En quête de solutions durables pour les camps de fortune

Selon Sue-Ann MacDonald, professeure à l’École de travail social de l’Université de Montréal et experte des enjeux reliés à l’itinérance, l’augmentation du nombre de campements de fortune dans les trois métropoles canadiennes est «un reflet de la crise du logement». La «surenchère», note-t-elle, a pour effet de pousser des locataires à la rue.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Selon Sue-Ann MacDonald, professeure à l’École de travail social de l’Université de Montréal et experte des enjeux reliés à l’itinérance, l’augmentation du nombre de campements de fortune dans les trois métropoles canadiennes est «un reflet de la crise du logement». La «surenchère», note-t-elle, a pour effet de pousser des locataires à la rue.

À Montréal, comme dans d’autres grandes villes du pays, de nombreux campements de fortune ont pris forme dans les derniers mois en raison de la crise du logement et de la pandémie, qui ont rendu l’itinérance plus visible. Des solutions innovantes émergent toutefois pour faire face à ce problème.

Dans les dernières semaines, des tentes et des roulottes sont apparues dans plusieurs secteurs de la métropole, notamment dans un boisé de l’arrondissement de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve ainsi que dans un stationnement du Plateau-Mont-Royal.

« La précarité a été exacerbée par la pandémie, les camps de fortune ont donc augmenté. La situation vécue rue Notre-Dame l’an dernier en est la preuve ; nous n’avions jamais eu ce type de campement à Montréal auparavant », souligne Geneviève Jutras, l’attachée de presse de la mairesse de Montréal, Valérie Plante. L’été dernier, plus d’une centaine de tentes étaient apparues sur un terrain appartenant au ministère des Transports du Québec situé à proximité de la rue Notre-Dame.

La situation à Montréal est toutefois loin d’être unique. Les villes de Toronto et de Vancouver ont, elles aussi, constaté depuis le début de la pandémie une nette augmentation du nombre de campements de fortune sur leur territoire.

Ça prend de la sensibilisation pour que les gens comprennent que ce n’est pas parce qu’ils sont paresseux qu’ils sont dans des campements, au contraire

« Depuis le début de la pandémie, il y a eu une augmentation notable du nombre et de la taille des campements », confirme le porte-parole de la Ville de Toronto, Kris Scheuer. La pandémie, note-t-il, a ainsi rendu l’itinérance plus visible en réduisant la possibilité pour de nombreux sans-abri de se tourner vers des amis ou des proches pour se loger temporairement. Plusieurs éclosions de cas de COVID-19 ont aussi eu lieu dans des refuges à Toronto, ce qui a incité des sans-abri à planter leur tente dans un parc, même si le règlement municipal de la Ville Reine l’interdit.

Vancouver a pour sa part fait état le 4 mars 2020, lors d’un décompte, de la présence de 547 personnes en situation d’itinérance qui préféraient dormir dans la rue plutôt que dans des refuges sur un total alors estimé à 2095 sans-abri dans la métropole. Or, « nous savons qu’il s’agit d’un sous-dénombrement et que la COVID-19 a eu un impact disproportionné sur les communautés marginalisées », indique la responsable des communications à la Ville de Vancouver, Ellie Lambert.

Crise du logement

Selon Sue-Ann MacDonald, professeure à l’École de travail social de l’Université de Montréal et experte des enjeux reliés à l’itinérance, l’augmentation du nombre de campements de fortune dans ces trois métropoles est « un reflet de la crise du logement ». La « surenchère », note-t-elle, a pour effet de pousser des locataires à la rue. Or, lorsque ceux-ci plantent ensuite leur tente dans un parc ou sur un terrain, les villes tentent de les déloger de l’espace public en invoquant des problèmes de sécurité, constate l’experte, qui avait dénoncé le démantèlement du campement de la rue Notre-Dame en décembre dernier.

« Nous intervenons en priorité sur les sites qui posent des problèmes importants, comme des nuisances aux citoyens, des enjeux de sécurité, de salubrité, de criminalité, ou les campements qui prennent de l’ampleur avec du matériel permanent », énumère Mme Jutras. La Ville de Vancouver souligne pour sa part que, si elle ne faisait rien, les campements temporaires sur son territoire pourraient devenir « permanents ».

Or, des « expulsions forcées » de campeurs sont considérées comme de « graves violations des droits de la personne » si elles ne s’accompagnent pas de solutions « qui sont acceptables » pour ceux-ci, affirme la rapporteuse spéciale des Nations unies sur le droit à un logement convenable, Leilani Farha, dans un rapport de 40 pages, publié en avril 2020, destiné à sensibiliser les villes canadiennes au problème des campements de fortune.

« Je pense qu’il y a un manque de compréhension du fait que la violence éclate dans ces endroits quand ces personnes n’ont pas ce dont elles ont besoin », évoque Mme Farha, en entrevue au Devoir. Selon elle, les villes auraient tout avantage à fournir aux campements de fortune les services de base pour assurer leur sécurité, tel un accès à l’eau potable et à des lieux sanitaires de même qu’à des génératrices pour prévenir l’utilisation de bougies ou de gaz inflammables par les campeurs. « Il faut leur donner ce dont ils ont besoin pour survivre », souligne-t-elle.

D’autre part, les campements de fortune s’accompagnent de difficultés de cohabitation avec les résidents voisins, qui vont avoir tendance à se plaindre de la présence de tentes près de leur demeure. « Ça prend de la sensibilisation pour que les gens comprennent que ce n’est pas parce qu’ils sont paresseux qu’ils sont dans des campements, au contraire », estime Sue-Ann MacDonald, qui rappelle les conditions de vie difficiles dans ces lieux.

Des solutions durables

Tant les villes que les expertes consultées s’entendent toutefois pour dire que les campements ne représentent pas une voie durable pour les personnes en situation d’itinérance. Or, le nombre de campements pourrait continuer à croître lorsque les métropoles fermeront les refuges d’urgence mis en place dans le contexte de la pandémie, prévoit Leilani Farha. À Montréal, l’hôtel Place Dupuis cessera notamment d’accueillir des itinérants à la fin juin. « Il faut agir rapidement », explique Mme Farha, qui qualifie de « crise » le fait que plus de 23 000 ménages se retrouvent actuellement sur une liste d’attente pour obtenir un logement à loyer modique auprès de l’Office municipal d’habitation de Montréal.

À la Ville de Montréal, on assure vouloir mettre en place rapidement des solutions durables. D’ailleurs, avec l’aide d’Ottawa, le comité exécutif a adopté mercredi dernier l’octroi d’une subvention de près de 4,7 millions de dollars à l’organisme Projets autochtones du Québec afin que celui-ci transforme un hôtel de Ville-Marie en une maison de chambres. La Ville compte aussi investir plus de 100 millions de dollars sur 10 ans pour acquérir des terrains à des fins de logement social.

Grâce à l’aide du gouvernement provincial, Vancouver a aussi procédé, dans les dernières semaines, à l’acquisition de plusieurs hôtels dans le but de les convertir en logements permanents. Une initiative dont l’objectif était de vider complètement l’imposant campement du parc Strathcona d’ici la fin avril.

La Ville de Toronto affirme pour sa part avoir offert un logement permanent à « au moins 305 personnes qui dormaient à l’extérieur en 2020 et à au moins 28 personnes jusqu’à présent cette année ». Un processus qui « continue chaque jour », ajoute Kris Scheuer.

Ainsi, tant à Montréal qu’à Vancouver et à Toronto, « notre priorité est que personne ne soit obligé de dormir dans la rue ou sous une tente », conclut Geneviève Jutras.

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