Des locataires floués par un gestionnaire dans un édifice insalubre

Le gestionnaire d’un immeuble du quartier Parc-Extension a encaissé des dépôts de garantie illégaux d’au moins deux locataires pour le même appartement et la même date d’emménagement. Ni l’un ni l’autre n’ont eu accès au logement situé sur l’avenue Ball, un édifice où plusieurs locataires se plaignent d’insalubrité. Smaro Tzanetoulakos, résidente de cette adresse depuis bientôt 15 ans, a déposé un recours devant le Tribunal administratif du logement (TAL) pour cette raison.

Shamima Kalam, l’une des personnes lésées, a décidé d’en avoir le cœur net dimanche après-midi. Son reçu pour 100 $ dans sa sacoche, elle frappe à la porte du logement no 8 pour voir si un autre locataire y a emménagé. La serrure a été changée, dit-elle, puisque, lors de ses visites précédentes, il était impossible de verrouiller la porte.

Dans le corridor où elle se trouve avec sa fille de quatre ans, deux autres voisines passent la tête dans l’embrasure de leur porte à cause du bruit de notre conversation. « Oui, quelqu’un a déjà emménagé au no 8 », confirme la dame du no 11, suivie de près par celle du no 7. Ces deux locataires ne souhaitent pas être nommées, par peur de représailles du gestionnaire de l’immeuble.

Elle soupire : « Je ne reverrai jamais mon argent. » Jeune mère de famille monoparentale et nouvelle arrivante, elle croyait pouvoir quitter son logement insalubre actuel pour le 1er mai, mais elle affirme n’avoir pas obtenu le bail du nouveau propriétaire.

Il se fait appeler « Richard » et il est le conjoint de la propriétaire, Tao Qiu, inscrite au rôle d’évaluation foncière de la Ville de Montréal. Après avoir pris l’argent de Shamima, il a délivré un reçu et promis de revenir pour signer le bail, ce qu’il n’a pas fait. Il ne répond plus à ses appels depuis plus de trois semaines. Au Devoir, il a plutôt indiqué : « Je vais lui donner l’argent demain [lundi] », tout en refusant d’indiquer où et quand aurait lieu cette transaction.

Quant à la raison de son désistement, Richard a fait valoir : « Le loyer était trop bas, je ne pouvais pas louer à ce prix. » Il a ensuite raccroché et n’a pas donné suite à nos questions envoyées par écrit, ni à nos autres appels.

Je ne crois plus que quelqu’un puisse m’aider. Ce monsieur n’a peur de rien, ni des lois, ni des règles, ni de personne, alors il doit savoir ce qu’il fait.

 

Au moins une deuxième personne affirme avoir aussi été lésée. Retrouvé par Le Devoir, Abdul Ghaffar Khan décrit par téléphone un stratagème en tous points semblable. Nouvel arrivant lui aussi, il affirme avoir remis 400 $ dans l’espoir de signer un bail à « Richard », pour le compte de la propriétaire Tao Qiu. « J’ai donné l’argent le 7 avril, puis Richard m’a promis de revenir le lendemain pour signer le bail et me remettre les clés. Il n’a plus jamais répondu à mes appels jusqu’au 27. Il m’a alors dit qu’il avait déjà loué à quelqu’un d’autre », relate M. Khan.

« J’ai appelé au moins une centaine de fois au même numéro et Richard ne m’a jamais répondu », expose également Mme Kalam. Seul son voisin, Sasha Dyck, a obtenu le gestionnaire de l’immeuble au téléphone, en téléphonant depuis un autre numéro. Celui-ci aurait alors promis de se présenter le 23 avril à 11 h 30 pour la signature du bail, mais il ne se serait jamais présenté.

« Ce qui me choque, c’est que ce sont toutes des personnes immigrantes qui ne maîtrisent pas bien la langue. Il profite de leur détresse », déplore M. Dyck.

« Oui, des cas de ce genre nous ont été rapportés pour cet immeuble », confirme André Trépanier, responsable des droits des locataires au Comité action Parc-Extension (CAPE). Plusieurs recours ont été déposés au fil des années pour ce même édifice devant le Tribunal, explique-t-il.

