La France entre-t-elle en guerre des idées polarisantes?

La société entretient maintenant « un rapport de moins en moins familier avec les exigences de la haute culture », écrit l'historien Pierre Nora. Le déclinisme, version sommet qui se délite.
Photo: Christine Poujoulat Agence France-Presse La société entretient maintenant « un rapport de moins en moins familier avec les exigences de la haute culture », écrit l'historien Pierre Nora. Le déclinisme, version sommet qui se délite.

Le Débat est mort en France le 29 août 2020, en pleine pandémie, à 40 ans.

Le Débat, c’est le nom de la revue phare franco-française lancée en 1980 par deux très grosses pointures de tête, Marcel Gauchet et Pierre Nora. Leur publication, portée par les Éditions Gallimard, se voulait antipolémique et antipolarisante : elle proposait de faire dialoguer des écrivains, des universitaires, des experts, dans la paix des idées, par une harmonieuse démocratie intellectuelle, pour « rassembler les compétences susceptibles d’apporter un peu de lumière », comme le résume l’historien Pierre Nora dans l’éditorial du 210e et ultime numéro, celui d’août dernier.

Il explique le sabordage par des raisons financières (les articles se consomment maintenant à la pièce numérisée) et par une mutation socioculturelle majeure. La société entretient maintenant « un rapport de moins en moins familier avec les exigences de la haute culture », écrit-il. Le déclinisme, version sommet qui se délite.

« La fin du Débat est éminemment symbolique, dit au Devoirla journaliste française Eugénie Bastié, spécialisée dans la couverture du monde intellectuel. Ce n’est pas par hasard que la publication s’arrête maintenant. Il y a une baisse de niveau évoquée par Pierre Nora, et je suis d’accord avec lui. Mais Le Débat, c’était aussi cette idée de la mort de l’intellectuel engagé, le temps de la montée de l’expert, de la fin des querelles idéologiques pour s’entendre entre gens intelligents. C’était aussi cette illusion du consensus des années 1980-1990, une utopie totale. »

Pour l’observatrice, les conflits idéologiques reprennent. Ils sont bien présents et ils ressurgissent à la faveur de nombreuses crises depuis les années 2000. « Aujourd’hui, on est passés du débat au combat, dit-elle. Pour le pire, avec un retour du sectarisme, de la violence des propos, du clash permanent. Pour le meilleur aussi, puisque les idées ont à nouveau un poids dans la société, dans le monde. »

Eugénie Bastié en sait quelque chose. Elle vient de publier La guerre des idées chez Robert Laffont. L’ouvrage prend la forme d’un grand reportage où s’entremêlent les entrevues avec le gotha intellectuel du pays. « Je propose un panorama pédagogique exposant les idées contemporaines pour mieux comprendre des traditions de pensées et des concepts parfois obscurs, résume la journaliste au Figaro. J’y mets de la chair en ajoutant des portraits pour incarner certains courants. » La guerre des idées ouvre sur une visite de la jeune reporter aux vieux directeurs Gauchet et Nora chez Gallimard.

Le chatoiement des idées

Le Débat est mort, alors vive Le Temps du débat ! C’est le titre de l’émission de chevet de France Culture, chaîne radio elle-même tout entière vouée à la vie des idées, à vrai dire sans équivalent ici comme presque partout ailleurs.

La production quotidienne d’une quarantaine de minutes, en ondes en début de soirée, offre un autre balcon d’observation privilégié sur les thèmes d’actualités qui taraudent ce pays, mais aussi sur la manière d’échanger là, maintenant. Le Temps du débat invite trois ou quatre invités, souvent des gens de terrain, autour d’une table — virtuelle, pandémie oblige. Le thème du jour se ramène à un titre en forme de question du genre : faut-il rendre la vaccination obligatoire ?

« Dans un contexte où les débats sont très exacerbés, deviennent un spectacle, je souhaite apaiser les échanges », explique au Devoir Emmanuel Laurentin, créateur de l’émission, qu’il anime depuis trois ans. « On peut ne pas être d’accord, mais on doit échanger en tout respect. »

Certains sujets enflamment davantage les esprits et stimulent plus les passions. M. Laurentin cite ceux liés à l’immigration, à l’identité nationale et à la mondialisation, à la laïcité, à l’islam. Ceux-là mêmes décortiqués par Mme Bastié dans son livre, et les mêmes qu’ici, quoi. Et des deux bords de l’Atlantique, les questions liées aux anciens « grands récits » opposant la gauche et la droite se recomposent et brassent les divisions.

M. Laurentin fournit l’exemple de la laïcité. Autrefois, le thème dynamite appartenait pour ainsi dire en exclusivité à la gauche. Maintenant, une frange gauchiste, disons traditionnelle, mène une laïcité de combat qui rejoint les positions de la droite identitaire. En même temps, une nouvelle section de la gauche, intersectionnelle et woke, s’oppose à une laïcité pure et dure. Elle rejoint cette fois une portion plus conservatrice ou libérale de la société. On connaît le même enchevêtrement complexe de ce côté-ci de l’Atlantique Nord.

