Les politiques pour la petite enfance peuvent changer bien des choses

Les pères de famille, longtemps laissés de côté, assument désormais leur parentalité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les pères de famille, longtemps laissés de côté, assument désormais leur parentalité.

L’adage dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant. De nos jours, il faut surtout plus que trois ordres de gouvernement, constate une analyse de l’Observatoire des tout-petits.

Fannie Dagenais, directrice de l’Observatoire, affirme que le « momentum » est là pour revoir nos politiques familiales. « La crise sanitaire nous a montré à quel point nos politiques publiques sont précieuses. On a juste à penser aux parents qui se sont trouvés bien désemparés quand les services éducatifs à la petite enfance ont dû fermer leurs portes. Les familles qui ont connu des pertes d’emplois et qui ont pu bénéficier des mesures de soutien financier l’ont vraiment apprécié. »

Son organisme publie aujourd’hui une compilation des politiques publiques susceptibles d’améliorer la croissance des enfants de 0 à 5 ans. L’intelligence d’une soixantaine d’experts éclaire le volumineux rapport.

La première conclusion, c’est que le Québec peut se targuer d’être le berceau de politiques familiales efficaces.

Grâce au réseau des centres de la petite enfance, la proportion d’enfants en garderie a augmenté de 20 % à 65 % depuis le milieu des années 1990. Ottawa planifie d’ailleurs d’étendre le concept d’un océan à l’autre.

Les pères de famille, longtemps laissés de côté, assument désormais leur parentalité. « Avant le régime québécois d’assurance parentale en 1995, il y avait seulement 4,2 % des pères qui prenaient congé durant la première année de vie de leur enfant. En 2019, avec le régime, c’est 72 % », souligne Fannie Dagenais. « C’est un pas de géant ! C’est vraiment bien, parce que passer du temps de qualité avec son enfant durant sa première année de vie, ça contribue à créer le lien d’attachement entre l’enfant et l’adulte et, ça, c’est vraiment un pilier sur le plan de l’estime de soi et du développement de l’enfant. Si on voulait construire une maison, c’est comme si on s’assurait d’avoir de bonnes fondations bien solides. »

Un problème d’accès

Pas moins de 87 politiques différentes soutiennent la petite enfance, selon le rapport. Par contre, nombre de celles-ci demeurent inaccessibles aux familles, car leur répartition est inégale sur le territoire. « Ça peut être une question de transports collectifs qui ne permet pas de se rendre aux fameux services. Ça décourage les familles, et elles n’y vont pas. Ça peut être une question d’horaires de services qui ne tiennent pas compte de l’horaire atypique des parents », explique Mme Dagenais.

Le rapport souligne que « les barrières d’accès aux services » concernent tout particulièrement « les familles vivant de la pauvreté, les familles des communautés autochtones, les parents d’enfants à besoins particuliers et les enfants issus de l’immigration ». Ces groupes plus isolés ont été d’ailleurs les plus touchés par la pandémie.

C’est pourquoi l’Observatoire des tout-petits souligne que l’interdépendance des politiques permet de contourner ces barrières d’accès. Les gouvernements doivent se compléter l’un l’autre, mais tout le monde est au final concerné par le bien-être des familles, souligne la directrice de l’Observatoire. « C’est pour ça que, dans le rapport, il y a des mesures qui vont intéresser plus le secteur de la santé, d’autres le secteur communautaire, d’autres le secteur des affaires, »

À Montréal, l’organisme La Maison bleue tente depuis des années de mettre en lien les différentes ressources mises à la disposition des parents. La cofondatrice, la Dre Vania Jimenez, croit également que le progrès se trouve dans l’agencement de ces bouts de solutions. « Tout nous mène vers ce modèle-là. Il faut casser la fragmentation de la personne, sur le plan social, psychologique ou biologique. Ça ne marchera pas si on continue de faire comme ça, chacun dans son coin. »

La génération C

Les enfants qui n’auront vu qu’une poignée de visages différents durant leurs premières années de vie sont parfois désignés comme la « Génération C », ou « génération COVID ». L’utilisation de ce terme demeure prématurée aux yeux des experts, car la science ne fournit pas encore suffisamment de détails sur les effets du confinement chez les bambins.

« Théoriquement, il va certainement y avoir un effet sur le développement des enfants », suppose la Dre Jimenez. En pratique, la réponse n’est pas si évidente.

« Une mère m’a parlé de ce qu’elle appelle un bébé COVID. Elle avait un beau bébé, mais très farouche. Il ne voulait pas que je le prenne dans mes bras. Elle a dû le garder sur elle complètement durant l’examen. Elle me disait : “Tu vois, c’est un bébé COVID. C’est ça, l’affaire, parce qu’il ne voit personne” et tout et tout. » Ça se peut que ça soit comme ça. Mais, dans le même après-midi, j’ai vu un autre petit garçon qui me regardait dans les yeux, qui avait une sociabilité extraordinaire et qui a pourtant vécu seul avec sa mère durant tout ce temps. Lui aussi, c’est un bébé COVID. »

Un sondage de l’Observatoire des tout-petits rapporte que 75 % des parents ont pu accorder plus de temps à leur enfant durant la pandémie. Cela dit, Fannie Dagenais dénote que des études à petite échelle pointent tout de même vers une augmentation du stress chez les parents, un facteur de risque pour la maltraitance. « Pendant la pandémie, ce qui a un peu sauvé la donne, ç’a été de pouvoir sortir à l’extérieur dans de grands espaces et de permettre aux enfants de se dégourdir les jambes », remarque-t-elle. « Mais, ce n’est pas tous les enfants qui ont accès à des lieux comme ça autour de chez eux. »

L’insécurité alimentaire frappait avant la pandémie près d’une famille sur dix. La situation s’est aussi aggravée de ce côté, selon Karen Medeiros, nutritionniste au Dispensaire diététique de Montréal. « Dans les derniers mois, j’ai vu beaucoup de femmes, des familles en isolement, en manque d’information et en insécurité alimentaire, prévient-elle. Il y avait beaucoup de problèmes sociaux. On a essayé de travailler sur la nutrition, mais il faut tenir compte de tout ce qui touche la santé globale de ces familles-là. »

Le rapport de 270 pages paraît quelques jours avant le dépôt du rapport de la commission Laurent sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse.

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