon Gabrielle Boulianne-Tremblay, qui ne se serait pas vue publier son roman il y a dix ans. « Je pense qu’on est au début de quelque chose qui va perdurer parce que ce sont des histoires qui sont dignes d’être racontées et importantes pour ajouter de la nuance dans les genres littéraires. C’est intéressant d’en parler pour voir comment évoluent la société et la littérature québécoises. » Dans les parutions récentes, on relève également le roman Valide de Chris Bergeron paru en mars dernier aux Éditions XYZ.

Il est encore trop tôt pour que la recherche littéraire s’empare de ce nouveau genre comme objet d’étude. Tout simplement parce que, malgré les avancées, les exemples sont encore trop peu nombreux aux yeux de Samuel Champagne, qui espère se pencher sur ce corpus dans quelques années.

Comment peut-on alors rendre cette écriture encore plus foisonnante et venir à bout du manque de représentation ? Pour le chercheur, il y a d’abord d’un côté des auteurs trans qui ne sont pas prêts à se dévoiler dans un livre et, de l’autre, des auteurs non trans qui ont peur d’écrire sur le sujet. « Ça fait des années qu’on en parle et on ne trouve pas de solution, mais il faut sensibiliser d’un côté et de l’autre, avance-t-il. Tant qu’on fait des recherches et qu’on a de l’empathie et de l’humilité, je ne vois pas le problème. »

Toutefois, les institutions littéraires telles que les maisons d’édition jouent déjà leur rôle de passeuses selon Gabrielle Boulianne-Tremblay. « Je pense que les maisons d’édition tendent l’oreille, ouvrent leur cœur à ces récits et offrent une plus grande visibilité à ces histoires. Je pense que cette littérature prend sa place légitime. »

Échos universels

Les premières amitiés, les premières amours, les drames familiaux, les années d’école, la découverte de son corps, voilà un ensemble de rites initiatiques qui constituent un univers familier pour tout un chacun. « Je pense qu’avec cette littérature, il y a un souci de réalisme important, dans le sens où l’histoire pourrait se passer chez le voisin, dans un univers de référence familier qui va faire écho chez les lecteurs », souligne Samuel Champagne.

Un avis partagé par Gabrielle Boulianne-Tremblay , qui ne voit pas La fille d’elle-même comme un pamphlet sur la transidentité. « On parle d’un récit initiatique et cela va au-delà d’une personne trans, on suit avant tout un être humain. D’après ce que j’entends, les gens sont plus à même de comprendre nos réalités. C’est un roman qui désamorce beaucoup les cercles vicieux de la haine. »

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