Santé mentale et télétravail font-ils bon ménage?

Charlotte Mercille
Collaboration spéciale
Selon les recherches, la résilience du télétravailleur est apparue comme une compétence essentielle afin de minimiser l’impact négatif de la pandémie.
ALoïc Venance Agence France-Presse Selon les recherches, la résilience du télétravailleur est apparue comme une compétence essentielle afin de minimiser l’impact négatif de la pandémie.

Ce texte fait partie du cahier spécial Syndicalisme

Dans la dernière année, les universitaires ont documenté et analysé le phénomène du télétravail, auquel la plupart des entreprises n’étaient pas du tout préparées. Le constat commun ? Bien qu’un nombre sans précédent de personnes travaillent de la maison, la culture d’entreprise continue de peser lourd dans la balance de la santé mentale.

Cette nouvelle forme de travail, sujet délicat s’il en est pour nombre de syndicats étant donné qu’il se retrouve au cœur des débats autour du projet de loi 59 modernisant le régime de santé et de sécurité du travail, fera l’objet d’un colloque la semaine prochaine lors du 88e congrès de l’Association pour le savoir francophone (Acfas). Parmi les nombreux conférenciers, trois professeurs de l’Université de Sherbrooke, Olivier Caya, Nathalie Cadieux et Manon Guillemette, viendront présenter leurs résultats. Ces derniers ont déterminé que la résilience était une compétence essentielle pour réduire l’effet négatif de la pandémie sur la productivité des télétravailleurs.

Le terme s’est répandu comme une traînée de poudre dans le jargon populaire depuis le début de la pandémie, mais qu’est-ce que la résilience exactement ? « Elle signifie l’aptitude à demeurer fort, en pleine possession de ses moyens, productif et en santé à la suite d’un événement négatif imprévu, explique Olivier Caya, professeur à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke. C’est un filtre qui conserve ce qui est constructif pour travailler efficacement. »

Résilience individuelle et collective

Dans l’étude à paraître, Olivier Caya mesure à quel point la fréquence de petits gestes, comme établir une liste de priorités, planifier sa journée, se confier à un collègue ou chercher de l’aide auprès de son superviseur, peut faciliter le maintien d’une bonne santé psychologique au travail.

Le degré de résilience individuel n’est cependant pas suffisant pour prédire la détresse psychologique d’un employé. Le trio énumère une série de facteurs externes qui peuvent rendre la tâche plus ardu, comme avoir un poste de gestionnaire ou s’occuper d’enfants à la maison.

L’équipe s’apprête à rassembler davantage de données auprès d’une entreprise partenaire dont le nom ne peut pas encore être divulgué. Elle mesurera notamment l’efficacité de gestes concrets, comme l’offre gratuite de programmes virtuels d’entraînement. « Une entreprise peut aussi rassurer ses employés sur le plan de la stabilité financière avec des plans d’assurance. Parfois, le simple rappel de certains services peut nourrir la résilience collective », ajoute Olivier Caya.

En fait, les personnes les plus résilientes tirent autant profit de leur capacité individuelle à faire face à la crise que des services mis à leur disposition par leur organisation. Elles se concentrent davantage sur les ressources dont elles disposent que sur les contraintes avec lesquelles elles doivent vivre.

Des frontières poreuses

Le bien-être des professionnels à distance est également déterminé par la charge de travail perçue. Dans le cadre de son mémoire de maîtrise, Maude Viger-Meilleur, étudiante à l’École des sciences de la gestion (ESG) de l’UQAM, s’est intéressée plus particulièrement au rôle que jouait la gestion des frontières entre le travail et la vie personnelle dans cette dynamique.

En effet, avec l’arrivée du télétravail en masse, l’espace alloué à la carrière et celui alloué au temps libre se fondent ensemble plus facilement. « Cette problématique qui était déjà existante avant la pandémie n’a fait que s’amplifier depuis », remarque Mélanie Trottier, professeure à l’ESG qui a supervisé le projet de Maude Viger-Meilleur.

La candidate à la maîtrise a distribué un questionnaire auprès de notaires. Le choix de cette profession s’explique par le fait que c’est un métier qui peut facilement déborder hors des heures traditionnelles de bureau. Résultat : 85 % des notaires sondés par Maude Viger-Meilleur rapportent préférer que leur travail et leur vie personnelle soient segmentés. Et seulement 20 % d’entre eux considèrent avoir une charge de travail faible.

Les réponses ont mis en lumière le rôle crucial des attentes des collègues à l’égard de la saine gestion de la frontière travail-vie personnelle. Les résultats montrent que côtoyer des personnes qui s’attendent à des heures supplémentaires détériore la conciliation travail-vie personnelle, parce qu’elle amplifie la perception de la charge de travail à accomplir. Autrement dit, plus les attentes sont élevées, plus l’impression d’avoir trop de pain sur la planche est grande.

Le droit à la déconnexion

« Notre propre préférence ne vient pas influer sur notre charge de travail. Tout le poids vient de l’attente des collègues, souligne Maude Viger-Meilleur. Même si le professionnel tient à protéger sa vie privée, s’il perçoit que ses collègues s’attendent à ce qu’il reste disponible en tout temps, la charge de travail ressentie s’en verra exacerbée. »

Étant donné que l’on insiste sur le fait que le télétravailleur est responsable de son propre équilibre, beaucoup se trouvent donc à nager à contre-courant de leurs valeurs à cause de la pression exercée par la culture de leur organisation. La première étape afin de désamorcer le cercle vicieux est la prise de conscience. « Il suffit de réaliser ce qu’on transmet malgré nous, ce qu’on peut induire ou donner comme pression inconsciemment par notre propre comportement, en envoyant des courriels tard le soir par exemple », dit Mélanie Trottier.

Des normes claires doivent être appliquées selon les chercheuses, surtout en contexte de télétravail. On peut demander à notre équipe de ne pas communiquer pendant une certaine durée précise par exemple. Le droit à la déconnexion se répand d’ailleurs dans le monde, notamment dans un nombre grandissant de politiques européennes.



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