Le fossé se creuse entre les générations

La protection de l'environnement figure parmi les thèmes sujets aux clivages. Ci-haut : des fissures se sont formées en 2016 dans le plus grand segment de la barrière de Larsen, en Antarctique, jusqu'au détachement d'un immense iceberg, autre signe du changement climatique. 
Photo: Maria-José Vinas/NASA/Agence France-Presse La protection de l'environnement figure parmi les thèmes sujets aux clivages. Ci-haut : des fissures se sont formées en 2016 dans le plus grand segment de la barrière de Larsen, en Antarctique, jusqu'au détachement d'un immense iceberg, autre signe du changement climatique. 

La protection de la langue française, la laïcité de l’État et la liberté d’enseignement ne sont là que quelques-uns des sujets qui polarisent les Québécois au quotidien, creusant le fossé d’idées entre les générations. Un « dialogue de sourds » qui suscite des craintes d’effritement de la mémoire collective.

« Je pense que c’est une constante, les débats entre les générations. Les jeunes ont tendance à contester l’autorité et la condition de leurs parents. Cela étant dit, aujourd’hui, ça prend place autour de nouveaux enjeux, notamment autour de la laïcité », dit au Devoir la professeure au Département de sciences des religions de l’UQAM Stéphanie Tremblay.

Cette dernière est d’ailleurs à l’origine d’une recherche qui porte sur les positions de Québécois de culture catholique de différentes générations quant à la question de la laïcité de l’État, qui a fait l’objet d’une loi controversée du gouvernement Legault. 

« Remontons il n’y a pas si longtemps, juste après la [Seconde Guerre mondiale]. Il y avait alors un peuple très soumis à l’Église catholique », rappelle Judith Sauvé, une avocate à la retraite âgée de 70 ans. C’est ainsi que, pour les membres de sa génération, l’idée de tolérer le port de signes religieux par des enseignantes dans des écoles québécoises, comme le réclament certains groupes, est « inadmissible ». « On a fait un pas en avant, on ne va pas faire un pas en arrière », dit-elle.

Des divisions existent aussi entre les jeunes, composés notamment des membres de la génération Z et des millénariaux, et les baby-boomers, nés après la Seconde Guerre mondiale et jusqu’en 1960 environ, quant aux mesures à prendre pour assurer la protection de la langue française au Québec.

« Pour mes petits-enfants, la lutte des gens de notre génération pour protéger la langue française, elle est un peu dépassée. Ils ne sont pas prêts à sortir dans la rue pour ça », comme cela était le cas il y a quelques décennies, note Mme Sauvé.

« Un dialogue de sourds »

Les baby-boomers ont connu l’ère des grandes mobilisations pour des droits collectifs, comme la protection de la langue française et la création d’un filet social pour les Québécois. Or, aujourd’hui, « c’est la revendication de droits individuels par des groupes sociaux spécifiques » qui prime, avance le professeur titulaire du Département de sociologie de l’Université de Montréal Jacques Hamel.

« Ça ne peut qu’amplifier la polarisation au Québec, parce que c’est non seulement l’opposition des jeunes à l’autre génération, c’est aussi l’opposition d’une culture à une autre », renchérit Stéphanie Tremblay. Une situation qui risque d’engendrer « un dialogue de sourds où le jeune ne reconnaît pas le mérite des aînés », prévient M. Hamel, qui craint que cela n’entraîne un effritement de la mémoire collective.

Ce problème de communication, Gérard Blais le vit avec ses proches plus jeunes. « Je sens qu’il n’y a pas d’écoute pour les personnes âgées. Et s’il n’y a pas d’écoute, c’est parce que [les jeunes] ne sont pas intéressés », indique le résident de Ville-Émard de 65 ans.

Cette rupture entre les générations se matérialise d’ailleurs de façon éloquente dans le contexte du mouvement dit du woke. Celui-ci est composé de militants identitaires progressistes qui s’appuient sur une quête d’égalité et de justice sociale. Ils ont généralement tendance à dénoncer les gestes ou les propos qu’ils jugent déplacés.

Mme Sauvé évoque, à cet égard, la suspension l’automne dernier de la professeure de l’Université d’Ottawa Verushka Lieutenant-Duval pour avoir utilisé le mot en n en classe, attisant le débat autour de la liberté d’enseignement.

« C’est le pouvoir des groupuscules. Il suffit qu’une personne lève la main et dise “je me suis sentie offensée”, et c’est fini », lance Mme Sauvé, qui réside à Québec.

Multiplication des sujets clivants

Dans les dernières années, les sujets clivants entre les générations se sont d’ailleurs multipliés, constate Jacques Hamel.

« Avec ma famille, parfois, on a des conversations vraiment enflammées sur différents sujets », raconte Frédérique Charlotte Gagnon, une étudiante montréalaise de 24 ans. La question de la diversité et du racisme crée notamment des tensions avec certains de ses proches, confie-t-elle.

Tomy Tremblay, un étudiant de 23 ans qui demeure à Trois-Rivières, constate pour sa part que la protection de l’environnement est « un bon candidat » dans les tensions entre les générations. « Dans leur vie, ils ne prennent pas conscience de leur impact écologique », dit-il en faisant référence aux personnes plus âgées de son entourage. Il voit là un fossé idéologique qui se manifeste dans les prises de position des différentes générations, mais aussi dans leurs habitudes de consommation.

Alice David, une Montréalaise de 30 ans, évoque d’ailleurs des tensions dans sa famille concernant son mode de vie, qui tend vers l’autosuffisance. Certains de ses proches plus âgés ne comprennent également pas son choix de ne pas avoir d’enfant ou encore ses choix alimentaires. « Ce sont des sujets qui font en sorte de créer des tensions dans les soupers de famille », confie-t-elle.

Le rôle des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux sont d’ailleurs venus creuser le fossé d’idées entre les générations, constatent les experts consultés par Le Devoir. La création du terme « OK boomer » avait alors soulevé les passions en 2019.

« Les réseaux sociaux, c’est comme une grande taverne » où les esprits s’échauffent rapidement, lance Gérard Blais. Ce dernier constate que les internautes attribuent rapidement des « étiquettes » aux personnes qui partagent leur point de vue sur les réseaux sociaux.

Elles seront par exemple associées à des « antiracistes » ou à des « conservateurs », selon leurs prises de position sur la Toile, explique Stéphanie Tremblay.

« Encore une fois, ce sont des étiquettes. Est-ce que les personnes qu’on entre dans ces catégories se définissent comme telles ? On peut se le demander », note la professeure, qui estime que les positions des citoyens sont beaucoup plus nuancées « dans la vraie vie ».

« On voit que dès qu’il y a quelque chose qui émerge sur les réseaux sociaux, tout de suite, ça monte en épingle. Et ensuite, ça ressurgit dans nos propres discussions entre amis et dans les médias », ajoute Mme Tremblay. Elle estime donc qu’un « rééquilibrage » s’impose quant à l’importance que l’on accorde à ces plateformes dans notre société.

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