Brûlés des réseaux sociaux: six personnalités se confient

Photo: Photos Valérian Mazataud et Renaud Philippe Le Devoir, photomontage Le Devoir Des personnalités publiques ont réduit leurs interventions sur la place publique, d’autres se sont complètement retirées dans l’ombre, loin du climat toxique et de la polarisation des réseaux sociaux.

Fatiguées, blessées ou même apeurées par les messages haineux qui déferlent sur leurs réseaux sociaux, plusieurs personnalités publiques ont jeté l’éponge dans la dernière année. Certaines ont réduit leurs interventions sur la place publique, d’autres se sont complètement retirées dans l’ombre, loin du climat toxique et de la polarisation de ces plateformes numériques. Six d’entre elles ont raconté au Devoir leur expérience.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Safia Nolin, autrice-compositrice-interprète

« Il y a les commentaires racistes, homophobes, ceux sur mon physique ou sur mes chansons. Je reçois beaucoup de menaces de mort aussi. […] C’est devenu une passion pour certains de me détester », lance Safia Nolin, d’un air presque détaché. Il faut dire que la chanteuse de 29 ans supporte ces commentaires haineux sur les réseaux sociaux depuis plusieurs années déjà. « Dès mon arrivée dans le monde médiatique, j’ai dérangé. J’ai reçu de la haine dès le premier jour. Tout ce que je fais irrite les gens [parce que] je ne suis pas consensuelle. »

Elle cite en exemples sa tenue jeans et t-shirt au gala de l’ADISQ en 2016, le vidéoclip de sa chanson Lesbian Break-up Song en 2019 — dans lequel elle apparaît complètement nue —, ou encore sa participation en mai au mouvement Maipoils qui encourage les femmes à s’affirmer avec leur pilosité. Son soutien envers la communauté musulmane après l’attentat de la mosquée de Québec en 2017 lui a particulièrement attiré beaucoup de commentaires haineux et racistes, mais ce n’était rien comparativement à ce qu’elle a dû encaisser après avoir dénoncé les agissements de la comédienne Maripier Morin sur Instagram, en juillet dernier.

Safia Nolin comprend que certains sujets qu’elle aborde sur ses plateformes numériques sont polarisants, mais cela n’excuse en rien l’utilisation de violence verbale pour exprimer son désaccord envers ceux-ci. Elle note de plus que même lorsqu’elle souhaite simplement « faire le bien autour d’elle », les critiques fusent. « J’ai beau lancer des campagnes de dons, m’embarquer dans des projets pour aider du monde, les gens trouvent encore le moyen de m’insulter. C’est déprimant », déplore-t-elle. Dernier cas en date : la chanteuse s’est rasé la tête pour récolter des dons pour Leucan fin mars. Un geste qui lui a valu encore une fois un flot d’insultes et de commentaires désobligeants sur Internet.

« Je pense que beaucoup de gens me haïssent sans me connaître vraiment [parce qu’] il y a des médias, des chroniqueurs, qui ont nourri cette haine. Ils ont une part de responsabilité. […] Ils pourrissent ma vie. »

Si elle s’estime « forte » et « capable d’en prendre », la limite du supportable a toutefois été franchie dans la dernière année lorsque ce déferlement de haine a débordé de sa vie numérique pour se manifester dans « le vrai monde ». Il y a eu les graffitis la traitant de « grosse vache » et d’autres noms vulgaires sur des édifices du Plateau Mont-Royal l’été dernier, mais aussi des insultes lancées par des inconnus en plein milieu d’un cours universitaire qu’elle suivait sur Zoom cet hiver. Sans compter les regards insistants, limite méchants, de certaines personnes qu’elle croise dans la rue. « Parfois, j’ai peur pour ma sécurité. Ce n’est pas normal. »

Elle s’est ainsi offert une pause de toute cette négativité le 15 février, en confiant à son équipe le contrôle de ses réseaux sociaux, auxquels elle n’a plus accès. « Je n’étais juste plus capable de vivre ça tous les jours, c’était dangereux pour moi. Je n’avais plus d’énergie, j’étais déprimée. […] J’ai arrêté de composer tellement c’était tough, confie Safia Nolin. Mieux vaut prendre une pause quand c’est encore le temps, avant d’être complètement brûlé. »

Deux mois et demi plus tard, elle dit aller mieux. Elle s’est même remise à la musique. « J’écris des tounes, je tape des affaires. Je suis repartie. » C’est d’ailleurs avec la musique qu’elle reviendra sur Facebook, Instagram ou encore Twitter, promet-elle.

