Beaucoup de chicanes dans ma cabane

L’affaire «SLĀV», lancée autour de la sous-représentation des Noirs dans le spectacle, a fait considérer la censure, la liberté d’expression, l’appropriation culturelle et plus encore.
Photo: Valerian Mazataud Le Devoir L’affaire «SLĀV», lancée autour de la sous-représentation des Noirs dans le spectacle, a fait considérer la censure, la liberté d’expression, l’appropriation culturelle et plus encore.

Le professeur de littérature de l’UQAM Dominique Garand, grand spécialiste du discours social, s’apprête à démolir un mythe (un de plus !) concernant le Québec francophone, celui d’une petite société tricotée serré qui ne veut pas de chicane dans sa cabane et reste réfractaire aux débats.

Oubliez l’entre-nous tout mou : ici aussi, on bataille ferme dans le conflit intellectuellement armé des idées. Et depuis longtemps !

La preuve, le professeur Garand l’étale dans l’Anthologie du pamphlet et de la polémique au Québec de 1800 à 2000 à paraître aux PUM. Sa plongée pendant des années dans une mer de documentation en tous genres (livres, brochures, articles de revues, chroniques de journaux…) lui a permis de remonter à la surface pas moins de 3000 textes polémiques produits ici en deux siècles. On répète : 3000 documents polémiques, dont une centaine seront republiés dans quelques mois par l’ouvrage pionnier.

Les disputes et les querelles commencent dès 1778 quand apparaît le premier périodique francophone à Montréal. Elles ne connaissent pas de répit depuis.

« C’est sans arrêt, résume le spécialiste. On s’agite et on se dispute sans cesse. L’anthologie va rappeler la persistance de cette pratique chicanière qui a donné lieu à des propos méchants, mesquins, moralisateurs, méprisants et même haineux. Ce qui ne veut cependant pas dire qu’il n’y a pas une gêne devant le débat musclé. En fait, le seul point qui nous distingue d’autres cultures, c’est que nous avons de la difficulté à admettre cette habitude, à assumer ouvertement le plaisir de débattre sans mettre de gants blancs et à revendiquer ouvertement le droit, et même le plaisir d’être bête et méchant. »

Le seul point qui nous distingue d’autres cultures, c’est que nous avons de la difficulté [...] à assumer ouvertement le plaisir de débattre sans mettre de gants blancs et à revendiquer ouvertement le droit, et même le plaisir d’être bête et méchant 

 

Il ajoute cette précision après coup par courriel : « C’est un peu à notre corps défendant que nous polémiquons, en y mettant une émotivité souvent douloureuse. Ça n’a pas toujours été ainsi : au début du XXe siècle, les Asselin et les Fournier y mettaient plus d’entrain et ne cédaient pas au ressentiment. »

Évidemment, les sujets particularisent la société distincte, comme toutes les autres ont leurs marottes et leurs obsessions thématiques. « Les polémiques sont des révélateurs assez exacts des conflits qui, par leur succession, dessinent les contours d’une histoire des idéologies », résume le professeur. Dis-moi sur quoi tu t’emportes et contre qui tu t’agites et je te dirais qui tu es.

Religion et langue

Au Canada français puis au Québec, la question de la religion reste très longtemps centrale, pour ne pas dire obsédante, comme elle l’est encore dans plusieurs pays. La thématique de la langue — de son usage, de sa qualité, de son avenir et de sa gestion politique — traverse aussi les deux siècles recensés, du Bas-Canada au Québec récent.

De nouvelles thématiques surgissent : les accommodements raisonnables, le mot en n, l’intersectionnalité et l’affirmation des minorités sexuelles…

Ces sujets neufs donnent la parole à de nouveaux groupes, comme les dernières décennies ont multiplié la présence des femmes dans le débat public. Parce que les 3000 textes comme l’anthologie du professeur Garand le montreront assez : sauf exception (avec Éva Circé-Côté notamment), la polémique a d’abord et avant tout été une affaire d’hommes blancs et encore plus de gens de lettres, écrivains, dramaturges ou journalistes.

La diversification en marche va de pair avec la variété croissante des moyens de diffusion. Le recueil s’arrêtera en 2000 parce que l’âge des plateformes numériques et des réseaux sociaux commence avec le nouveau millénaire. Nous sommes entrés dans l’hypersphère médiatique, où certaines règles traditionnelles de l’engagement vacillent et chutent.

