Les chemins tortueux de la polarisation au Québec

Polarisée plus que jamais, notre époque?
Illustration: Sebastien Thibault Polarisée plus que jamais, notre époque?

Polarisée plus que jamais, notre époque ? Avec des fossés gigantesques entre des camps qui refusent de se parler ? Oui… et non, répondent plusieurs observateurs de la société québécoise et de ses débats. Car on peut remonter 10, 50 ou 150 ans derrière, et on trouvera des sociétés polarisées. Mais ce qui se vit et s’observe depuis quelques années reste tout de même particulier. Réflexions croisées, recueillies et mises en forme par Guillaume Bourgault-Côté, autour de l’histoire et des ressorts de la polarisation.

Prendre un pas de recul pour constater que la polarisation ne date pas de l’invention de Twitter

Gérard Bouchard, historien et sociologue (UQAC), ancien coprésident de la commission Bouchard-Taylor sur les accommodements raisonnables La polarisation, c’est une réalité qui est ancienne. Elle a toujours existé, en répondant à d’autres ressorts.

Jean-Pierre Le Glaunec, historien et professeur à l’Université de Sherbrooke L’hyperpolarisation, ce n’est pas nouveau du tout, c’est important de le signaler. Aux États-Unis dans les années 1960, ça se traduisait par des assassinats, le lynchage de militants pour les droits civiques… La nation américaine est alors pratiquement en guerre.

La violence verbale fait aujourd’hui partie du fonctionnement des réseaux sociaux. Mais elle est aussi la règle aux États-Unis dans les années 1960 ; elle est la règle en 1968 en France. La violence verbale, voire physique, est aussi la règle en politique américaine au 19e siècle, autour de la question de l’esclavage. On se bat à mains nues. Le fait est qu’aujourd’hui, il y a une forme de pacification des relations sociales.

Denis Monière, politologue, essayiste et professeur honoraire de l’Université de Montréal Au Canada, on a toujours eu une politique largement consensuelle, dans la mesure où on avait un système bipartisan. L’introduction du multipartisme va structurer un discours plus conflictuel. […] La régionalisation des enjeux politiques dans les années 1980 avec l’Ouest et le Reform Party, l’échec de Meech et la création du Bloc québécois ont entrainé une segmentation de l’électorat sur une base régionale. Les partis se battent pour capter ces électorats et ne font plus appel aux grands enjeux qui, eux, menaient aux consensus. On n’a plus, maintenant, à chercher ces consensus : c’est dans les conflits qu’on peut aller chercher de nouveaux appuis.

Comprendre la vague de polarisation actuelle

Gérard Bouchard La polarisation nait tout le temps d’un bassin émotif : quand il y a un désaccord, qu’il a duré beaucoup, qu’il est profond, qu’il déborde de l’ordre de la raison et qu’il rejoint des couches émotives, des couches profondes, de l’affectivité d’un individu. On n’a pas que des convictions qui sont rationnellement fondées. On en a qui sont fondées sur des expériences douloureuses, toute sorte de sentiments que la raison ne suffit plus à arbitrer. Il y a toujours un fond émotif qui est à l’origine de la polarité.

Anne-Marie Gingras, politologue et chercheuse à la Chaire de recherche sur la démocratie et les institutions parlementaires de l’Université Laval Moi, je crois que la polarisation est plus forte aujourd’hui. C’est vrai qu’il y en avait dans les années 1960, et qu’il y a eu des moments très polarisés autour de la souveraineté au Québec. Mais ça venait par vagues, et à un moment donné, la vague retombait. Alors que là — surtout depuis Donald Trump —, la vague ne retombe pas. Notamment parce que les réseaux sociaux la nourrissent sans cesse.

Jean-Pierre Le Glaunec Il y a une tendance aux extrêmes qui est de plus en plus évidente en politique — du moins dans la façon dont les idées sont formulées sur la place publique. […] De plus en plus, il semble difficile d’arriver à des compromis dans les débats d’idées. Parce que la tendance aux extrêmes semble la règle.

Anne-Marie Gingras Une autre différence : auparavant, les gens s’engueulaient, mais ça restait dans le privé. Maintenant, ça déborde dans l’espace public.

Dominique Morin, sociologue à l’Université Laval Aujourd’hui, on a une tendance à penser que pour toute proposition, il en existe une contradictoire, qu’il y aurait un combat entre deux positions et on vous demande de vous ranger.