Car la « Safia artiste », indissociable de la « Safia militante », compte bien revenir sur ces plateformes, elle ne sait juste pas encore quand. « Je veux retrouver ma plateforme et ne plus avoir peur de me faire détruire dès que je fais ou que je dis quelque chose. […] J’ai le privilège immense d’avoir aussi une communauté de gens qui m’encouragent, me respectent, m’écoutent. Ils ne suivent pas forcément tout ce que je pense, mais réfléchissent à ce que je dis et me font aussi réfléchir. Ces gens compensent pour toute la bande de pas fins qui m’écrivent », précise-t-elle pour expliquer ses motivations.

Elle se donne néanmoins encore du temps avant de revenir sur les réseaux sociaux. Pour souffler, mais surtout pour réfléchir à la façon d’y retourner sans souffrir du climat de haine qui y sévit, et qui n’est pas près de disparaître.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Olivier Bernard, pharmacien et vulgarisateur scientifique

« Le niveau d’irritabilité et d’agressivité est tellement élevé sur les réseaux sociaux. Je n’ai jamais vu ça. Tu ne peux rien dire, tout est mal pris », fait remarquer celui que l’on connaît mieux sous le nom du Pharmachien. Il dit passer le moins de temps possible sur ses réseaux sociaux depuis quelques semaines. Il publie parfois de l’information concernant son émission puis part en courant, loin de ce climat « anxiogène ».

Pourtant, lorsque la pandémie a frappé en 2020, Olivier Bernard a été actif comme jamais. « Ça m’a vraiment énergisé. J’ai tout de suite vu que je pouvais avoir un rôle à jouer là-dedans. Je me suis beaucoup impliqué, je n’ai jamais autant produit de contenu de vulgarisation scientifique. Ça a été une bonne année pour ma relation avec les réseaux sociaux », se réjouit-il.

Car c’est presque une relation d’amour-haine qu’il entretient avec ces plateformes. Son métier exige de lui qu’il y soit actif pour rejoindre monsieur et madame Tout-le-Monde. Mais parallèlement, il est aussi devenu une cible de choix pour les conspirationnistes et les internautes malintentionnés.

Les commentaires blessants, les insultes et les menaces vagues sont devenus une habitude dès qu’il a lancé son site Web en 2012. « En parlant de sujets de santé qui font l’objet de débats, je m’attendais à ce que ça génère des réactions, disons, pas toujours positives. »

Il s’est vite forgé une carapace pour passer à travers, mais parfois sa limite est atteinte. « Le plus difficile, dit-il, ce sont les discours des [personnes] anti-sciences, qui sont très habiles sur les réseaux sociaux. Ce qui était au départ juste des insultes est devenu de la déformation. On transformait mes propos, on disait “le Pharmachien a dit ci ou a dit ça”, alors que ce n’était pas vrai. Ils ont créé un personnage différent de ce que je suis, qui n’est pas fidèle à la réalité et à mes intentions. J’ai développé une anxiété profonde des réseaux sociaux à cause de ça », confie-t-il.

Après avoir été plongé dans plusieurs vagues de haine successives, il s’est d’ailleurs imposé un temps d’arrêt de six mois en 2017, durant lequel il a complètement quitté Facebook, Twitter et compagnie. « J’ai fait une sorte de burn-out. J’ai consulté un psychologue qui m’a conseillé de prendre mes distances. J’étais juste plus capable de lire des commentaires ou de publier quoi que ce soit. »

L’histoire s’est répétée en 2019, après la publication d’un dossier sur la vitamine C. Cette fois-ci, en plus de le harceler sur les réseaux sociaux, ses détracteurs sont allés jusqu’à porter plainte contre lui à l’Ordre professionnel des pharmaciens et ont fait pression sur le diffuseur de son émission, Radio-Canada.

