Les Québécois n’échappent pas aux théories du complot

Fake news, désinformation, mésinformation, propagande, théories du complot. Première crise mondiale de l’ère numérique, la COVID-19 laisse dans son sillage une autre menace : celle de « l’infodémie ». Le Québec n’échappe pas aux théories du complot. Plus de 20 % des répondants à un sondage mené par CROP en novembre 2020 se disent d’accord avec quatre énoncés liés à des croyances complotistes.

Le Centre d’études sur les médias (CEM) de l’Université Laval vient de publier l’ensemble des conclusions de cette enquête des professeurs Simon Langlois et Florian Sauvageau.

Pire, parmi cette proportion, un « noyau dur », entre 6 et 7 %, dit être « très d’accord » avec des énoncés sur la théorie de QAnon voulant qu’il existe une clique élitiste, pédophile et sataniste qui contrôle les gouvernements, ou encore avec l’affirmation que la pandémie a été inventée pour contrôler la population.

 

 

Un quart des 1000 personnes interrogées estiment aussi avoir moins confiance dans les médias traditionnels depuis la pandémie. « C’est beaucoup, mais ce n’est pas une crise généralisée », précise M. Sauvageau. L’autre versant de cette médaille est que plus du tiers des répondants disent plutôt leur faire plus confiance depuis le début de cette période difficile. Il y a donc une forme de « polarisation » entre ces deux attitudes, dit-il.

Plus largement, 80 % considèrent que les médias traditionnels les ont aidés à mieux comprendre la crise sanitaire.

Mais les deux chercheurs s’inquiètent particulièrement pour la tranche des 18 à 34 ans, plus susceptibles d’adhérer aux théories du complot selon leur sondage. « Une différence presque constante se dégage. Ces jeunes sont ceux qui ont le moins confiance dans les médias et ceux qui croient le plus aux théories du complot. Ce sont aussi eux qui fréquentent le plus les réseaux sociaux pour s’informer », explique le professeur Sauvageau.

D’autres études montrent qu’en vieillissant, les jeunes s’intéressent de plus en plus à l’information et ont tendance à se tourner davantage vers les médias traditionnels. « Peut-on présumer que cette génération suivra la même tendance ou qu’il y aura rupture ? On ne le sait pas encore, mais il faut certainement se demander comment les rejoindre », conclut-il.

« Un point de convergence »

Un autre rapport du même centre jette aussi la lumière sur le phénomène et en tire des leçons. La COVID-19 a été « un laboratoire fascinant » pour voir se déployer toutes ces formes de diffusion d’informations erronées, dit Colette Brin, directrice du CEM.

Son équipe a récolté et analysé plus de 500 textes entre mars et septembre 2020 sur ces importantes questions, sous l’égide de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’intelligence artificielle et du numérique (OBVIA).

Déjà en février 2020, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pressentait que l’épidémie de COVID-19 — bientôt pandémie — allait créer une surabondance de fausses informations. Cette « infodémie » se concrétise rapidement et amplifie des mouvements d’idées qui circulaient déjà.

Du contrôle mondial par Bill Gates ou George Soros en passant par les groupes anti-vaccination ou QAnon, des théories sans fondement entrent en relation les unes avec les autres. « La pandémie a été un point de convergence. Ces mouvances vont tout à coup se retrouver dans les mêmes manifestations, dans les mêmes groupes en ligne », note Mme Brin.

Des « inquiétudes légitimes » existent quant à la gestion de la crise sanitaire, ajoute-t-elle, mais un contexte fertile, une « brèche propice » fait basculer plusieurs personnes. « Une situation où les gens ont peur d’une maladie et où il y a des incertitudes scientifiques va créer énormément de stress. Les gens cherchent des réponses rapidement et s’accrochent à des certitudes », explique cette experte. La détresse a notamment été associée à une plus grande adhésion aux théories du complot.

Et ce ne sont pas tous les acteurs qui étaient malveillants. Il faut ainsi distinguer la mésinformation de la désinformation : « La mésinformation se définit par la diffusion d’informations considérées comme étant fausses sur la base des connaissances scientifiques disponibles au moment des allégations », décrit le rapport.

Abondance d’informations

Paradoxalement, l’abondance d’informations scientifiques n’a pas nécessairement contribué à la clarté des messages. Plus de 16 000 publications ont été recensées dans les quatre mois suivant le premier cas déclaré de COVID-19, citent les auteurs. « La prolifération des articles scientifiques a pu effectivement être une source de confusion. Ce ne sont pas non plus des textes qui sont faits pour être lus par des gens sans formation », rappelle MmeBrin.

Son de cloche similaire du côté des autorités de Santé publique, qui jouaient déjà un rôle dans la communication avec les citoyens, sans être au centre de l’attention. Si l’on ajoute à cela l’urgence, l’incertitude et les connaissances en développement extrêmement rapide, « c’est comme si on faisait tous un cours intensif de communication scientifique », explique la professeure.

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