« Avant, une position était exprimée dans un éditorial ou un livre, et quelques personnes jouissant d’une autorité morale ou intellectuelle répliquaient, note l’historien du discours et de la rhétorique. Ce genre d’intervention continue d’exister, mais Monsieur et Madame Tout-le-Monde prennent de plus en plus la parole et se font entendre. On l’a vu avec SLĀV déjà. Des intervenants dont on ne soupçonnait pas l’existence sont apparus dans l’espace public. »

Les spectacles SLĀV et Kanata ont suscité à l’été 2018 plus de 700 interventions plus ou moins étoffées dans les journaux, à la radio et à la télévision, mais aussi sur les réseaux sociaux. Les analystes de ces polémiques comme le professeur Garand doivent se demander comment juger la polémique, alors que, d’évidence, les participants aux échanges n’ont pas pu tout lire, tout écouter, tout regarder.

Un dialogue impossible

En plus, les échanges instantanés et parfois anonymes peuvent vite tourner aux injures, aux menaces.

« Dans la polémique traditionnelle, un équilibre est maintenu entre l’humeur et la pensée, entre l’invective et la réflexion, écrit au Devoir le professeur Garand. Les attaques contre l’autre, même sévères ou méchantes, s’appuient sur des justifications. Dans le contexte actuel, sur certaines plateformes du moins, l’humeur prend le dessus sur la pensée, et les attaques contre la personne fusent de manière aussi gratuite qu’intempestive. La polarisation est d’autant plus marquée que le dialogue en devient carrément impossible. L’agora se transforme en une classe d’élèves turbulents qui ont décidé de chahuter. Plus personne ne s’écoute. »

Il ne décrit pas un phénomène généralisé, mais « qui prend beaucoup de place et fait beaucoup de bruit ». Même les médias d’information qui continuent à animer à peu près à l’ancienne se retrouvent inondés de commentaires choquants et de menaces. À lui seul, le site TVA Nouvelles attire plus de 5 millions de commentaires par année, qu’il faut filtrer et expurger.

Les deux dernières décennies transforment aussi l’objet même des polémiques. Dans l’affaire Cantat, qui a duré trois semaines, le débat amorcé autour de la présence sur scène du chanteur qui avait causé la mort de sa compagne quelques années avant a finalement débouché sur des discussions autour du féminisme, de la violence faite aux femmes, du rôle du théâtre et de bien d’autres sujets. L’affaire SLĀV, lancée autour de la sous-représentation des Noirs dans le spectacle, a fait considérer la censure, la liberté d’expression, l’appropriation culturelle et plus encore.

« Les malentendus se créent parce que les gens se répondent sans parler de la même chose, observe le professeur. Un dialogue de sourds s’engage. »

Un art difficile

N’est-ce pas un peu dans la nature de cette chose ? Le débat peut viser le consensus, chercher à rallier à une cause. La polémique qui entraîne dans la division vise un autre but : elle cherche des alliés, elle veut liguer contre un adversaire et pour soi. La position de départ comme dominants ou dominés importe énormément dans ce contexte. Un libéral ultraminoritaire du XIXe siècle ne combat pas comme un prélat de l’Église du Tibet catholique.

Cela dit, peu de polémistes d’ici se définissent comme tels. Les professionnels de la dispute se concentrent, au début du XXe siècle, autour d’Olivar Asselin et de Jules Fournier, par exemple, puis d’Henri Grignon, grand producteur de pamphlets. Par la suite, l’occasion fera le larron avec un goût évident pour sortir la cognée chez le cinéaste-chroniqueur-pamphlétaire Pierre Falardeau, capable d’insultes féroces, voire racistes, qui ne passeraient plus aujourd’hui.

« Peu ont vu dans la chicane une sorte de sport, de jeu, sérieux, mais capable de procurer un certain plaisir dans l’affrontement, conclut Dominique Garand. D’ailleurs, l’humour a beaucoup disparu des échanges. Au contraire, ils mettent en scène des émotions pénibles. »

Le spécialiste revient donc à ses considérations de départ : on se chicane dans la cabane, oui, mais un peu à contrecœur et dans la douleur.

« Je trouve que c’est assez caractéristique de notre façon de polémiquer, par exemple si on compare avec la France, où des gens acceptent ce jeu de manière un peu plus sereine. Sur le plan émotif, les polémistes français se laissent moins absorber ou envahir par le conflit. »

Débattre ou polémiquer?