Le plus difficile, dit-il, ce sont les discours des [personnes] anti-sciences, qui sont très habiles sur les réseaux sociaux. Ce qui était au départ juste des insultes est devenu de la déformation. [...] J’ai développé une anxiété profonde des réseaux sociaux à cause de ça.

 

« Ça arrive encore régulièrement, souligne-t-il. Les gens utilisent ces systèmes pour me faire taire, me nuire, me mettre des bâtons dans les roues. Pour moi, c’est beaucoup de stress, de temps et d’énergie là-dedans. »

Il finit toutefois toujours par revenir sur ses médias sociaux et n’envisage pas de les quitter pour de bon. « Le Pharmachien, je l’ai créé par les réseaux sociaux, jamais je pourrais les abandonner, ils m’ont permis d’exister. [De plus], c’est le meilleur outil de communication avec le public en ce moment », explique-t-il.

Il a donc développé des moyens pour préserver sa santé psychologique tout en continuant d’exercer ce « métier qu’il adore ». Il prend par exemple régulièrement des pauses des réseaux sociaux, lorsqu’il en ressent le besoin. Il choisit également ses batailles, laissant de côté des sujets trop polarisants. Il a aussi cessé depuis 2017 de répondre à tous les messages et commentaires qu’il recevait. « Ça me fait beaucoup de peine, car je me suis démarqué en étant extrêmement actif sur les réseaux sociaux. Mais aujourd’hui, je ne suis juste plus capable. »

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir
 

Carla Beauvais, chroniqueuse, entrepreneure et cofondatrice du Gala Dynastie

« On sait où tu habites. » C’est en entendant ces mots glaçants au bout du fil en juin dernier, en plein milieu de la nuit, que Carla Beauvais a jugé que la situation était allée trop loin. Il était temps pour elle de quitter l’espace public. « Quand les insultes et les menaces sont sur le Web, tu peux toujours les éviter. Tu ne lis pas, tu ne réponds pas, tu ignores. Mais quand ça se transpose dans la réalité, ça fait très peur », confie-t-elle, visiblement encore bouleversée près d’un an plus tard.

Lorsque la pandémie a frappé en 2020, l’entrepreneure a constaté un changement de ton sur ses réseaux sociaux. Tout ce qu’elle publiait lui attirait soudainement tout un lot d’insultes et de critiques acerbes des internautes. « Pourtant, j’avais ma chronique dans le journal Métro depuis 2018 et je prenais souvent position sur des enjeux de société et sur le racisme systémique, note-t-elle. […] Je ne sais pas si c’est l’isolement ou le fait que les gens passent plus de temps en ligne, mais j’ai vraiment vu un tournant. »

La situation a rapidement dégénéré lorsqu’elle a lancé avec ses collègues l’application UP, destinée à créer des occasions de réseautage pour les entrepreneurs noirs. Le projet a été mal reçu par certains et vivement critiqué par des chroniqueurs. Il n’en fallait pas plus pour que la Toile s’enflamme. Carla Beauvais raconte avoir été inondée de messages haineux. On l’a traitée de tous les noms, on s’est attaqué à sa couleur de peau en lui ordonnant de « rentrer dans [son] pays » et en utilisant à volonté le mot en n. « J’ai même fait l’objet d’une plainte à la police pour incitation à la haine raciale », déplore-t-elle.

Et puis, certains de ses détracteurs ont fini par trouver son numéro de téléphone et l’ont menacée à demi-mot en plein milieu de la nuit. « Mère célibataire d’une enfant qui avait alors trois ans, je me suis sentie démunie, terrifiée. Je suis entrée dans une dépression et avec la pandémie, c’était difficile d’aller chercher de l’aide. Ç’a été une période très difficile psychologiquement », confie-t-elle.