L’article 1904 du Code civil du Québec interdit d’exiger un dépôt ou une somme d’argent autre que le loyer. La seule exception permise par la loi est lorsque le locataire renonce explicitement à la protection légale et propose « librement et volontairement » de verser un dépôt de garantie.

Or, ce n’est pas ce qui est arrivé, ont affirmé séparément M. Khan et Mme Kalam. Le gestionnaire de l’immeuble en question a été très clair, souligne M. Khan : « Il m’a dit que je ne pourrais pas signer le bail à moins de lui donner de l’argent. » Le loyer demandé aux deux personnes flouées était de 725 $ pour un appartement avec une seule chambre fermée et une cuisinette.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Smaro Tzanetoulakos, 75 ans, vit depuis une dizaine d’années dans un bâtiment situé sur l’avenue Ball, dans le quartier Parc-Extension, à Montreal, où plusieurs locataires ont maille à partir avec le propriétaire des lieux.

Logements insalubres

« Les derniers locataires l’ont quitté à cause de punaises de lit », affirme Smaro Tzanetoulakos à Shamima Kalam dans cette discussion de couloir.

La dame de 75 ans a insisté plus tôt pour nous faire entrer. Dans sa cuisine, tous les placards sont vides, en attente d’une nouvelle inspection de l’exterminateur. Elle a rangé plusieurs objets dans des seaux ou des caisses de plastique hermétiques pour les préserver des punaises de lit. Même un bouquet de fleurs artificielles est emballé dans une pellicule transparente.

Elle dort depuis au moins six mois dans le salon, après avoir jeté à la poubelle un matelas et un sommier double et malgré le réfrigérateur qui vrombit à haut volume. Un matelas simple sur une toile de plastique bleu épaisse a été déposé sur un contreplaqué. Elle renverse le tout pour montrer les marques de punaises : « Le problème est que l’exterminateur ne pulvérise qu’un seul logement à la fois, alors elles se promènent de porte en porte. » La dame âgée a aussi gardé une coquerelle fraîchement écrasée dans un mouchoir, comme preuve des problèmes de vermine.

Elle hausse la voix par-dessus le bruit du réfrigérateur : « C’est une guerre d’usure avec le propriétaire. Ça fait au moins quatre ans qu’il essaie de me faire partir. »

Depuis 2016, la loi dicte qu’un locataire de plus de 70 ans ne peut être évincé de son logement, une disposition décrite à l’époque comme une « grave perte du droit de propriété » par la Corporation des propriétaires immobiliers du Québec (CORPIQ).

« Il essaie par des moyens détournés que je me décide par moi-même à partir », allègue Mme Tzanetoulakos. Elle décrit de longs délais avant d’obtenir la réparation d’éléments essentiels à la vie, tels que l’évier de la cuisine et la cuisinière. Les problèmes de souris ont diminué récemment, dit-elle, mais lorsqu’elle a voulu déduire le coût d’un exterminateur de son loyer, « il a menacé de me traîner devant la Régie », maintenant nommé Tribunal depuis août dernier.

« Je ne crois plus que quelqu’un puisse m’aider. Ce monsieur n’a peur de rien, ni des lois, ni des règles, ni de personne, alors il doit savoir ce qu’il fait », conclut quant à lui Abdul Ghaffar Khan.

Shamima Kalam quittait son logement actuel pour des problèmes de coquerelles et autres vermines à répétition. Serait-elle encore prête à emménager dans un immeuble présentant les mêmes problèmes de salubrité ? « Est-ce que j’ai le choix ? Je n’ai pas de famille ici, je n’ai pas d’argent pour un meilleur endroit », conclut-elle, en ressortant de l’édifice.

Dehors, un homme est en train de noter le numéro de téléphone inscrit sur l’affiche « À louer ». Malgré les avertissements de Mme Kalam, il va tenter d’appeler : « Je vis dans une chambre au sous-sol d’une maison de chambres. Je voudrais bien trouver un 1 1/2 dans mes moyens. »

À voir en vidéo