L’attention savante sur le débat et la polémique remonte au tournant des années 1980 quand sont publiés coup sur coup Le discours polémique (Catherine Kerbrat-Orecchioni), La parole pamphlétaire (Marc Angenot) et Genèse du discours (Dominique Maingueneau). Dominique Garand a été marqué, étudiant, par ce dernier ouvrage et a adapté son modèle théorique pour son mémoire de maîtrise publié sous le titre La griffe du polémique : le conflit entre les régionalistes et les exotiques (1984). Il n’a cessé depuis de poursuivre ses recherches dans ce créneau. « La polémique n’est pas mon seul sujet d’intérêt, mais c’est le principal, dit-il. Cet intérêt m’a entraîné vers l’analyse de la rhétorique et de l’analyse du discours. » Le connaisseur distingue le débat et la polémique, dont elle est une variante combative.

Le débat. Idéalement, selon le modèle délibératif d’Aristote, le débat met en jeu des positions concurrentes qui s’orientent vers un consensus autour de la meilleure option possible, dans le respect de l’adversaire. On parle, on écoute, on avance. « Dans le débat, on voit s’affronter différentes réponses à l’endroit d’une question donnée, dit le professeur Garand. On peut ne pas être d’accord et contester la position de l’autre, mais ça relève de la discussion. »

La polémique. Selon la professeure Ruth Amossy, spécialiste de l’analyse du discours, la polémique se particularise par trois traits forts : 1. elle radicalise le débat et exacerbe les positions pour créer une dichotomisation des idées ; 2. elle se traduit par une polarisation des groupes sociaux ennemis, qui obligent à choisir un camp ; 3. elle vise la disqualification de l’adversaire, de sa thèse, de ses partisans. Son nom évoque d’ailleurs le conflit (polêmikôs : qui concerne la guerre). « Il y a polémique lorsqu’on attribue à l’autre un tort, quelque chose de nocif qui doit être dénoncé et combattu, ajoute M. Garand. L’adversaire est l’agent de ce tort. »


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9 commentaires
  • Yann Leduc - Abonné 3 mai 2021 03 h 54

    Le débat riche et constructif : une denrée rare ?

    Dans la plupart des pays, si on on se met a éplucher 3000 articles, sur une période de 200 ans, on trouvera beaucoup de débats. Pourquoi ce serait différent au Québec ?

    Ceci dit, "se laisser absorber ou envahir émotivement par le conflit", débattre "à contrecœur et dans la douleur", en d'autres mots, prendre tout personnel, comme on le fait souvent au Québec, n'est-ce pas, en quelque sorte, être "réfractaire aux débats" et préférer le consensus ?

    Par ailleurs, est-il possible de débattre sereinement, de bonne foi, de façon constructive, quand on vit dans une bulle d'opinion, avec que des gens qui pensent comme nous, quand on possède plus d'"émojis" et de "mêmes" que de mots dans son vocabulaire ? A-t-on encore affaire à des débats d'idées ici ou plutôt à des débats d'images plutôts binaires et manichéens ?

    La première étape de l'argumentation, c'est la conceptualisation. Il faut s'entendre sur le sens des termes, sur les concepts, sinon on part sur de très mauvaises bases et ça dérape, comme c'est souvent c'est le cas.

    L'opinion se confond aussi souvent avec l'intérêt personnel, qu'il soit d'ordre politique, économique, professionnel, amoureux ou sexuel ! Étrangement, dans les fêtes et les 5 à 7, les gens sont souvent d'accord avec les personnes charismatiques, puissantes ou physiquement attrayantes ! Inversement, j'ai souvent entendu des gens pauvres, physiquement laids et même des sans-abris dire des choses très sensées mais peu de gens étaient disposés à entendre leur propos.

    Il y aussi le phénomène de la meute de loup, le fait de penser de telle ou telle manière pour être accepter par le clan.

    Bref,quel est la proportion de gens qui ont une véritable indépendance d'esprit ?Hélas, dans un débat, c'est souvent les mêmes qui gagnent : l'ignorance, la mauvaise foi et la paresse intellectuelle ! Et si on voulait être plus cynique encore, on pourrait citer Lafontaine : " La raison du plus fort est toujours la meilleure " ou Trudeau père : " Just watch me !"

    • Marc Pelletier - Abonné 3 mai 2021 08 h 44

      "... véritable Indépendance d'esprit ". Une rareté même chez beaucoup d'abonnés au Devoir.

      Et que dire de l'ouverture d'esprit en regard des opinions divergeantes ?

      Et si on s'ouvrait au dialogue, je suis persuadé que l'intérêt collectif en sortirait gagnant.

