Les hôpitaux de Toronto submergés par la troisième vague

Si ce n'était les tramways plus vides qu'à l'habitude, les tours de bureaux vacantes, ou les restaurants et les écoles fermés, à Toronto, on pourrait croire que la vie suit son cours de manière à peu près normale, quoique très ralentie. 
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Si ce n'était les tramways plus vides qu'à l'habitude, les tours de bureaux vacantes, ou les restaurants et les écoles fermés, à Toronto, on pourrait croire que la vie suit son cours de manière à peu près normale, quoique très ralentie. 

Le calme relatif qui règne dans les rues du centre-ville de Toronto et la bonne humeur des passants qui se baladent masqués sous le soleil du printemps font contraste avec la situation critique qui règne dans son système de santé, submergé par la troisième vague de COVID-19. À peine trois semaines après la fermeture des terrasses des restaurants de la métropole canadienne, ses hôpitaux débordent comme jamais auparavant.

« Dès qu’ils ont annoncé la fermeture de tout… On dirait que tout à coup, boum. En avril, ça a explosé », témoigne l’infirmière Natacha Hainzelin, qui a donné rendez-vous au Devoir devant l’hôpital Sunnybrook, important centre hospitalier situé au nord du centre-ville et où elle travaille.

L’infirmière de 33 ans est au front pour constater l’afflux important de patients atteints de la COVID-19, dont les hospitalisations atteignent des niveaux records dans le Grand Toronto ces derniers jours. Elle a pourtant l’habitude d’accueillir aux urgences des victimes de fusillades, des patients poignardés ou mutilés par les accidents de la route. Mais de voir son hôpital aussi plein ? Jamais.

« Les urgences sont pleines à craquer, laisse-t-elle tomber. Si ça continue comme ça, on ne sait pas où les patients vont aller. » D’autant plus que ceux qui se présentent à l’urgence sont maintenant plus jeunes, remarque-t-elle, et la plupart du temps infectés par le variant britannique du coronavirus. « On dirait presque que c’est un différent type de COVID. On voit des patients dans la trentaine, sans antécédents médicaux, qui ne peuvent pas expliquer pourquoi ils sont là parce qu’ils sont à bout de souffle. Ça nous choque un peu. »

Une crise invisible

Si ce n’était les tramways plus vides qu’à l’habitude, les tours de bureaux vacantes, ou les restaurants et les écoles fermés, à Toronto, on pourrait croire que la vie suit son cours de manière à peu près normale, quoique très ralentie. Les étroits trottoirs sont encore bondés par endroits, et des files d’attente se forment devant des pharmacies transformées en centres de vaccination. Dans les rues torontoises, le port du masque est la norme. Peu d’indices laissent croire que les hôpitaux de la ville, en meilleure posture que ceux de Montréal au cours des deux premières vagues, sont maintenant le principal terrain de bataille contre la COVID-19 au pays.

On dirait presque que c'est un différent type de COVID.

 

« Ça se déroule derrière les portes closes », explique Doris Greenspoon, présidente de l’Association des infirmières et infirmiers autorisés de l’Ontario. « En Italie, les hôpitaux n’admettaient pas les patients. En Ontario, on les met sur des lits, mais on n’a pas le personnel suffisant », compare-t-elle.

« Ici [dans la rue], ce n’est pas une bonne vision qu’on a de ce qui se passe dans les urgences. On y voit l’intensité, le visage des gens qui sont séparés de leur famille », confirme l’infirmière Natacha Hainzelin, qui estime que l’urgence de son hôpital fonctionne à « 9 et demi sur 10 » de son maximum possible. « Je pense que c’est incroyable qu’on en soit arrivé là en aussi peu de temps. »

Derrière elle, un hôpital de campagne a été aménagé dans un stationnement de l’imposant hôpital Sunnybrook. Il est constitué de larges tentes reliées entre elles et alimentées par des génératrices. 84 lits viennent d’y être placés pour y accueillir « dans les prochains jours » des patients en rémission de la COVID-19 pour faire de la place à l’intérieur pour d’autres patients dont les besoins sont plus criants. La province a aussi multiplié les transferts de patients torontois vers d’autres régions parfois aussi éloignées que Niagara, Kingston ou Ottawa.

Hausse rapide

« C’est à peu près comme ce que vous verriez durant une guerre », résume Anthony Dale, président de l’Association ontarienne des hôpitaux, au sujet de l’important redéploiement du personnel de la santé suivant l’annulation de toutes les chirurgies non urgentes, annoncé en milieu de semaine. « Le reste du pays devrait savoir ce qui se passe ici », dit-il, catégorique.

Avec une hausse de la contamination au coronavirus « hors de contrôle » en Ontario, mais surtout dans le Grand Toronto, les hôpitaux et les soins intensifs ont vécu des hausses records ces deux dernières semaines, dit-il. Avec l’annulation des chirurgies non urgentes, des médecins spécialistes sont désormais réaffectés pour venir en appui à leurs collègues qui travaillent en zone rouge. Des patients adultes sont admis dans les hôpitaux pour enfants. « Ça ne s’est jamais produit auparavant, à ma connaissance », souligne Anthony Dale, qui estime que les conditions « très difficiles » dans les soins intensifs de Toronto pourraient durer au moins pour les 4 à 8 prochaines semaines. « Les conséquences pour la santé des Ontariens, tant pour la COVID-19 que pour les annulations et les reports de chirurgies, vont se faire sentir sur toute une génération. »

Comme si cela n’était pas suffisant, près d’une infirmière sur huit en début de carrière (26 à 35 ans) songe à quitter la profession après la pandémie, selon un sondage commandé par leur association. « On commence à être épuisés », confie elle aussi Natacha Hainzelin, dont le travail au triage de l’urgence, de nuit, l’a forcée à accomplir de nombreuses heures supplémentaires ces dernières semaines. « Ça fait douze ans que je suis infirmière, et pour une première fois, j’ai dormi 24 heures après mon shift, il y a deux jours. »

Dans le feu de l’action, l’idée de changer de carrière ne lui a pas effleuré l’esprit. Par contre, elle est bien consciente qu’une telle troisième vague aurait pu être évitée, pour peu que les Torontois aient pris les consignes sanitaires plus au sérieux. « Je ne veux pas dire aux gens de ne pas visiter leurs proches, mais… s’il vous plaît, restez chez vous ! »

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