​Maltraitance des enfants: Québec ne s’engage pas à augmenter tout de suite les services

En conférence de presse, le ministre Lionel Carmant, flanqué de son collègue Mathieu Lacombe, ministre de la Famille, a indiqué qu’un comité interministériel examinera les recommandations du rapport Laurent.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne En conférence de presse, le ministre Lionel Carmant, flanqué de son collègue Mathieu Lacombe, ministre de la Famille, a indiqué qu’un comité interministériel examinera les recommandations du rapport Laurent.

Le gouvernement affirme accueillir favorablement les recommandations de la commission Laurent sur la protection de la jeunesse, mais il n’entend pas pour autant s’engager tout de suite à créer plus de postes pour répondre aux besoins en première ligne.

Le ministre Carmant explique qu’« on veut voir à ce que les postes disponibles soient [pourvus] » avant de penser à en ajouter de nouveaux. Il indique qu’« on a beau rajouter des postes, nos intervenantes [partent] ». Aussi faut-il, pour commencer, selon ses mots, que « nous valorisions leur travail ».

Il n’a pas indiqué de quelle façon il compte s’y prendre, tout en répétant qu’il « faut laisser les pions se mettre en place, et on verra si ça va suffire ».

Combien de temps faudrait-il pour ajouter des ressources, comme le recommande la commission ? « On ne va pas attendre une éternité », s’est contenté de dire le ministre Carmant.

Selon les données présentées par le rapport, les coûts actuels de la maltraitance ont des répercussions annuelles de l’ordre de 4 milliards de dollars.

En conférence de presse, le ministre Carmant, flanqué de son collègue Mathieu Lacombe, ministre de la Famille, a indiqué qu’un comité interministériel examinera les priorités pour mettre en œuvre les recommandations.

Pour la professeure Jade Bourdages, de l’École de travail social de l’UQAM, il est intéressant d’observer d’ores et déjà des différences entre le rapport et ce que dit le gouvernement. « Au sujet de la surreprésentation des Noirs et des Autochtones dans le système, par exemple, le ministre Carmant a dit qu’il entendait faire en sorte que les familles comprennent mieux les services qui leur sont offerts. Comme si c’étaient les familles qui ne comprenaient pas, alors que le rapport parle plutôt des pratiques de tout un système qui conduisent ces gens-là à se retrouver mis de côté, d’une part, et surreprésentés, d’autre part, dans ces établissements ! »

Le rapport Laurent a été accueilli favorablement par nombre de groupes. Michelle Goyette, la présidente de l’Ordre des criminologues, « souhaite que les recommandations soient appliquées pour permettre de freiner l’exode » des intervenantes, dit-elle au Devoir.

Geneviève Rioux, présidente de la Fédération des familles d’accueil, trouve qu'il est heureux que le rapport propose de soutenir les jeunes plus longtemps. Le ministre Carmant s’est dit tout d’abord étonné par la durée souhaitée du soutien, puis d’accord pour soutenir les jeunes jusqu’à l’âge de 25 ans. « Je m’attendais à 21 ans », a-t-il dit.

Le ministre Mathieu Lacombe a repris à son compte la conclusion de la commission Laurent, indiquant que « nous devons passer d’un “Québec fou de ses enfants” à un “Québec digne de ses enfants” », une allusion au rapport de Camil Bouchard déposé en 1991.

Que l’accent doive enfin être mis sur la prévention, observe Camil Bouchard en entretien au Devoir, c’est ce que tout le monde dit depuis longtemps. «Mme Laurent a dit que la maltraitance constituait un enjeu de santé publique. C’est vrai. Alors, pourquoi est-ce qu’elle ne demande pas à la Santé publique d’en porter la responsabilité et de voir, partout sur le territoire, à rendre des comptes ? L’emploi, l’isolement, le logement, la sous-scolarisation, la dynamique familiale constituent des facteurs à considérer. On a raté l’occasion de nommer quelqu’un qui pouvait mettre le nez dans tout ça. »

Il aurait fallu en outre nommer clairement, selon lui, le « désastre de la réforme Barrette pour les services sociaux » plutôt que d’essayer d’aménager, à l’intérieur des CISSS, une fausse autonomie. « Si tu as un sac de plastique sur la tête et qu’il t’étouffe, il faut faire un effort pour l’enlever, même si c’est compliqué », dit-il.

Lionel Carmant a affirmé que plusieurs mesures préconisées par le rapport Laurent étaient déjà mises en avant, comme la déclaration obligatoire de grossesse. Or, d’emblée, cette mesure ne fait pas l’unanimité. APTN, le réseau de télévision des peuples autochtones, a conduit une enquête qui montre que cette mesure a des effets qui s’assimilent à du profilage. En Abitibi-Témiscamingue, environ 30 % des signalements à la naissance concernent des Autochtones. Une telle mesure va-t-elle tout simplement entraîner encore plus de signalements ?

« Nous sommes dans une période d’euphorie à l’égard de ce rapport, observe la professeure Bourdages. Tous les acteurs ont été entendus, mais tous ne vont pas dans la même direction. Il va falloir prendre le temps de regarder où tout ça peut aller. »

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