Pour s’éloigner de cette tempête, elle a mis un terme à sa chronique, a cessé de prendre la parole publiquement et a arrêté de publier sur ses médias sociaux. Elle s’est également réfugiée quelques semaines à l’extérieur de Montréal. « Ils ont gagné. C’est 20 ans de militantisme qu’un petit groupe de personnes a réussi à réduire au silence. […] C’est triste quand on sait que je ne suis pas la première et certainement pas la dernière à préférer s’effacer pour ne pas subir toute cette haine. »

Aujourd’hui, Carla Beauvais se fait toujours aussi discrète dans l’espace public et commente peu l’actualité. Elle n’a pas repris sa tribune dans le journal Métro et ses interactions sur les réseaux sociaux se font rares. « Je n’ai pas encore réactivé mon compte Twitter. Facebook, j’y vais le moins possible. J’utilise un peu plus Instagram, seul lieu qui me paraît encore sécuritaire pour le moment. »

« C’est sûr que ça a un impact sur ma vie professionnelle. Je suis moins visible, alors je suis moins sollicitée pour des entrevues et on pense moins à moi pour des projets », fait-elle remarquer. Elle a même mis de côté un rêve de longue date, celui de se lancer en politique municipale. « Je préfère pour l’instant sacrifier un peu de ma vie professionnelle pour protéger mon bien-être psychologique », conclut-elle.

Ils ont gagné. C’est 20 ans de militantisme qu’un petit groupe de personnes a réussi à réduire au silence. C’est triste.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir

Dany Turcotte, humoriste et animateur

« [Sur les réseaux sociaux], j’échange de moins en moins. Je me prononce moins, car quand tu écris de quoi, tu lances une bûche qui peut s’enflammer n’importe quand. […] Je suis devenu un voyeur plutôt : je regarde les autres se chicaner. C’est fascinant, vachement divertissant quand c’est pas toi qui es pris là-dedans », lance en riant Dany Turcotte.

Il y a quelques mois encore, il était la cible préférée de certains internautes malintentionnés qui prenaient plaisir à critiquer le moindre de ses mots, le moindre de ses gestes. Malgré ce déversement de haine avec lequel il devait composer au quotidien, l’humoriste est resté connecté à ses médias sociaux. Il a par contre quitté l’espace public en abandonnant son siège de Fou du roi à l’émission Tout le monde en parle en février.

« Ça faisait partie du travail. Tout le monde en parle est une émission polarisante et qui vit de cette polarisation. Des gens s’amusent à l’écouter pour nous détester, ça fait partie du jeu. Mais à la fin, après 16 ans et demi de médias sociaux et de tempêtes démesurées, j’étais tanné de cette dynamique », reconnaît-il.

Dans la dernière année, les critiques étaient plus nombreuses, les insultes plus virulentes et les menaces plus fréquentes. On s’attaquait bien sûr à ses blagues, qui tombaient plus souvent à plat pendant l’émission, notamment en raison du format en direct, des sujets plus sérieux et de l’absence du public depuis le début de la pandémie.

Dany Turcotte donne en exemple sa blague sur un vin végétalien dégusté sur le plateau, dont il a dit qu’il serait « excellent avec un rôti de porc ». « Ça n’a pas passé du tout. J’ai reçu tellement d’insultes. C’était rendu qu’on m’envoyait des photomontages de moi dans un abattoir avec des cochons éventrés, comme si je les avais tués. »

Il y a aussi eu la fois où, toujours avec humour, il a sous-entendu que Mathieu Bock-Côté était d’extrême droite. « Les commentaires de patriotes québécois de souche ont déferlé sur moi. Pendant deux semaines, je recevais constamment des bêtises : on me traitait de cave, d’innocent pas capable de s’exprimer. »

Et bien sûr, il y a eu cette fameuse blague de cellulaire au volant lancée à Mamadi Camara, qui lui a valu cette fois d’être traité de raciste.

En plus d’être constamment critiqué sur son travail, Dany Turcotte finissait toujours par se faire attaquer sur son homosexualité. « Tu mérites une esti de bonne claque sur la gueule criss de fif », « Continue de rire du monde et le karma va te péter dans la face esti de tapette », « C’est pas la COVID-19 qui va te tuer, mais le sida », lit-il au bout du fil.

Ces messages pesaient à la longue sur son moral et le faisaient douter de lui-même. « C’était psychologiquement difficile. J’avais perdu confiance en moi. […] J’avais perdu le feu sacré à cause de tout ça. Ça finissait par m’user de l’intérieur. » Chaque nouvelle semaine était « un crescendo d’angoisse » qui montait jusqu’à atteindre son apogée le dimanche, « une journée monstrueuse » pour lui.

