L’intersectionnalité, ou comment nommer (et combattre) des discriminations superposées

André Lavoie
Collaboration spéciale
«Je ne suis pas moins noire parce que je suis lesbienne, et je ne suis pas moins lesbienne parce que je suis noire», lance Sandy Duperval, au terme d’années de questionnements.
Photo: David Fulde «Je ne suis pas moins noire parce que je suis lesbienne, et je ne suis pas moins lesbienne parce que je suis noire», lance Sandy Duperval, au terme d’années de questionnements.

Ce texte fait partie du cahier spécial Diversité sexuelle et de genre

Aux États-Unis comme au Canada, pendant longtemps, plusieurs femmes noires se sentaient négligées autant dans les luttes antiracistes (dominées par les hommes noirs) que féministes (dominées par les femmes blanches). Et que dire de celles qui appartenaient à la communauté LGBTQ+ ? La réponse à cet inconfort : l’intersectionnalité, une approche où toutes les dimensions d’une personne sont prises en compte, de la race au sexe en passant par son âge, sa condition sociale et son identité de genre.

« Je ne suis pas moins noire parce que je suis lesbienne, et je ne suis pas moins lesbienne parce que je suis noire », lance, sans hésitation, Sandy Duperval, chanteuse et DJ. Mais du même souffle, elle reconnaît qu’il lui en a fallu du temps « pour désapprendre ce qu’elle avait appris », dont le mépris à l’égard de l’homosexualité, et sortir de sa « bulle culturelle », dont celle de la communauté haïtienne.

Aujourd’hui, cette artiste globe-trotteuse se souvient encore à quel point ce fut déchirant de déterminer à quelle communauté elle appartenait, une démarche qu’elle qualifie de « combat ». Entendre que l’homosexualité était un péché tout en étant chanteuse gospel devenait pour elle une constante dualité, entourée de gens qui lui ressemblaient, et pourtant se sentir toujours à part. « Pour être en sécurité, ça m’a pris des années », confie celle qui n’hésite pas aujourd’hui à s’afficher publiquement, notamment l’an dernier, comme porte-parole de Fierté Montréal.

Un carrefour de discriminations

Ce type de déchirements n’étonne pas Habib El-Hage qui, en 2015, avait cosigné avec le professeur Edward Ou Jin Lee (Université de Montréal) une enquête sur la réalité des personnes LGBTQ+ racisées à Montréal, intitulée Vivre avec de multiples barrières. « Cette recherche, c’était une photo de l’époque, et il y a eu des avancées depuis », constate d’ailleurs le directeur de l’Institut de recherche sur l’intégration professionnelle des immigrants.

Mais beaucoup d’enjeux sont encore tristement d’actualité, comme le caractère invisible de certaines communautés dans les médias, les lacunes du milieu de la santé, de l’éducation et des forces de l’ordre, et que dire de l’ignorance devant certaines pratiques religieuses. D’où l’importance selon lui de valoriser l’intersectionnalité, « car il y a parfois un carrefour de discriminations ».

Et méfions-nous des solutions (trop) vite trouvées. « On dit du coming out qu’il est une libération, mais chez certaines personnes, ça peut signifier le rejet de leur communauté, de leur église, de leur mosquée. Dans certains milieux, c’est accepté, mais tacite. Et qu’arrive-t-il à une personne qui l’annonce et retourne en visite dans son pays d’origine où l’homosexualité est passible de la peine de mort ? »

Pour Habib El-Hage, plusieurs personnes racisées de la communauté LGBTQ+ ne veulent pas être « dépossédées de leur pouvoir d’agir ». Une analyse que partage Sandy Duperval. « Je ne peux pas dire que le combat ou le défi de l’autre est moins important. Je peux l’accompagner dans sa démarche, et espérer trouver la solution ensemble. » Mais pour la chanteuse, il n’y a pas mille façons de commencer : « On ne peut pas régler les problèmes qu’on ne veut pas admettre. » 

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