Une deuxième femme poursuit Gilbert Rozon au civil

Une deuxième femme intente une poursuite civile contre Gilbert Rozon. La réalisatrice Lyne Charlebois réclame 1,7 million de dollars à l’ex-magnat de l’humour, qu’elle accuse de l’avoir piégée en l’amenant chez lui pour la violer en 1982.

« [Gilbert Rozon] a agi avec préméditation et un mépris total […] son comportement mérite la dénonciation la plus claire qui soit », peut-on lire dans une requête déposée jeudi au Palais de justice de Montréal.

Lyne Charlebois était une des membres des Courageuses, ce regroupement d’une vingtaine de femmes affirmant avoir été agressées par Gilbert Rozon entre 1982 et 2016. La force du nombre n’avait cependant pas réussi à ébranler les colonnes de la justice. La Cour suprême avait rejeté leur requête d’appel, ce qui avait mis fin à leur démarche.

Le 15 avril, la comédienne Patricia Tulasne est devenue la première femme à intenter individuellement une poursuite civile contre le fondateur de Juste pour rire.

Faute de pouvoir affronter M. Rozon en groupe, Mme Charlebois a elle aussi décidé de lui faire face seule. La réalisatrice, connue pour son film Borderline, soutient avoir pris conscience de l’ampleur des effets de son agression à la suite du mouvement #MoiAussi qui a déferlé en octobre 2017.

Elle fait partie des neuf femmes qui ont raconté à l’époque les agressions qu’elles ont subies de la part de M. Rozon au Devoir ainsi qu’au 98,5 FM.

« Celui qui m’a fait “me too” est un homme connu, populaire, riche et se pavane impunément. Notre Weinstein québécois ! Wow ! Pas DRÔLE du tout… Je sais très bien qu’il l’a fait à plein d’autres filles et qu’il sévit encore. Si seulement on pouvait se regrouper », avait-elle écrit sur sa page Facebook, sans nommer directement M. Rozon.

Dans une déclaration écrite, M. Rozon a indiqué qu’il ne souhaitait faire aucun commentaire « à ce moment-ci ». « J’ai donné le mandat à mes avocats de prendre les mesures qu’ils jugeront appropriées afin d’assurer ma défense », a indiqué le fondateur de Juste pour Rire.

Piégée

Mme Charlebois n’a jamais caché à son entourage le viol qu’elle dit avoir subi à l’âge de 24 ans. Jusqu’en 2017, elle se sentait cependant coupable, car elle estimait avoir été insouciante le soir des événements.

Mme Charlebois soutient avoir été « piégée » par M. Rozon lors d’un rendez-vous professionnel au printemps 1982. La femme raconte s’être d’abord présentée au bureau de M. Rozon, rue Prince-Arthur, à Montréal, pour discuter d’un potentiel contrat de photographie pour le festival La Grande Virée, l’ancêtre de Juste pour rire.

Ayant une journée chargée, M. Rozon lui aurait proposé d’en discuter plutôt en fin de journée autour d’un verre et lui a proposé de passer la chercher chez elle.

Cette soirée-là, il soupe avec Mme Charlebois et son conjoint, qui venait de préparer un pâté chinois. Après le repas, ils quittent le domicile afin d’aller discuter affaires, mais en chemin M. Rozon aurait demandé à faire un détour par chez lui pour changer de chemise. « [Mme Charlebois] ne s’imaginait pas qu’il en profiterait pour la violer », peut-on lire dans la requête.

« Il a fumé un joint, je pense que j’en ai pris une puff. Il devait être comme 19 h 30, on n’avait pas bu de vin, on n’était pas du tout intoxiqués et, écoutez, la première chose que j’ai sue, c’est qu’on était dans sa chambre, il était sur moi et j’ai fait la planche. Dans ma tête, le gars que je venais de rencontrer était en train de me pénétrer. Il avait rencontré mon chum », avait raconté Mme Charlebois en 2017 au Devoir.

Dans sa requête, la réalisatrice explique se souvenir d’avoir eu la plus grande peur de sa vie et avoir même craint d’être tuée. Elle affirme avoir raconté le viol à son conjoint à son retour chez elle. Le document rapporte que ce dernier corrobore sa version et dit se souvenir d’avoir voulu « tabasser » M. Rozon, mais Mme Charlebois l’en aurait dissuadé.

Mme Charlebois aurait croisé M. Rozon une semaine plus tard, alors qu’elle était avec sa sœur devant le restaurant L’Express, rue Saint-Denis. « Elle l’apostrophe alors avec des mots comme “toi mon tabarnak” et l’engueule, tentant de lui exprimer qu’elle ne lui pardonnerait jamais ce qu’il lui avait fait et qu’elle ne s’était jamais sentie aussi niaiseuse. Il feint la surprise et ne répond rien. Elle quitte les lieux avec sa sœur et n’a plus jamais adressé la parole au défendeur », peut-on lire.

Dans sa requête, la réalisatrice souligne avoir tenté de dénoncer une première fois M. Rozon en 1998, lorsqu’il a été accusé d’agression sexuelle par une jeune croupière du Manoir Rouville-Campbell. Elle avait rencontré des policiers avec une amie, mais, lors de la rencontre, les agents lui auraient fait comprendre que son cas était trop vieux. Rappelons que M. Rozon a plaidé coupable, mais a obtenu l’année suivante une absolution inconditionnelle.

Contrats refusés

Mme Charlebois relate les nombreuses conséquences, non seulement psychologiques, mais aussi professionnelles à la suite du viol présumé.

Elle a fait une dépression, a combattu un problème de toxicomanie et sa confiance envers les hommes a été complètement ébranlée.

Elle mentionne aussi avoir refusé des contrats liés au milieu de l’humour tant elle était en « colère perpétuelle ». Elle évoque notamment être passée à côté d’un contrat de près de 400 000 $ pour la réalisation de la série comique 3X rien entre 2003 et 2006.

Pour tous les torts subis, elle réclame 1,7 million de dollars en dommages compensatoires et punitifs à M. Rozon, déplorant le fait qu’il nie les agissements allégués et qu’il n’exprime « aucun remords ».

La requête souligne qu’en vendant le Groupe Juste pour rire à ICM Partners et d’autres partenaires, M. Rozon « a empoché environ 65 millions de dollars ».

M. Rozon a, de son côté, récemment intenté une poursuite en diffamation de 450 000 $ contre les animatrices Julie Snyder et Pénélope McQuade, qui sont toutes deux revenues sur ce qu’elles ont vécu dans le cadre de l’émission La semaine des 4 Julie.

En décembre, devant deux versions aux antipodes, le tribunal a acquitté M. Rozon des accusations criminelles de viol et d’attentat à la pudeur qui pesaient contre lui. Le procès se penchait sur des événements survenus il y a 40 ans à Saint-Sauveur, dans les Laurentides.

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