Gérard Bouchard Nous vivons depuis quelques années une période de transformation profonde. […] Il y a plein de repères qu’on croyait fondamentaux et éternels [sur l’identité de genre, notamment], et qui sont en train de se transformer radicalement. Il y a des gens à qui ça ne pose pas problème. Mais d’autres ne sont pas ouverts à ces réalités et sont pris d’insécurité. Ça crée un terrain fertile pour la polarisation.

Jean Pierre Le Glaunec C’est tout à fait normal qu’il y ait de la polarisation, des opinions différentes sur des sujets complexes. Mais la polarisation devient problématique quand il n’est jamais possible d’imaginer un consensus.

Denis Monière La question nationale a longtemps été au cœur de la polarisation au Québec. Après 1995, il y a eu une diversification de la polarisation dans la mesure où cet enjeu de l’indépendance s’est estompé. Ça a permis l’émergence de nouveaux enjeux qui vont polariser — notamment l’identité.

Naviguer entre la laïcité et le racisme systémique

Gérard Bouchard Le débat sur la laïcité a beaucoup changé au Québec. Durant les années 1960, on en parlait comme il faut. On a fait un grand bout de chemin. […] Même à l’époque de la commission sur les accommodements raisonnables, on pouvait encore en parler — on a fait plus d’une vingtaine de débats en public, et ces débats n’étaient pas du tout déjantés. On pouvait en parler sérieusement, avec des argument rationnels. […] Mais aujourd’hui, le débat a bougé.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir La question nationale a longtemps été au coeur de la polarisation au Québec, selon le politologue Denis Monière.

C’est devenu difficile de parler de laïcité parce que le thème a évolué : il a été incorporé à l’identité nationale. Et à partir de là, c’est devenu ancré dans le nationalisme québécois. Comment parler contre le nationalisme québécois, surtout si vous êtes nationaliste ? Et pour cadenasser tout ça, s’est ajouté le pluralisme et les droits mis en cause par la loi 21, qui étaient attribués comme faisant partie du multiculturalisme fédéral. Alors là, on trempait le nationalisme dans nos vieilles luttes nationales contre l’autorité et l’empiètement du fédéral, tout le magma de nos vieilles querelles…

Jean-Pierre Le Glaunec Ce qui m’a surpris avec le débat québécois sur le racisme systémique, c’est la rapidité avec laquelle le débat a pris fin. Dans mon département [à l’Université], on ne débat plus de ces questions lorsqu’on mange ensemble le midi : c’est trop émotionnel et caricatural. La polarisation mène vers des extrêmes. Plus largement, j’ai senti que les débats récents sur le racisme, l’anti-racisme, le mot en n étaient indissociables de la définition même d’identité nationale au Québec.

Amplifier le débat : le rôle de haut-parleur des réseaux sociaux

Anne-Marie Gingras Le fait qu'auparavant, les gens s’engueulaient dans le privé permettait à la polarisation de retomber. On l’a vu en 1995 lors du référendum : la polarisation était très forte, mais ça s’est calmé. Aujourd’hui, les réseaux sociaux font embarquer les gens dans chaque vague de polarisation.

Marie-Ève Carignan, professeure de communication à l’Université de Sherbrooke, directrice du pôle médias de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents Il y a une distorsion sur les réseaux sociaux : les gens plus nuancés, on les entend moins.

Jean-Pierre Le Glaunec Ils sont là pour produire de l’émotion un peu hystérique. Ils ne changeront pas de nature.

Gérard Bouchard Ils n’introduisent pas les termes de ce qui va devenir polarité : ils font écho à ce qui se passe dans la cité. Et l’amplifient.
 

Denis Monière Ce n’est qu’un haut parleur qui reflète l’état de la société, qui est très fractionnée en divers groupes d’intérêts.

Marie-Ève Carignan Prenons l’exemple des complotistes qui croient que l’homme n’est jamais allé sur la Lune : dans le passé, ils pouvaient en parler autour d’eux, constater que leur entourage n’embarquait pas trop là-dedans, et cela les décourageait de continuer à en parler… Mais aujourd’hui, on va toujours trouver quelqu’un [sur les réseaux sociaux] pour donner du poids à telle ou telle opinion.

On sait que les gens adhéraient à des théories complotistes avant la pandémie. Mais celle-ci a permis de mettre en exergue ces divisions, et les médias sociaux ont joué un rôle de facilitateur.

