Le temps du progrès dans l’armée canadienne est venu, estime Louise Arbour

Le gouvernement Trudeau a demandé la semaine dernière à Louise Arbour de mener un examen complet et indépendant des politiques, procédures et programmes existants et de la culture actuelle au sein des Forces armées canadiennes et du ministère de la Défense nationale.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le gouvernement Trudeau a demandé la semaine dernière à Louise Arbour de mener un examen complet et indépendant des politiques, procédures et programmes existants et de la culture actuelle au sein des Forces armées canadiennes et du ministère de la Défense nationale.

Le moment est venu pour les militaires de réaliser de véritables progrès dans la lutte contre l’inconduite sexuelle dans l’armée après des années d’efforts infructueux dans ce domaine, soutient Louise Arbour.

L’ancienne juge de la Cour suprême et ancienne Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de la personne dit que, si elle ne croyait pas en cela ou en l’engagement du gouvernement fédéral à agir, elle n’aurait pas accepté le mandat qu’on vient de lui confier.

« Il y a eu une énorme déception. Je soupçonne qu’il y a probablement beaucoup de scepticisme quant à savoir si cet exercice va faire une différence, reconnaît Mme Arbour. Si je ne le croyais pas, je ne me serais pas dérangée. »

Le gouvernement Trudeau a demandé la semaine dernière à Mme Arbour de mener un examen complet et indépendant des politiques, procédures et programmes existants et de la culture actuelle au sein des Forces armées canadiennes et du ministère de la Défense nationale.

Un nouveau nom s’est ajouté dimanche à la longue liste d’officiers supérieurs pris dans la tourmente : Peter Dawe. Celui-ci a été déchu de son poste de commandant des forces spéciales canadiennes pour avoir écrit, il y a quatre ans, une lettre de recommandation pour un soldat aujourd’hui reconnu coupable d’avoir agressé sexuellement la femme d’un camarade. Le chef d’État-major de la défense par intérim, le lieutenant-général Wayne Eyre, a annoncé cette décision dans un communiqué publié dimanche. Il a reconnu que l’armée traversait des moments difficiles. « [Ce sont aussi des moments difficiles] pour ceux qui continuent de souffrir, a-t-il dit. Cette souffrance est alimentée par un sentiment de trahison, et je reconnais qu’elle est réelle. »

Une grande partie de ce sentiment de trahison découle du fait que certains de ces officiers supérieurs maintenant accusés d’inconduite sexuelle ont occupé de hautes fonctions au sein des Forces armées canadiennes après le rapport Deschamps. Le refus du gouvernement de créer un centre indépendant pour surveiller le traitement des cas d’inconduite sexuelle au sein de l’armée a grandement contribué au scepticisme quant à son engagement à éradiquer le problème.

Dans une entrevue accordée à La Presse canadienne, Mme Arbour dit comprendre les sceptiques puisque son examen sera réalisé seulement six ans après la publication du rapport cinglant d’une autre ancienne juge de la Cour suprême, Marie Deschamps, sur ce sujet.

Selon Mme Arbour, son rôle consiste à s’appuyer sur le rapport de la juge Deschamps, qui a joué un rôle déterminant dans la définition de la portée et de l’ampleur de l’inconduite sexuelle dans l’armée, pour trouver des solutions réelles pour résoudre le problème.

« C’est l’occasion d’aller au-delà de ce que recommandait Marie Deschamps au sujet d’un centre indépendant et externe, mais peut-être il faut préciser à quoi cela devrait ressembler. En ce sens, mon rapport pourrait être le chapitre deux », dit Mme Arbour.

Il y a plusieurs autres raisons de croire que son examen est différent de celui de la juge Deschamps et mènera à un réel changement, estime-t-elle. Notamment, elle étudiera le fonctionnement du système de justice militaire et examinera de près la façon dont les principaux commandants militaires sont sélectionnés et formés.

Mme Arbour croit également que l’attention que porte la population sur cette question permet d’ouvrir une fenêtre vers des changements réels, tout comme l’engagement public du gouvernement de donner suite aux recommandations qu’elle formulera.

Ce n’est pas la première fois que l’ancienne juge doit se pencher sur une cause litigieuse. Elle a auparavant mené une enquête sur la prison des femmes de Kingston, en Ontario. Son rapport publié en 1996 a provoqué la fermeture de l’établissement et entraîné de nombreux changements dans la façon dont les femmes sont traitées dans les prisons fédérales.

« Je n’ai pas été la première à dire que cette prison devait fermer, mais parfois on arrive à un moment où tous les éléments sont réunis et l’opinion publique est suffisamment concernée. Alors un changement peut se produire », souligne Mme Arbour.

La résistance au sein de l’armée à accepter un cadre indépendant a contribué au scepticisme ambiant. Mme Arbour dit garder un esprit ouvert, mais demeurait déterminée à continuer le combat.

« Je comprends parfaitement l’impatience de celles qui sont directement impliquées, dont certaines se sont prononcées plus d’une fois, et de celles qui n’ont rien dit parce qu’elles n’ont pas confiance dans le système, dit-elle. Il y a du scepticisme et du cynisme, et de l’impatience et ainsi de suite. Mais alors, resterons-nous à ne rien faire parce que, six ans plus tard, tout n’a pas encore été tout à fait accompli. »

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