Le mystère plane toujours près d’un an après la mort de Robert Langevin

Selon le ministère de la Sécurité publique, il y a eu 268 cas de COVID-19 à l’Établissement de détention de Montréal (Bordeaux) depuis le début de la pandémie.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Selon le ministère de la Sécurité publique, il y a eu 268 cas de COVID-19 à l’Établissement de détention de Montréal (Bordeaux) depuis le début de la pandémie.

Le mystère plane toujours près d’un an après la mort de Robert Langevin. L’homme de 72 ans est le premier prévenu à avoir succombé à la COVID-19 au Québec, alors qu’il était incarcéré à la prison de Bordeaux. Aurait-il dû être transféré à l’hôpital plus tôt ?

La coroner Karine Spénard n’a pas pu faire toute la lumière sur son état de santé dans les jours précédant ce transfert, car le dossier de M. Langevin à Bordeaux est incomplet. Les infirmières et les médecins n’y ont inscrit aucune note même s’ils vérifiaient ses signes vitaux tous les jours, selon l’information que lui a transmise un gestionnaire de l’établissement.

« Ça a soulevé un certain doute », a déclaré Me Spénard en entrevue. « On n’aura jamais la réponse finalement parce que ce n’est pas écrit, mais ça soulève des doutes sur si on aurait pu faire autre chose pour prévenir le décès de M. Langevin », a-t-elle ajouté.

Elle recommande à la direction de l’établissement de faire un rappel « des bonnes pratiques » au personnel infirmier et médical pour l’inscription de notes dans les dossiers des personnes incarcérées.

Le Devoir a obtenu le rapport de la coroner qui avait ouvert une enquête en raison des allégations de négligence entourant le décès de M. Langevin. Ce dernier avait lancé un cri du cœur au Protecteur du citoyen moins de deux mois avant de mourir parce qu’il craignait justement de subir ce triste sort à l’intérieur des murs de la prison. « Je suis un cas urgent », avait-il écrit dans sa plainte qu’il avait fait parvenir grâce à la conjointe d’un codétenu. Il voulait être transféré dans une aile sans COVID-19 en raison de ses problèmes de santé. Il disait avoir déjà subi une intervention chirurgicale à cœur ouvert et avoir besoin d’un masque à oxygène pour respirer.

La coroner confirme que M. Langevin souffrait, entre autres, d’une maladie pulmonaire chronique et d’une maladie cardiaque. Il avait d’abord été évalué par une infirmière et un médecin le 18 mars pour des maux de gorge, soit une semaine après que l’Organisation mondiale de la santé eut déclaré l’état de pandémie.

Ce n’est qu’un mois et demi plus tard qu’on lui fait passer un test de dépistage du SARS-CoV-2 dont le résultat s’avère positif. Le prévenu qui est en attente de procès pour trafic et possession de drogue est alors placé en quarantaine, puis séjourne à l’infirmerie à compter du 7 mai.

La coroner constate toutefois que « le dossier physique de M. Langevin ne comporte aucune note entre le 7 mai 2020 et le 15 mai 2020, ni dans les notes des infirmières, ni dans les notes du médecin » sauf pour son niveau de saturation d’oxygène qui est noté durant quatre jours et une « courte inscription » le 12 mai sur ses antécédents médicaux. Aucun détail non plus sur son état de santé le jour de son congé médical le 15 mai, et ce, même s’il demeure à l’infirmerie.

Me Spénard constate qu’« aucune note n’a été consignée par la suite à son dossier jusqu’au 18 mai 2020 », le jour où M. Langevin a été transféré à l’hôpital en ambulance. Une infirmière inscrit alors qu’il « a de la difficulté à respirer, à parler et à marcher ». Les médecins constatent à son arrivée à l’Hôpital du Sacré-Cœur de Montréal que l’homme est en « choc septique sur pneumonie ». Malgré son état, il aurait consenti à ne pas être intubé ou réanimé.

La famille révoltée

« Il a été laissé à lui-même et il est mort à bout de souffle », a déploré sa sœur Pierrette Langevin au téléphone. Elle a été révoltée par le contenu du rapport de la coroner et se demande s’il y avait suffisamment de personnel médical à la prison de Bordeaux durant le premier mois de la pandémie. « Je trouve qu’il a manqué de soins », a-t-elle constaté. Celle-ci avait multiplié les appels à la prison pour prendre des nouvelles de son frère. Personne ne répondait et personne n’a répondu à ses messages.

« C’est vraiment triste », a réagi à son tour sa sœur Thérèse Langevin en entrevue. Ça laisse à se poser des questions, mais encore là qu’est-ce qu’on peut faire ? »

Robert Langevin aurait passé trois jours à appeler à l’aide, selon un témoignage recueilli à l’intérieur des murs de la prison par l’avocat Roland Roy. « Cloué sur son lit de camp, dans les moments où il avait du souffle, il criait “à l’aide […] au secours”. Pendant trois jours. Pour toute réponse, on lui disait “ta yeule”, pouvait-on lire le 26 mai 2020 sur la page Facebook du cabinet Roy Robert Avocats.

La coroner n’a pas discuté directement avec le personnel de la prison de Bordeaux, mais plutôt avec son gestionnaire. « On m’a transféré tout ce qu’on avait, mais ce qu’on avait n’était pas complet à mon sens à moi », a-t-elle expliqué.

Selon le ministère de la Sécurité publique, il y a eu 268 cas de COVID-19 à l’Établissement de détention de Montréal (Bordeaux) depuis le début de la pandémie. Seul Robert Langevin en est mort. Une seule autre personne incarcérée a succombé à la maladie il y a moins d’un mois à la prison de Hull.

Le ministère n’a pas été en mesure d’indiquer mardi si la recommandation de la coroner a été appliquée à l’Établissement de détention de Montréal (Bordeaux) ou si des membres du personnel de santé ont été réprimandés. La ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a préféré quant à elle ne pas commenter le rapport de la coroner.

La famille de Robert Langevin se prépare à lui dire un dernier au revoir. Ses funérailles auront lieu le 21 mai à Ville Saint-Laurent, un an jour pour jour après sa mort.

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