Comment la COVID-19 a bouleversé notre rapport aux rites

Rose Carine Henriquez
Collaboration spéciale
En novembre dernier, une résidente recevait la visite de sa fille dans la «chambre à câlins» d’un centre pour personnes âgées à Castelfranco Veneto, en Italie. Grâce à l’utilisation d’une bâche en plastique transparente, les résidents peuvent étreindre leurs proches en toute sécurité.
Photo: Piero Cruciatti Agence France-Presse En novembre dernier, une résidente recevait la visite de sa fille dans la «chambre à câlins» d’un centre pour personnes âgées à Castelfranco Veneto, en Italie. Grâce à l’utilisation d’une bâche en plastique transparente, les résidents peuvent étreindre leurs proches en toute sécurité.

Ce texte fait partie du cahier spécial 88e congrès de l'Acfas

Les rites ne se limitent pas à la sphère religieuse, même s’ils en tirent leur origine. Ils se manifestent dans différentes sphères sociales et confèrent à nos gestes divers degrés de symbolisme. Ils prennent place, entre autres, dans le quotidien et peuvent servir à décrire une activité que l’on entreprend de manière irréfléchie et caractérisée par la répétition, selon Ângelo Cardita, professeur à l’Université Laval et principal responsable du colloque Les rites mis à risque par la pandémie : la COVID-19 à la lumière des Ritual Studies, qui aura lieu les mardi 4 et mercredi 5 mai prochain.

Néanmoins, dans le rite, on ne peut faire abstraction de la présence d’interactions avec les autres. « Un rite est une cérémonie codifiée avec des règles de déroulement précises et qui a une forte valeur symbolique pour ses participants et ses acteurs », explique le professeur de l’Université de Bourgogne (France) Pascal Lardellier, co-organisateur du colloque. Il y a des exemples évidents, comme les cérémonies religieuses, les audiences, les réunions protocolaires, mais le rite s’étend aussi du côté des civilités et même de l’habillement.

Transformation des pratiques

Qui dit pandémie mondiale dit absence de contacts humains. Le confinement et les mesures sanitaires sont venus restreindre sévèrement les rites d’interaction théorisés par le sociologue Erving Goffman et ont mené à l’interdiction des grands rassemblements, comme les services religieux, les concerts ou les rituels scolaires. « On pourrait dire que la COVID-19 a complètement ébranlé le socle rituel et symbolique sur lequel la société était posée », note le professeur Lardellier.

De son côté, Ângelo Cardita s’interroge sur les bouleversements qu’a entraînés l’usage du masque. Dans la tragédie grecque, le mot prosopon désignant cet accessoire signifie également « personne ». « Le visage est une phénoménologie de la personne, explique-t-il. Si je vous montre ma main, mais que je ne vous montre pas mon visage ou la globalité de mon corps, cela ne dit rien de moi. C’est un détail inexpressif. »

Pourtant, le faciès montre autant qu’il cache. Par exemple, il est possible de dissimuler des sentiments de colère sous une fausse joie. Le visage a donc une double fonction, que le masque pandémique que nous portons depuis plus d’un an vient embrouiller. « Le masque, d’un point de vue sanitaire, est nécessaire. Mais le masque, depuis toujours, est un objet qui évoque des situations rituelles encore présentes dans le monde du théâtre et de la mise en scène. Si l’on s’y arrête, on arrive aux racines de nos conceptions anthropologiques et éthiques, explique Ângelo Cardita. Le masque sert non seulement à cacher le visage, mais aussi à représenter un autre être, différent de celui qui le porte. »

Ainsi, le masque permet de démultiplier l’identité à l’infini. Certains théoriciens, comme Emmanuel Levinas, associent le fait de montrer son visage aux rites d’interaction et parlent de « responsabilité éthique ». C’est une sorte de respect mutuel et de reconnaissance : je te montre mon visage, tu me montres le tien. Ce qui est loin d’être toujours possible depuis le début de la pandémie.

L’apparition de nouveaux rites

Les restrictions ne sont pas non plus la finalité de ces moments codifiés, car, par la force des choses, les rites se modifient et de nouveaux voient le jour, dans les salutations par exemple. Ainsi, au lieu de se serrer la main, certains vont se toucher les coudes ou d’autres parties du corps.

Nous nous rappelons également les applaudissements à heures fixes et les haies d’honneur pour remercier les personnels soignants partout dans le monde. « On va faire preuve de créativité afin d’essayer quand même de célébrer la communauté, de célébrer des valeurs, des acteurs et des héros de la crise de la COVID », dit Pascal Lardellier.

À cause de l’interdiction des rassemblements, les plateformes numériques ont pris une place importante et de nombreuses activités s’y sont transposées, comme la soutenance de thèses, sujet de la présentation du professeur Lardellier. Celui-ci y voit des avantages, mais surtout des inconvénients. « On perd la présence dramaturgique d’un grand théâtre universitaire, dit-il. On perd évidemment aussi la convivialité et l’émotion à certains égards. » Toutefois, cette nouvelle configuration apporte une certaine souplesse organisationnelle qui permet de réunir en un après-midi plusieurs intervenants de plusieurs fuseaux horaires différents.

Dans nos relations avec autrui, « les rites sont nécessaires pour exprimer et constituer l’appartenance », souligne le professeur Cardita. Présentement, ces pratiques se vivent pour la plupart dans la solitude, derrière un écran.

Selon le professeur Lardellier, il est possible que ces nouveaux décorums prennent le pas sur les rites antérieurs. Ce qu’on pensait transitoire il y a plus d’un an nous apparaît aujourd’hui parfaitement normal. « Les technologies d’aujourd’hui nous permettent de continuer à vivre puisque certaines activités sont maintenues, mais en ligne, relève-t-il. Elles épousent l’ère du temps et l’accompagnent. Donc, nous sommes dans une époque covidisée et dans une accélération de l’individualisme connecté. On se rencontre sur Tinder, on est amis sur Facebook, on est en famille sur WhatsApp, et on soutient sa thèse sur Teams. »

On pourrait dire que la COVID-19 a complètement ébranlé le socle rituel et symbolique sur lequel la société était posée

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