La pression s’accentue sur Ottawa pour suspendre les brevets des vaccins anti-COVID

Le premier ministre Justin Trudeau continue d’entretenir le flou quant à la position du Canada sur la suspension temporaire des brevets des vaccins anti-COVID et la source de ses hésitations.
Photo: Adrian Wyld Archives La Presse canadienne Le premier ministre Justin Trudeau continue d’entretenir le flou quant à la position du Canada sur la suspension temporaire des brevets des vaccins anti-COVID et la source de ses hésitations.

Des députés de tous les partis fédéraux — y compris du Parti libéral — ont beau sommer le gouvernement de Justin Trudeau d’appuyer la suspension temporaire des brevets de vaccins contre la COVID-19, le premier ministre continue d’entretenir le flou quant à la position du Canada et à la source de ses hésitations.

Après des mois de pourparlers devant l’Organisation mondiale du commerce, qui n’ont toujours pas permis d’en venir à un consensus parmi les 164 pays membres, plus de 70 députés fédéraux ont écrit une lettre au premier ministre pour « exhorter le gouvernement du Canada à appuyer la dérogation temporaire à la propriété intellectuelle » qui fait toujours débat. La proposition à l’étude à l’OMC vise à rendre les formules vaccinales plus accessibles afin que davantage de pays puissent en produire eux-mêmes et ainsi améliorer leur approvisionnement et vacciner leur population.

« Nous comprenons très, très bien que cette pandémie ne finira pas nulle part si elle ne finit pas partout », a fait valoir Justin Trudeau vendredi. « Nous savons qu’il y a plusieurs propositions [devant l’OMC] et nous sommes en train de discuter de ces propositions et de chercher une solution à consensus », a-t-il martelé.

Le premier ministre a toutefois refusé d’expliquer ce qui empêche le Canada d’appuyer une telle suspension temporaire des brevets, comme l’ont fait les États-Unis lors d’un changement de cap inattendu cette semaine. Les discussions au sein de l’OMC rassemblent « énormément de différents pays, avec différentes perspectives », a affirmé M. Trudeau. Le Canada y est seulement « un pays parmi tant d’autres ». Et le Canada « n’est pas en train de bloquer quoi que ce soit », a-t-il dit.

Son gouvernement a cependant refusé d’appuyer la position américaine et de soutenir à son tour une suspension temporaire des brevets. Les libéraux se sont opposés à une motion du Bloc québécois en ce sens jeudi et vendredi.

Nous comprenons très, très bien que cette pandémie ne finira pas nulle part si elle ne finit pas partout. 

 

Le premier ministre a évité de préciser pour quelles raisons. Il n’a pas non plus accepté d’expliquer ce que son gouvernement souhaiterait voir comme « solution de consensus » qu’il affirme rechercher à l’OMC.

Tout au plus M. Trudeau a-t-il nié agir par crainte de représailles de la part des compagnies pharmaceutiques, dont le Canada dépend encore pour s’approvisionner en vaccins.

Sa ministre du Commerce international, Mary Ng, a quant à elle vaguement expliqué que le Canada cherche une solution qui permette d’éliminer tous les obstacles à un accès élargi aux vaccins contre la COVID-19, « ce qui comprend les chaînes d’approvisionnement […] ainsi que les restrictions à l’exportation ».

Car la ministre a noté, dans un communiqué de presse publié aussi vendredi, que, parmi ces obstacles à l’accès aux vaccins, « beaucoup ne sont pas liés à la propriété intellectuelle ». Mme Ng a en outre tenu à reconnaître « le rôle essentiel qu’a joué l’industrie [pharmaceutique] dans l’innovation visant à mettre au point et à fournir des vaccins contre la COVID-19 ».

Des appels de tous les partis

La position ambivalente du gouvernement déplaît cependant à plusieurs députés, y compris une trentaine de libéraux, qui ont appelé Justin Trudeau à soutenir rapidement la suspension des brevets réclamée par l’Inde et l’Afrique du Sud et désormais appuyée par les États-Unis.

« La position du Canada ces derniers mois a été que nous ne sommes pas pour la levée, que nous ne sommes pas contre la levée, et que nous continuons de demander aux pays plus d’information. Pour moi, c’est malhonnête », a dit le néodémocrate Don Davies, en accusant le Canada de ralentir ainsi les pourparlers à l’OMC.

M. Davies a souligné que cette missive témoignait d’un « consensus très large, qui traverse les lignes de parti ». Le chef conservateur, Erin O’Toole, a lui aussi réclamé la suspension des règles de propriété intellectuelle en pleine pandémie.

Le libéral Marcus Powlowski, qui accompagnait en point de presse M. Davies ainsi que des collègues du Bloc et du Parti vert, a rappelé que « personne ne demande des mesures permanentes, ce serait temporaire ». Il s’est toutefois quelque peu porté à la défense de son gouvernement en disant croire qu’il a de bonnes intentions, « mais des fois, au gouvernement, ça prend du temps ».

Dans leur lettre adressée au premier ministre cette semaine, 71 députés lui ont rappelé son plaidoyer en faveur d’une équité vaccinale publié dans une lettre ouverte cosignée avec sept autres pays dans le Washington Post cet été. « Là où vous vivez ne devrait pas déterminer si vous pouvez être en vie », affirmait alors Justin Trudeau.

Outre les États-Unis, la France et la Russie sont également favorables à une suspension temporaire des brevets de vaccins. L’Union européenne s’est montrée ouverte. L’Allemagne, dont la société BioNTech a codéveloppé un vaccin avec l’américaine Pfizer, semble toutefois contre.

Si le Canada a maintenant vacciné 41 % de sa population d’une première dose, certains pays, comme l’Inde (9,4 %), accusent un dangereux retard.

Nécessaire, même si pas une solution immédiate

Les experts prédisent que les pourparlers devant l’OMC, entamés en octobre dernier, s’étireront encore quelques mois. Certains reconnaissent — tout comme l’Union européenne, Pfizer et Moderna — qu’une levée des brevets n’offrirait pas pour autant un accès instantané aux vaccins. Car encore faut-il également l’équipement et l’expertise pour les fabriquer.

« Ce n’est pas une panacée », reconnaît Marc-André Gagnon, qui est professeur de politique publique à l’Université Carleton et spécialiste de la politique pharmaceutique. « Mais c’est un pas important dans la bonne direction pour transformer les dynamiques de collaboration en place et celles dans l’écosystème pharmaceutique actuel », a-t-il dit.

D’autant plus qu’il semble acquis que les pays devront offrir des rappels de vaccin dans les années à venir ou qu’il faudra modifier les formules pour s’adapter à de nouveaux variants. « Est-ce qu’on se lance dans les prochaines années avec cinq compagnies qui contrôlent le tout ? » demande M. Gagnon. « Ou au contraire allons-nous vers une dynamique de collaboration dans la recherche scientifique, afin de toujours s’assurer que nous soyons capables de s’adapter collectivement en conséquence à l’échelle globale ? »

Oxfam a réclamé à son tour que le Canada appuie enfin la suspension de ces brevets et contribue ainsi à aider les pays les plus vulnérables. Mais l’approche « attentiste » du gouvernement témoigne plutôt d’une « priorisation des profits plutôt que de la santé publique », a dénoncé l’organisme.

Avec Boris Proulx

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