La colère gronde contre la misogynie en ligne

Une cinquantaine de personnes ont manifesté dimanche au centre-ville de Montréal contre le partage en ligne de photos osées de femmes sans leur consentement dans des groupes de discussion confidentiels.
Photo: Jean-Louis Bordeleau Le Devoir Une cinquantaine de personnes ont manifesté dimanche au centre-ville de Montréal contre le partage en ligne de photos osées de femmes sans leur consentement dans des groupes de discussion confidentiels.

Plus de 3000 hommes s’échangent des photos intimes de femmes sans leur consentement sur un groupe privé en ligne. « Choquées » par une telle impunité, des manifestantes ont laissé éclater leur colère dimanche au centre-ville de Montréal.

Parmi ces femmes qui ont vu leurs photos exposées sur l’application Telegram, l’une d’elles s’est confiée au Devoir. Elle a demandé l’anonymat par crainte de représailles. L’angoisse la tenaille au quotidien depuis qu’elle sait que ses photos peuvent être vues par n’importe qui sur Internet. « On ne sait pas si on est au travail avec quelqu’un du groupe. On ne sait pas si on va être à l’école avec [l’un d’eux]. On ne sait pas si cette personne-là va être dans l’autobus avec toi, va essayer de te prendre en photo et va l’envoyer dans ce groupe-là. C’est une invasion de la vie privée. »

Elle se dit « à l’aise avec [son] corps », mais témoigne des ravages que peut avoir ce partage de photos explicites. « La première fois que c’est arrivé, ça m’a tellement traumatisée et bouleversée que j’ai dû sortir du pays, parce que je n’étais plus capable. Comment j’allais pouvoir retourner dans mon école ? La moitié de mon école m’a vue toute nue. »

Dans la conversation privée circulent aussi plusieurs photos qui ont fuité de la plateforme OnlyFans. Du contenu érotique payant s’est ainsi retrouvé en libre circulation. Dans le fil de discussion, on peut lire quantité de propos dégradants envers ces travailleuses du sexe. La manifestation de dimanche se veut une réplique à ce mépris, explique l’organisatrice, Angela Figueroa. « Les hommes pensent que, parce qu’on se met sur Internet à moitié nues, on ne se respecte pas. Ce n’est absolument pas ça. Ce n’est pas parce que vous, vous ne nous respectez pas, que nous, on ne se respecte pas. Ce n’est pas parce qu’on est à l’aise avec notre corps que tu as le droit de dire quelque chose par rapport à ça. C’est un travail à la fin de la journée. »

Elle se révolte contre ces salves misogynes qui finissent par déborder sur d’autres réseaux sociaux. « On essaye de comprendre pourquoi vous nous détestez autant. Pourquoi la haine ? C’est très important d’essayer d’arrêter ça. »

Un porte-parole du SPVM confirme qu’une enquête est en cours en lien avec le groupe privé. Aucune accusation n’a été portée jusqu’à présent. « On fait des démarches pour essayer de localiser la personne à la source de tout ça. » La diffusion de l’image intime d’une personne sans son consentement est passible d’une peine allant jusqu’à cinq ans prison, selon les lois canadiennes.

L’architecture de l’application Telegram complique cependant la tâche des policiers. L’application a d’abord été conçue en Russie par des développeurs soucieux de contourner la surveillance des services secrets. Les échanges ultrasécurisés permettent ainsi de partager des messages, des photos et des vidéos dans une confidentialité protégée.

Porter plainte

La police invite les victimes à porter plainte. Cette approche dérange toutefois les organisatrices de la manifestation. « Je trouve ça un peu complexe pour une mineure d’aller dans un poste de police quand elle s’est fait voir par 3000 personnes, soupire Angela Figueroa. La peur qu’elle doit ressentir à ce moment-là… On ne sait plus vers qui se tourner, alors on a décidé de lancer une pétition et d’organiser la manifestation. En fait, on voulait la faire encore plus pour ces filles qui ne savaient pas que leurs photos étaient là-dessus. »

Une des jeunes femmes particulièrement éloquentes à ce propos sur Internet, Éloïse Marinier, croit que la solution passe par la prise de conscience chez les hommes.

« On peut enlever le groupe, mais le problème, c’est plus l’éducation. Si on enlève le groupe, ils vont en recréer un autre. C’est la mentalité qu’il faut changer. Il y a aussi des conversations privées dont on ne parle pas, parce que c’est sur des groupes privés. Des conversations privées, on peut en recréer des milliers. »

Que la justice se charge du dossier la réjouit, mais elle aimerait surtout voir ses collègues masculins dénoncer à leur tour leurs confrères.

« Le fait que je sois entendue aussi par la voix masculine, c’est encore mieux. D’amis gars entre amis gars, c’est de là qu’on va le plus avancer. Qu’ils se le disent entre eux : ça ne se fait pas, ça ! »

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