Faire le tour de Magellan

Une gravure en bois de 1888 illustrant des navires sous le commandement de Fernand de Magellan lors de sa circumnavigation amorcée en 1519.
Photo: Getty Images Une gravure en bois de 1888 illustrant des navires sous le commandement de Fernand de Magellan lors de sa circumnavigation amorcée en 1519.
C’est le petit matin du 27 avril de l’an de grâce 1521, sur l’île de Mactan, dans l’archipel de Visayas, aux Philippines. Fernand de Magellan mène une expédition punitive contre le roi Lapu-Lapu, qui refuse de se soumettre aux envahisseurs et à leur religion, mais aussi au rajah de Cebu, supposé nouvel allié des Européens.
 

Des pourparlers échouent. Moins de 50 hommes en armures équipés d’arquebuses font face à trente fois plus de guerriers qui les criblent de flèches empoisonnées, de pals, de lances. Le capitaine Magellan tente de couvrir la retraite avec une poignée de soldats.

Le chroniqueur Antonio Pigafetta (XVIe siècle) raconte : « Ces gens, voyant cela, se jetèrent tous sur lui, dont l’un avec un grand javelot (qui est comme une pertuisane, mais plus gros) lui donna un coup dans la jambe gauche, par laquelle il chute le visage en avant ; et tout soudain, ils se ruèrent sur lui avec des lances de fer et de cannes, et avec ces javelots, si bien qu’ils occirent notre miroir, notre lumière, notre réconfort et notre vrai guide. »

Ainsi meurt il y a un demi-millénaire très exactement l’explorateur « connu pour être à l’origine de la première circumnavigation de l’histoire, débutée en 1519 sous ses ordres et achevée en 1522 sous les ordres de Juan Sebastian Elcano, son second », comme le résume l’encyclopédie Wikipédia.

Est-ce aussi clair et net ? Qui a fait le tour de quoi ? demande le titre d’un tout récent essai sur « l’affaire Magellan » (c’est le sous-titre) de l’historien français Romain Bertrand publié chez Verdier.

« Il est toujours plus facile de poser des questions simples que d’y répondre », note l’auteur en introduction. « Je suis convaincu qu’il faut revisiter complètement le grand récit des grandes découvertes, ajoute en entrevue M. Bertrand. Et qu’il faut le faire maintenant. En gros, il n’a jamais été plus urgent de parler des grandes explorations, de leurs interprétations et de leurs conséquences. »

Des situations de contacts

Lui-même ne fait que ça depuis des années. Le professeur de Science Po à Paris, où il a défendu sa thèse sur l’aristocratie javanaise, défend un nouveau courant historiographique proposant une lecture, disons, plus équilibrée des « situations de contacts » entre les Européens et les autres humains. Romain Bertrand s’intéresse particulièrement aux dominations coloniales en Asie du Sud-Est maritime, région aussi appelée Insulinde.

« Ce sont les lieux des premiers contacts entre les Européens et les populations locales, dit-il en parlant de Java, de Malacca et des Philippines. Je m’intéresse à la manière dont se passent ces situations de contacts, commerciales, diplomatiques, militaires, sociales. Je taille très petit les lieux, mais je taille très large dans la période, du XVIe jusqu’au XIXe siècle, des premiers contacts jusqu’au colonialisme. »

Il a visité l’Indonésie une première fois en escale lors d’un voyage à 17 ans en route vers la Nouvelle-Calédonie, où enseignait un de ses oncles. Il y est retourné chaque année pendant deux décennies. Le travail récent est venu de recherches sur Java. À force de remonter les sources, le savant a abouti dans les fonds d’archives ibériques, puis de proche en proche aux Philippines et à Magellan.

« La notion même de grande découverte n’existe pas avant le XIXe siècle, ajoute le professeur. À la fin du XVIe siècle, quelques livres rassemblent des récits de voyage. Mais la façon de tisser ensemble les voyages de Colomb, de Vasco de Gama, de Magellan, pour en faire des grandes découvertes, va devenir au XIXe siècle la preuve de l’entrée de l’Europe dans la modernité. Ce sera vu et dit comme le moment où l’Europe, à la différence de toutes les autres sociétés, va faire une sorte de saut dans la modernité. »

Il y a du juste dans cette affirmation. Seulement, elle oublie les autres grandes explorations maritimes, chinoises ou ottomanes par exemple. Le problème n’est donc pas de dire que l’Europe est sortie du Moyen Âge pour entrer dans l’âge moderne avec la mondialisation, le problème, c’est de dire qu’elle est la seule région à le faire.

Les grandes explorations n’ont d’ailleurs qu’effleuré ces coins du monde. L’histoire contemporaine permet de prendre en compte le point de vue des Autochtones, là encore en éclairant des parts occultées. En racontant la « découverte » du camphre de Bornéo, L’affaire Magellan remonte par exemple les réseaux de production et de commercialisation des épices dans les forêts de l’intérieur sur des milliers de kilomètres de profondeur.

