La violence policière aux États-Unis, un «crime contre l’humanité»

«Depuis des décennies, les faits sont accablants pour le corps policier américain, qui a érigé en système une brutalité ciblant la communauté afro-américaine», résume en entrevue au «Devoir» Horace Campbell.
Photo: Kerem Yucel Agence France-Presse «Depuis des décennies, les faits sont accablants pour le corps policier américain, qui a érigé en système une brutalité ciblant la communauté afro-américaine», résume en entrevue au «Devoir» Horace Campbell.

Depuis le verdict de culpabilité pour le meurtre de George Floyd, rendu mardi dernier à Minneapolis dans le procès de l’ex-policier Derek Chauvin, sept Afro-Américains ont perdu la vie aux États-Unis lors d’affrontements avec des policiers. Une fatalité insoutenable pour un groupe d’experts en droits de la personne à travers le monde qui, dans un rapport dévastateur qui vient d’être rendu public, demande désormais à la Cour pénale internationale de La Haye d’ouvrir une enquête sur ce racisme systémique, qu’ils ne qualifient de rien de moins que de « crime comme l’humanité ».

« Depuis des décennies, les faits sont accablants pour le corps policier américain, qui a érigé en système une brutalité ciblant la communauté afro-américaine », résume en entrevue au Devoir Horace Campbell, militant pour les droits civiques et un des rapporteurs de la Commission d’enquête internationale sur la violence policière et le racisme systémique contre les personnes d’ascendance africaine aux États-Unis qui signent ce rapport. « Ce qui se passe aux États-Unis viole les lois internationales en matière de droits de la personne et il est plus que temps pour la Cour pénale d’ouvrir une enquête en vue de porter des accusations », ajoute ce politicologue, spécialiste en études afro-américaines à la Syracuse University.

Des drames au quotidien

En 188 pages, les experts en droits de la personne de 11 pays, dont le Japon, la France, l’Afrique du Sud et le Royaume-Uni, dressent le portrait sombre de l’Amérique raciste et qualifient de « meurtres policiers » les décès d’Afro-Américains lors d’arrestation ou de simples contrôles routiers. Cela comprend la mort récente de Daunte Wright, 20 ans, tué par une policière blanche dans la banlieue de Minneapolis lors du contrôle de l’immatriculation de son véhicule. Ça s’est passé alors que le procès de Derek Chauvin battait son plein, à 16 kilomètres de l’endroit où le drame s’est produit.

« Ces crimes se produisent chaque jour, dit Horace Campbell. Cela devient insoutenable de ne pas regarder cette réalité en face ».

Pour la commission internationale d’enquête, ces pratiques policières violent les obligations des États-Unis « en matière de droits de la personne ». Elle dénonce la tolérance dans ce pays d’un « système national alarmant d’utilisation disproportionnée de la force meurtrière non seulement par les armes à feu, mais également par les Tasers » contre les Afro-Américains, tout comme un système de justice discriminatoire, « un pour les Blancs et un pour les descendants africains », écrit-elle.

Ce qui se passe aux États-Unis viole les lois internationales en matière de droits de la personne et il est plus que temps pour la Cour pénale d’ouvrir une enquête en vue de porter des accusations 

 

Selon ces experts internationaux, ces crimes constituent une « privation grave de liberté physique, de la torture, de la persécution et des actes inhumains ». Ils s’inscrivent également dans une « culture d’impunité » qui fait en sorte que les policiers sont rarement tenus pour responsables de leurs actes.

Depuis 2005, plus de 15 000 personnes ont été tuées par des policiers, au rythme d’environ 1000 par an. Dans la foulée, à peine 104 représentants des forces de l’ordre ont été inculpés pour meurtre ou d’homicide involontaire, et seulement 35 ont été condamnés.

Changement de garde

Plus d’un an après l’assassinat de George Floyd, la commission espère également réussir à se faire entendre par la Commission des droits de l’homme de l’ONU et lancer un mouvement international pour contrer une violence policière que les États-Unis ne semblent pas en mesure de combattre. Dans les dernières années, sous la pression de Donald Trump, l’organisation internationale avait refusé de s’immiscer dans le débat.

« Le procès de Derek Chauvin ne vient pas donner du carburant à cette démarche, indique Horace Campbell. Ce qui la porte, ce sont tous ces Afro-Américains qui ont continué à mourir durant leur arrestation depuis la mort de Floyd et ceux qui continuent à être tués aujourd’hui ». Pour le militant, le changement de garde à Washington vient également soutenir les conclusions de ce rapport. « Ce qui y est écrit n’est pas loin de ce que Joe Biden a reconnu la semaine dernière », au lendemain de la condamnation de Chauvin, ajoute-t-il.

Lundi, le département américain de la Justice a annoncé la tenue d’une enquête au sein du corps policier de Louiseville, au Kentucky. C’est là que Breonna Taylor a perdu la vie en mars 2020 sous les balles de la police.

Dimanche, le sénateur Lindsay Graham, un proche de Donald Trump, a affirmé sur les ondes de CNN que l’« Amérique n’est pas raciste ». Il s’est d’ailleurs joint à un groupe de hauts gradés de la formation politique qui se portent, comme toujours, à la défense des corps policiers, où « le racisme systémique n’est pas un enjeu », selon eux. « Considérer le racisme systémique pour l’ensemble des forces de l’ordre porte préjudice aux hommes et aux femmes qui portent l’insigne et l’uniforme tous les jours et risquent leur vie pour protéger le peuple américain », a dit l’ex-secrétaire à la sécurité intérieure, Chad Wolf dimanche sur les ondes de ABC.

Ce reportage a été financé grâce au soutien du Fonds de journalisme international Transat-Le Devoir.

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