Dominique Morin Avant, c’était beaucoup les lignes éditoriales des médias qui campaient le débat. Là, mon impression, c’est que c’est ouvert à beaucoup plus de diversité… et plus ouvert également à ce que les gens aillent vers des lieux de discussion qui vont les polariser dans des positions qui peuvent être plus extrêmes de ce qu’on va retrouver dans les médias traditionnels.

3 commentaires
  • François Poitras - Abonné 8 mai 2021 06 h 39

    Un invité surprise !

    « Le Québec se trouve dans une situation existentielle et intellectuelle très particulière car il représente, d’un point de vue global, le point de contact entre l’impérialisme woke américain et la résistance française à cette idéologie. On trouve dans la vie publique à la fois des traducteurs des concepts américains qui s'empresse de les appliquer ainsi que de les exporter en France mais aussi des intellectuels et des politiques qui font tout pour lui tenir tête à partir de leur expérience historique.

    Devant l'accouplement morbide du multiculturalisme canadien et du racialisme américain, il tient tête, comme en témoigne son combat pour la laïcité et pour la langue française. Le nationalisme québécois représente une force de résistance au délire idéologique de notre temps en Amérique du Nord »
    Mathieu Bock-Côté, La révolution racialiste

  • Raynald Rouette - Abonné 8 mai 2021 15 h 40

    La laïcité, aussi polarisant que les référendums de 1980 et 1995!


    Malheureusement, il n'y a plus de dialogue ni de débats comme à la belle époque de la télévision canadienne.

    Depuis que le multiculturalisme est devenu une doctrine à mettre absolument de l'avant par les médias qui doivent l'appuyer inconditionnellement.

    Mathieu Bock-Côté a raison de soulever l'existence: d'une partie de notre intelligentsia, véritable bois mort intellectuel et journalistique...

    Que j'aimerais voir et revoir autour d'une même table aux heures de grande écoute les représentants du multiculturalisme ou fédéralisme ou wokisme avec Justin Trudeau en tête. En face d'eux des interlocuteurs comme Denise Bombardier, Joseph Facal, Mathieu Bock-Côté et autres. Oui, je suis nostalgique de cette belle époque révolue. De ces joutes intellectuelles de haut niveaux. La crainte de ne pas et être à la hauteur pourrait être un facteur de désistement. Il serait intéressant de voir et savoir...

  • Sylvie Lapointe - Abonnée 8 mai 2021 16 h 37

    1995 et la polarisation

    Parlant de polarisation, ceux et celles qui, en 1995, avaient le droit de vote vont sûrement se souvenir de la campagne référendaire sur l’indépendance du Québec. A chaque fois que je lis des commentaires sur ce qui se passe aujourd’hui dans les réseaux sociaux gourmands de clics à outrance, la plupart du temps sous le couvert de l’anonymat, c’est plus fort que moi, je ne peux faire autrement que de me demander comment se serait déroulée cette campagne si les gens avaient eu accès à de tels réseaux sociaux.

    En 1995, il n’était pas question d’une douzaine de sujets portant à polarisation, mais d’un seul, et de taille! Je me demande ce qu’auraient écrit les gens sur les réseaux sociaux suite aux déclarations jugées plutôt malhabiles de Jacques Parizeau (la cage aux homards, l’argent, le vote ethnique, entre autres) ainsi que sur l’intervention salvatrice de Lucien Bouchard auquel plusieurs québécois témoignaient une opinion plus favorable qu’à M. Parizeau. Je me demande de quelle nature auraient été les échanges sur les réseaux sociaux suite à l’intervention plutôt agressive du premier ministre du Canada, M. Jean Chrétien. Et surtout, les commentaires qui se seraient échangés de part et d’autre suite au grand ‘’Love-in’’ national qui s’est déroulé à Montréal.

    Personnellement j’ai tendance à croire que la diversité des sujets de polarisation qui prévaut de nos jours est finalement moins intempestive contrairement à ce que nous aurions vu en 1995 mettons, dans le contexte du référendum sur l’indépendance du Québec. Et, surtout après avoir appris le résultat du vote… On en aurait cherché longemps du consensuel! Et puis, toujours en extrapolant, imaginons tout ce qui serait apparu dans l’espace des réseaux sociaux au cours de la crise d’octobre dans les années 70, si cela avait été possible. Vaut peut-être mieux ne pas y penser.

    Ceci dit, pour moi ça reste toujours une bonne idée de tenter de comprendre ce qui se passe à l’époque dans laquelle on vit.