La CSQ veut définir le risque pour mieux le prévenir

Charles-Édouard Carrier
Collaboration spéciale
Le 18 mars dernier, la présidente Sonia Éthier et des membres de la CSQ ont manifesté devant l’Assemblée nationale du Québec.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le 18 mars dernier, la présidente Sonia Éthier et des membres de la CSQ ont manifesté devant l’Assemblée nationale du Québec.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Le projet de loi n° 59, déposé par le ministre Jean Boulet en octobre dernier, vise à moderniser le régime de santé et de sécurité du travail au Québec. Sonia Éthier, présidente de la Centrale syndicale du Québec (CSQ), rappelle qu’il y a encore beaucoup à faire pour que ce projet puisse avoir un impact positif sur ses 200 000 membres, dont 75 % sont des femmes, dans un contexte où la pandémie n’a fait qu’exacerber les lacunes en matière de prévention.

C’est une réforme qu’on attendait depuis longtemps, parce que nos secteurs sont représentés par des femmes majoritairement et que la santé, l’éducation et l’enseignement supérieur ne sont pas inclus dans les mécanismes de prévention que l’on retrouve dans d’autres secteurs. […] La loi actuelle est vieille et conçue pour des métiers typiquement masculins, alors qu’au fil du temps, quand on regarde la santé et l’éducation, les risques ont augmenté, y compris les risques psychosociaux », explique Sonia Éthier, présidente de la CSQ.

Pouvoir agir à la source du problème

Il n’est pas faux de dire que lorsque l’on parle d’accident de travail, de risque à l’emploi et d’indemnisation, ce sont davantage des images d’industrie lourde qui viennent en tête, bien avant celle d’une enseignante en classe avec des enfants du primaire. « L’enjeu de la santé psychologique prend une place beaucoup plus importante dans les milieux de travail que nous représentons, précise Mme Éthier. Ce qu’on demande dans la loi, c’est que les risques psychosociaux soient nommés et définis : surcharge de travail, perte d’autonomie, violence, insultes, menaces, agressions, harcèlement psychologique, etc. » Selon elle, les risques doivent être clairement définis dans la loi pour permettre à ceux qui siègent aux comités de prévention d’agir à la source du problème. « Dans nos domaines, les risques psychosociaux sont souvent sous-déclarés à la CNESST. Les gens se retrouvent plus souvent sur l’assurance salaire qu’en déclaration d’accident de travail. Les travailleurs croient qu’ils sont responsables de ce qui leur arrive et ne font pas le lien entre ce qu’ils vivent et le travail. Ce n’est pas dans leur tête, ce n’est pas personnel, c’est leur travail qui a occasionné ça. »

À la lecture du projet de loi n° 59, on comprend que le ministre fait un pas en avant en obligeant l’employeur à « prendre les mesures nécessaires pour assurer la protection d’un travailleur exposé sur les lieux de travail à une situation de violence physique ou psychologique, incluant la violence conjugale ou familiale […] ».Sonia Éthier salue cette initiative, mais demeure prudente puisque le manque de clarté de ce qu’est la violence psychologique et l’absence d’une liste des risques psychosociaux reliés au travail pourraient mettre beaucoup de pression sur les travailleurs à qui reviendra le fardeau de la preuve : « C’est le bout important qui manque dans la loi. Rappelons que c’est très difficile de démontrer qu’on est victime de harcèlement psychologique. »

L’exposition aux risques en pandémie

La pandémie de COVID-19 a mis en lumière de nombreuses lacunes en matière de sécurité des travailleurs essentiels, dont plusieurs sont représentés par la CSQ. On pense aux secteurs de la santé et de l’enseignement par exemple. Interrogée à ce sujet, la présidente rappelle à quel point on a eu de la difficulté à statuer sur l’exposition aux risques dans les écoles l’an dernier.

« À la première réouverture des écoles, on avait les mesures de distanciation sans masque alors que le port du masque était une préoccupation pour nous. Les travailleuses enceintes étaient initialement retirées du travail, considérant les risques, mais au fil de la pénurie, on a décidé que ce n’était plus dangereux. On les a fait travailler derrière un Plexiglas, comme si les variants n’en faisaient pas le tour. Ensuite, il y a eu la question des systèmes de ventilation et des risques associés à la qualité de l’air dans les écoles. Le milieu de l’enseignement est le deuxième en importance en ce qui concerne la propagation, c’est pour ça qu’on a demandé la vaccination en priorité. Ce n’est pas un caprice, c’est une question de sécurité au travail et de protection de la population. Ça démontre encore une fois, au Québec, que la santé et la sécurité dans le monde de l’éducation ne sont pas acquises. »

Dès le début de la première vague, les travailleurs essentiels ont joué un rôle clé dans la réponse du Québec face à la pandémie. Mais est-ce que des mesures exceptionnelles ont été mises en place pour bien les protéger et du même coup reconnaître le caractère essentiel de leurs fonctions ? La présidente de la CSQ croit que non : « Pour leur protection, il a fallu contester et faire la démonstration que les travailleuses et travailleurs étaient exposés à des risques importants. La sécurité, même pour un travailleur essentiel, ça ne va pas de soi. Ce sont des batailles qu’il a fallu mener depuis le début de la pandémie pour mieux les protéger. »

Des engagements concrets de la part de l’employeur

Jour après jour en conférence de presse — que Sonia Éthier qualifiait de sermons sur la montagne dans un récent billet de blogue publié sur le site de la centrale syndicale —, le premier ministre et ses collègues saluent la contribution exceptionnelle des travailleurs de la première ligne. « C’est bien de les remercier, mais il y a des décisions prises par le gouvernement qui mettent à risque leur sécurité. Sur le terrain, il y a eu les problèmes de qualité de l’air, des difficultés d’approvisionnement en masques N95, l’utilisation de masques toxiques, les difficultés d’accès au vaccin pour ces travailleuses et travailleurs, etc. On parle de gens qui tiennent la pandémie à bout de bras », se désole-t-elle.

Si les syndicats ont beaucoup insisté sur l’importance de la santé et de la sécurité en milieu de travail depuis le début de la pandémie, ils ont également soulevé plusieurs lacunes dans le système actuel, de la surcharge de travail à la ventilation inadéquate en passant par le harcèlement psychologique. N’est-ce pas là une belle occasion de repenser le projet de loi et de revoir sa forme actuelle ? Sonia Éthier, à l’instar de ses collègues des autres centrales syndicales, mais aussi de la société civile, espère que le gouvernement en fera davantage pour les travailleurs québécois : « Ce projet de loi est préoccupant pour l’ensemble des secteurs. Il faut inclure dans la loi des mécanismes de prévention qui se traduisent par des engagements concrets de la part de l’employeur, mieux définir les risques et surtout, éviter que la santé et la sécurité des travailleurs ne deviennent un enjeu de négociation. »

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