Deux mois plus tard, il dit être « sur un petit nuage », loin de toute la pression de la dernière année. Les messages haineux se sont d’ailleurs calmés depuis sa démission et ceux qu’il reçoit encore le dérangent moins. « Quand tu regardes le profil de ces gens-là, tu réalises qu’ils envoient de la haine à tout le monde, pas juste à toi. Ça permet de relativiser, de ne pas en faire une affaire personnelle. Ça aide à passer à travers. »

Il croit néanmoins que tout le monde gagnerait à ce qu’on impose un cours de bonne conduite sur les médias sociaux dès le plus jeune âge. « Comme tu ne peux pas crier après quelqu’un dans la rue, tu ne devrais pas pouvoir le faire sur les réseaux sociaux non plus. »

Il estime également que l’opinion devrait prendre moins de place sur les plateformes numériques. « Il faut arrêter de donner son opinion sur tout, tout le temps. […] Tout le monde est devenu un commentateur de l’actualité, donc c’est sûr que ça fait des flammèches », souligne-t-il, surtout lorsque plus personne ne cherche vraiment à se comprendre ou à échanger.

Photo: Valérian Mazataud Le Devoir
 

Manal Drissi, chroniqueuse et scénariste

« Je prends régulièrement des pauses des réseaux sociaux, pour une semaine, deux semaines, un mois, ça varie. Quand je sens que ma patience et ma bienveillance ne sont plus là, que je commence à répondre de façon hostile aux commentaires négatifs, je me retire. Quand je sens que je commence à faire partie du problème, à alimenter cette ambiance toxique, c’est le temps de prendre une pause », laisse tomber Manal Drissi.

Sans tambour ni trompette, la chroniqueuse a une nouvelle fois disparu des médias sociaux il y a deux mois. Twitter, Facebook, Instagram, elle a fermé tous ses comptes sans crier gare. Ses motivations sont « personnelles », dit-elle, précisant avoir ressenti le besoin de « sortir de ce climat de négativité » qu’elle retrouvait dès qu’elle se connectait.

Cela fait plusieurs années que Manal Drissi prend la parole publiquement pour exprimer ses opinions sur divers sujets de société. Ses avis, parfois très tranchés, ont toujours apporté leur lot de commentaires désobligeants. Rien pour déstabiliser la chroniqueuse. « Les gens qui ne sont pas d’accord avec moi vont souvent me trouver polarisante parce qu’il y a des sujets sur lesquels je ne reculerai pas. Et je vais défendre ça, ce sont mes valeurs. » Avec le temps, elle a quand même choisi ses batailles et abandonné volontairement l’idée de commenter certains sujets, comme la « loi 21 ».

Quand je sens que ma patience et ma bienveillance ne sont plus là, que je commence à répondre de façon hostile aux commentaires négatifs, je me retire. Quand je sens que je commence à faire partie du problème, à alimenter cette ambiance toxique, c’est le temps de prendre une pause.

Une certaine pression s’est également installée lorsqu’elle est sur le point de faire entendre sa voix publiquement, surtout depuis le début de la pandémie où le climat de haine s’est exacerbé sur Internet, selon elle. « Je dois assumer tout ce que je dis et surtout les réactions qui peuvent débouler ensuite. Ça amène un stress supplémentaire. »

Comme beaucoup, Manal Drissi a été la cible de propos violents de certains internautes, qui, en plus de s’attaquer à ses opinions, s’en prenaient à son physique et à ses origines. Ça allait du petit commentaire méprisant aux messages privés injurieux. Elle recevait également beaucoup d’images pornographiques, « une façon pour beaucoup d’exprimer leur mépris sans utiliser de mots », dit-elle.