« Ce récit des grandes découvertes invente la légende d’origine de l’Europe, d’un “nous” qui essaie de dire ce que nous sommes à travers cette histoire, note l’historien. Ce “nous” est chrétien, a la peau blanche, a généralement affronté l’Islam, etc. Je pense que ce “nous” ne correspond pas à ce que nous sommes aujourd’hui. On ne peut donc plus garder cette légende des origines si elle consiste à nous présenter nous-même pour ce que nous ne sommes pas. »

Le chercheur donne un exemple encore plus concret pour montrer l’impact d’une perspective historique sur le présent. Il demande comment présenter son livre sur Magellan dans les écoles en Seine-Saint-Denis, au nord-est de Paris, où les trois quarts des élèves sont d’origine maghrébine.

« Si je continue à leur raconter que, dans cette histoire des grandes découvertes, tous les héros ont la peau claire, sont chrétiens et antimusulmans, sans parler de la traite des esclaves en plus, je porte un récit qui n’a plus aucun sens pour eux et qui leur fait penser que l’histoire, ce sont des mensonges. La société française est en crise avec les revendications postcoloniales, le déboulonnage des statues, les polémiques à répétition sur les rapports avec le monde musulman et la question de l’immigration. Cette crise nous impose de reprendre la légende des origines pour raconter cette histoire autrement et pour nous permettre de parler à ce que nous sommes devenus. »

Un Magellan revisité

Le récit enrichi, pour ainsi dire décolonisé, ne perd pas en puissance évocatrice, au contraire. L’historien s’attarde par exemple à l’équipage de 237 hommes (242 en comptant ceux qui ont embarqué chemin faisant) où il recense 139 Espagnols (dont 29 Basques), 31 Portugais, 26 Italiens, 19 Français, 9 Grecs, 5 Flamands, 4 Allemands, 2 Irlandais et 1 Maltais.

Enrique, un esclave musulman que Magellan a arraché de Malacca quand il avait 17 ou 18 ans, va servir de truchement avec les îliens. Une fois son maître mort, Enrique a été envoyé en mission auprès du chef de Cebu. Il lui a plutôt suggéré d’attirer les envahisseurs dans un banquet pour les tuer tous. Une trentaine d’envahisseurs ont finalement été trucidés. L’ancien esclave et le roi Lapu-Lapu sont toujours considérés comme des héros ayant résisté aux colonisateurs dans leurs régions d’origine.

En Europe, la bataille des mémoires se poursuit. Au moment du 500e anniversaire du début de l’expédition circumnavigatrice, Magellan a eu droit en Espagne a des reportages, à des chroniques, à des expositions et même à une réplique du navire Victoria, qui avait complété le grand tour.

M. Bertrand a passé les deux dernières années à Séville et y a observé ces commémorations. « J’ai eu droit à du Magellan tous les jours. Tout ce qu’on entendait n’était pas mauvais, rappelait l’histoire d’Enrique, parlait des massacres et des viols. Mais l’essentiel du discours autour de Magellan reste dans la légende d’une certaine grandeur de l’Europe, et de l’Espagne en particulier. Une espèce de grand discours déferle partout pour charrier cet imaginaire un peu vicié dans une Espagne en rapport névrotique et délirant avec l’Islam. »

Faut-il déboulonner Cartier et Champlain?

Pour faire une légende, il faut fabriquer un héros. Magellan est statufié — au sens propre d’ailleurs, au monument des Découvertes à Lisbonne. Le professeur Romain Bertrand, spécialiste des grandes découvertes, se positionne en quelque sorte dans l’ombre de cette statue pour retrouver tous les petits personnages oubliés qui ont permis ou subi ce voyage, des mousses jusqu’aux guerriers étrangers.

« Magellan est un héros tragique, mort sans avoir réalisé son rêve. Mais son héroïsme, il faut le distribuer. Je ne souhaite pas déboulonner la statue de Magellan. L’histoire ne doit pas procéder en retranchant, mais en ajoutant. Je souhaite qu’on mette d’autres statues autour de la sienne. »

La part d’ombre de cette tragédie ne doit pas non plus être occultée. Comme d’autres grandes explorations, celle-là est faite d’enlèvements d’Autochtones, de viols, de saisie de territoires, etc. L’historien raconte avoir fouillé récemment à Dieppe des archives sur Jacques Cartier et Samuel de Champlain.

« Ce qu’on lit à leur sujet sur les monuments est effrayant. On y dit que Jacques Cartier est parti apporter la foi aux Indiens. Rien n’est dit des spoliations, des pillages, des meurtres, des massacres. C’est quand même effrayant. Je ne nie pas que ce soit de formidables navigateurs. On ne peut pas pour autant passer sous silence ce qu’ont été leurs voyages. »