« On est dans un moment de reconstitution de clivages qui peuvent être très durs, mais qui composent un moment extrêmement intéressant, observe M. Laurentin. De grands débats naissent autour du genre, autour de concepts comme l’anthropocène ou le transhumanisme. J’aime le chatoiement des idées. Je trouve beau de voir naître de nouvelles manières de comprendre et d’expliquer le monde. »

Eugénie Bastié montre aussi ce que la guerre des idées ajoute de nouveau entre progressistes et conservateurs, populistes et mondialistes, universalistes et identitaires. Seulement, pour elle, ces nouvelles perspectives ne chatoient pas toutes comme des lumières, au contraire. La montée de ce qu’elle nomme « les dictatures de l’identité » l’inquiète beaucoup. Conservatrice assumée, elle souhaite une résistance ferme de la France contre le « wokisme » et le politiquement correct, dont elle peint une image enténébrée.

On est dans un moment de reconstitution de clivages qui peuvent être très durs, mais qui composent un moment extrêmement intéressant.

 

« Il y a une rivalité des modèles entre la France et l’Amérique qui existe depuis longtemps, dans la conception et la construction de la laïcité ou de la protection de l’État-nation. Aujourd’hui, cette rivalité atteint un point d’incandescence », dit Mme Bastié. Elle ne cite au long dans son livre qu’un seul intello médiatique québécois, Mathieu Bock-Côté, chroniqueur au Journal de Montréal et collègue du Figaro, férocement antimulticulturaliste et anti-woke. M. Bock-Côté a aussi été invité au Temps du débat.

L’archipélisation et l’hypersphère

Cela dit, le livre La guerre des idées développe la thèse que beaucoup de mouvements coexistent sans vraiment s’affronter, se rencontrer, dialoguer. On serait dans une nouvelle drôle de guerre faite de combats sans débats.

« Il y a un phénomène d’archipélisation, relève Eugénie Bastié. On se retrouve avec beaucoup d’îlots qui communiquent peu. En France, chaque sensibilité idéologique à son vecteur de diffusion : les gens de gauche vont vers le service public et les gens de droite, vers les réseaux privés, les libéraux lisent L’Express, etc. Chacun à son canal et il devient difficile de trouver un espace commun. En plus, chaque camp croit l’autre hégémonique. »

Les deux observateurs sont finalement d’accord sur un point central : la grande nouveauté qui bouscule la donne et amplifie la polarisation vient en fait des réseaux sociaux et de la numérisation des échanges en général.

Mme Bastié parle d’une hypersphère et d’une prise horizontale de la parole. « Avec les réseaux sociaux, tout le monde a son J’accuse, tout le monde devient un petit Zola, dit-elle. L’intellectuel n’a plus le monopole de l’engagement et de la dénonciation. C’est dans la culture même du débat que ça devient très compliqué. Pour débattre, il faut de la lenteur, de la longueur (par exemple dans un livre), de la raison et de l’abstraction qui tend vers l’universel.

Les réseaux sociaux proposent exactement l’inverse, soit l’immédiateté, l’extrait court, l’émotion et le témoignage brut particulier. « Il faut constamment remettre du bois dans la cheminée et on n’a plus le temps de s’attarder, de prendre son temps pour réfléchir, renchérit M. Laurentin. L’accélération mène à une paupérisation de la discussion publique. Je pense qu’on peut essayer de la rétablir. »

Le bastion conservateur


Eugénie Bastié aura 30 ans cette année. Elle est entrée au journal Figaro il y a sept ans. Elle y gère les pages Débats et Opinions depuis quatre ans, y compris en publiant des recensions, des entrevues avec des intellectuels, des portraits. Bref, elle occupe une place privilégiée au sein d’un « observatoire des idées » (son expression) dans un journal qui les porte et une société qui les cultive depuis des siècles.

 

Le Figaro campe à droite et sa journaliste Eugénie Bastié aussi. Élevée dans une famille catholique de province, elle a participé toute jeune à La Manif pour tous d’opposition à la loi ouvrant le mariage et l’adoption aux couples du même sexe. Elle l’assume, tout en regrettant d’être caricaturée par des formules simplistes.

 

« Ça fait partie des problèmes actuels : au lieu de penser, on essaie de mettre des étiquettes sur les gens pour stériliser le débat. On m’a traitée d’ultraconservatrice, de catholique réactionnaire. Une des étiquettes les plus courantes en France qualifie l’adversaire de réactionnaire pour discréditer toute pensée qui ne va pas dans le sens de la gauche progressiste et multiculturaliste. »

 

L’appellation plus ou moins contrôlée de « conservatrice » lui convient. Elle ne trouve pas le terme stigmatisant ni dégradant, même si dans son pays peu de gens de droite s’en revendiquent.

 

« Je veux réhabiliter le conservatisme, sans ajouter de préfixe comme ultra, méga ou néo. J’ai toujours été frappée par la phrase d’Albert Camus disant que, si chaque génération se croit vouée à refaire le monde, la mienne veut plutôt empêcher que le monde se défasse. »

 

Ce conservatisme a évidemment pour corollaire une méfiance vis-à-vis du progrès et du progressisme. « Pour moi, ce qui est important, c’est la transmission, l’héritage reçu et l’aspiration à la continuité historique plutôt qu’à la reconstruction permanente. L’Histoire n’a pas véritablement de sens. Elle ne va pas nécessairement vers plus de droits illimités. Il faut avoir un peu d’humilité face aux mouvements historiques. »



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