Mais tout n’est pas noir pour autant, insiste la chroniqueuse, se disant une grande défenderesse des réseaux sociaux. « Il n’y a pas juste de la haine sur ces plateformes. C’est un moyen de s’informer. Une façon de rester connecté et d’éviter l’isolement, on l’a vu durant la pandémie. On y retrouve beaucoup de groupes d’entraide. Et ç’a aussi été un tremplin pour plein de mouvements sociaux comme Idle no more, Black Lives Matter ou #MeToo. »

À ses yeux, les réseaux sociaux sont le miroir de notre société et des humains qui la composent. Ils peuvent ainsi faire ressortir le meilleur des gens, tout comme exacerber le pire. « Tout est dans le même panier, alors tu ne sais jamais sur quoi tu vas tomber en te connectant. Tu peux recevoir des encouragements et des propositions de projets, ou trouver dans ta messagerie un sympathique “Je t’ai vue à la télé, t’es laide”. »

C’est pour les bons côtés que Manal Drissi reviendra sur les médias sociaux. « Je ne sais pas encore quand. Ça peut être la semaine prochaine, ou dans deux mois. On verra », confie-t-elle.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir

P-A Méthot, humoriste

« J’ai la vie la plus rangée du monde. Je ne fais jamais de scandale, je ne fais pas de militantisme social ni politique. Je ne donne pas mon opinion tout le temps sur tout. Je fais juste des jokes », lance P-A Méthot, n’en revenant pas d’être récemment devenu la cible de messages haineux sur les réseaux sociaux.

Tout a commencé lors du Blackout Tuesday, le 2 juin 2020, peu après le décès de George Floyd aux États-Unis. Souhaitant appuyer le mouvement Black Lives Matter, l’humoriste a, comme bien d’autres, remplacé sa photo de profil par un carré noir et annulé le Facebook Live qu’il avait prévu le soir même. « Ç’a été ma première éclosion de haine sur les réseaux sociaux. J’avais jamais vécu ça », raconte-t-il, encore remonté par la situation.

« Vendu », « Collabo », « White [mot en n] » : les commentaires et messages agressifs ont explosé sur ses différentes plateformes numériques. Son premier réflexe a été de leur répondre, un à un, à coups de blagues et de messages d’amour, pour leur signifier que leurs mots ne l’atteignaient pas. Mais les messages ont persisté et sont devenus de plus en plus violents, au point d’en devenir des menaces. « On m’a déjà écrit : “Gros cochon blanc ! Tu sais comment ça finit les cochons ? Ça finit accroché par les pieds et la gorge tranchée” », donne-t-il en exemple.

“Combien t’as été payé [pour parler de ta vaccination contre la COVID-19] ?”, “Putain de collabo”, “Gros plein de marde”, “J’espère que tu vas crever”. À partir du moment où il y en a un qui part dans un trip de méchanceté, les autres suivent.

Quand certains ont commencé à lui envoyer des messages choquants concernant sa fille de 9 ans, l’humoriste a fondu en larmes. « J’étais en rage. […] C’est là que j’ai décidé de tirer la plug. J’ai eu peur. »

Pendant un mois, il s’est retiré de ses médias sociaux et a interrompu ses directs sur Facebook qui lui apportaient pourtant beaucoup de bien et lui permettaient de garder un lien avec son public pendant la pandémie.

À son retour, le ton était revenu à la normale. Il a repris l’habitude de publier régulièrement du contenu sur ses activités, ses projets, sa vie de famille. Dans 99,5 % des cas, dit-il, ses publications attirent de bons mots, des bonshommes sourire et des cœurs. Mais parfois, ça dérape à nouveau. Dernier exemple en date : une nouvelle photo de profil, publiée la semaine dernière, indiquant qu’il a reçu la première dose d’un vaccin contre la COVID-19. « “Combien t’as été payé ?”, “Putain de collabo”, “Gros plein de marde”, “J’espère que tu vas crever”. À partir du moment où il y en a un qui part dans un trip de méchanceté, les autres suivent. »

P-A Méthot constate d’ailleurs qu’il s’agit souvent des mêmes détracteurs, qui semblent selon lui agir de concert. « Je ramasse des photos, des noms, des commentaires, des messages. Je garde tout ça de côté, au cas où ça va trop loin un jour. »

Car cette fois-ci, malgré la nouvelle vague de haine, l’humoriste ne compte pas quitter ses réseaux sociaux. « Ce serait les laisser gagner, lance-t-il. Si on ne se tient pas debout devant ces gens, ils vont continuer à attaquer d’autres personnes, à hypothéquer des carrières, à rendre des gens malades, à gâcher des vies. »

Il a ainsi repris son réflexe de leur répondre avec humour et une pointe d’ironie. « Cette fois, ils se tanneront avant moi », assure-t-il, plus déterminé que jamais.

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