    • Nadia Alexan - Abonnée 3 mai 2021 13 h 50

      Je trouve que la polarisation gauche/droite est plus toxique que jamais. On se contente de lancer des insultes personnelles aux adversaires de nos opinions on les plaçant dans le casier gauche/droite, sans que l'on ait besoin de s'appuyer sur des faits ou sur des raisons valables.
      Il faudrait offrir un cours de civilité citoyenne dans nos écoles pour que les jeunes apprennent, dès leur enfance, à discuter et à échanger sans invectives, récriminations et insultes personnelles, en guise d'argumentation. Sinon, on va continuer notre
      dialogue de sourds.

    • Louis-Marie Poissant - Abonnée 3 mai 2021 14 h 28

      Quand S Baillargeon prend ses désirs pour la réalite. Décevant!

  • Raynald Rouette - Abonné 3 mai 2021 07 h 46

    Le Québec francophone a toujours été une terre de paix.


    Le Québec francophone qui n'aime pas la chicane a été caricaturé rétrospectivement par les Couillard, Charest, Trudeau père et fils, le petit gars de Shawinigan et autres. Stratégie politique...

    Le chroniqueur fait-il abstraction sciemment de Pierre Bourgault un spécialiste des débats et d'arguments imparables qui était craint par tout ses adversaires politiques. C'est pourquoi il était souvent boycotté. Le même sort est réservé aujourd'hui à Mathieu Bock-Coté par le triumvirat RDI, La Presse ainsi que Le Devoir et une certaine intelligentsia intellectuel et journalistique. Plus facile à démoniser qu'à affronter honnêtement et publiquement...

    Le point de bascule s'est produit et est survenu suite au référendum de 1995. Diffamer le Québec francophone est devenu une stratégie courante pour contrer toute tentative de s'affranchir du colonialisme canadien. Islamophobie, appropriation culturelle, wokisme, racisme etc, rien n'est épargné, même les nouveaux arrivants sont mis à contribution. Depuis 1982, La Charte canadienne nous maintient et nous entretient dans un dialogue de sourds...

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 3 mai 2021 08 h 04

    Du choc des idées, jaillit la lumière

    Il faut débattre sur les idées des personnes, plutôt que se battre avec les personnes qui ont ces idées.

    Il ne faut surtout pas laisser les politiciens ou les gestionnaires ou les lobbies le faire à notre place. La démocratie exige la vigilance du citoyen. Tout le temps. Sinon, on se fait avoir. Parlez-en à Louis Robert de MAPAQ.

    Il y a quelques années aux États Unis, un collant sur un pare choc d'auto : «If the people lead, the leaders will follow.»

    • Gilles Théberge - Abonné 3 mai 2021 11 h 49

      Je ne suis pas d'accord avec vous monsieur Marcoux concernant le texte de cet autocollant. Qui est typique de la pensée magique des américain. Simone Weil (la philosophe) a écrit un texte faisant suite au livre de La Boétie sur la servitude volontaire dans lequel texte elle démontre que cette cohésion ne peut qu'être éphémère et qu'il ne faut pas compter sur elle à long terme. Autrement que comme un coup de sang.

      Ce serait trop long ici de reprendre toute son argumetaire mais son dernier paragraphe est clair : « L'ordre social, quoique nécessaire, est essentiellement mauvais, quel qu'il soit. On ne peut reprocher à ceux qu'il écrase de le saper autant qu'ils peuvent ; quand ils se résignent, ce n'est pas par vertu, c'est au contraire sous l'effet d'une humiliation qui éteint chez eux les vertus viriles...» « Pour quiconque aime la liberté, il n'est pas désirable qu'elle disparaissent, mais seulement qu'elles restent en deçà d'une certaine limite de violence. ( Extrait de «Opression et liberté», Gallimard, 1955, p. 186-193.)

  • Richard Cusson - Abonné 3 mai 2021 09 h 14

    Éviter de répondre...

    À ceux et celles qui refusent de s’identifier. John F Kennedy disait “ Too often we enjoy the comfort of opinion without the discomfort of thought “ .

  • Hélène Lecours - Abonnée 3 mai 2021 12 h 45

    Ça s'apprend

    Débattre, discuter, dialoguer, sont des manières qui s'apprennent et ce n'est pas si facile, nous en conviendrons. Il est beaucoup plus facile de se radicaliser, de fermer et de laisser fermenter des idées qui n'arrivent pas à s'exprimer autrement que par la colère, la contestation, la violence...un manque de vocabulaire. Les principes de base du débat d'idées et du dialogue, il faut les acquérir et cela fera de nous une nation civilisée.