Agression sexuelle: la comédienne Patricia Tulasne poursuit Gilbert Rozon au civil

La comédienne Patricia Tulasne, qui a été porte-parole du groupe Les Courageuses, intente maintenant une poursuite civile individuelle contre Gilbert Rozon.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir La comédienne Patricia Tulasne, qui a été porte-parole du groupe Les Courageuses, intente maintenant une poursuite civile individuelle contre Gilbert Rozon.

Après avoir essuyé un revers avec Les Courageuses, la comédienne Patricia Tulasne intente une poursuite civile de 1,6 million de dollars contre l’ex-magnat de l’humour Gilbert Rozon, qu’elle accuse de l’avoir « brutalement violée » en 1994.

« [Mme Tulasne] demande que justice soit faite, que la vérité de l’agression qu’elle a subie soit démontrée, que les mensonges de [M. Rozon] soient exposés », peut-on lire dans une requête déposée jeudi au palais de justice de Montréal.

Elle devient la première femme à intenter individuellement une poursuite civile contre le fondateur de Juste pour rire. Jusqu’en novembre dernier, elle a été la porte-parole des Courageuses, ce regroupement d’une vingtaine de femmes affirmant avoir été agressées par Gilbert Rozon entre 1982 et 2016. La force du nombre n’avait cependant pas réussi à ébranler les colonnes de la justice. La Cour suprême avait rejeté leur requête d’appel, ce qui avait mis fin à leur démarche.

Mme Tulasne a donc décidé d’affronter seule M. Rozon, qu’elle qualifie de « prédateur sexuel ». « [Il] a utilisé sa position de pouvoir et d’influence dans les sphères artistique, politique et sociale pour approcher et intentionnellement piéger plusieurs victimes, les agressant sexuellement avec l’expectative qu’elles n’auraient pas le courage de le dénoncer ou qu’elles craindraient ne pas être crues si elles osaient l’accuser », peut-on lire dans le document.

Rozon, « intouchable »

La comédienne soutient avoir trouvé le courage de mettre des mots sur son agression à la suite du mouvement #MoiAussi qui a déferlé en octobre 2017. Lorsqu’elle prend connaissance des témoignages des neuf femmes qui ont raconté les agressions qu’elles ont subies de la part de M. Rozon au Devoir ainsi qu’au 98,5 FM, elle dit avoir eu la force de raconter à son tour ce qu’elle a vécu. « [Elle] a senti une obligation morale et sociale de dénoncer pour la première fois », est-il écrit. « Avant […], elle le voyait comme un être idéalisé et intouchable. »

[Patricia Tulasne] demande que justice soit faite, que la vérité de l’agression qu’elle a subi soit démontrée, que les mensonges de [Gilbert Rozon] soient exposés.

 

Mme Tulasne revient sur l’entrevue accordée à l’époque à Radio-Canada. Craignant d’être poursuivie en diffamation, la comédienne explique ne pas avoir été capable à ce moment-là d’admettre avoir été violée, notamment parce qu’elle ne se serait pas assez démenée pour éviter l’agression.

Elle affirme aujourd’hui avoir été « brutalement violée » par M. Rozon à l’été 1994, à la suite d’un souper au restaurant Le Piémontais avec plusieurs acteurs du Dîner de cons, une pièce de théâtre où elle tenait un rôle et qui était présentée au festival Juste pour rire. Parmi les invités se trouvait M. Rozon.

Il lui aurait proposé de la reconduire chez elle puisqu’ils résidaient tous les deux dans le quartier Outremont. « Pendant le trajet, [M. Rozon] s’est comporté de manière correcte et aucunement dragueuse. Il n’a donné à [Mme Tulasne] aucune raison de se méfier », peut-on lire.

Une fois devant chez elle, M. Rozon lui aurait demandé s’il pouvait entrer. « [Mme Tulasne] n’avait aucun désir de passer du temps avec [lui], qui d’ailleurs était en relation », indique la requête.

La comédienne aurait prétexté devoir aller promener son chien et devoir ensuite se coucher puisqu’elle avait un engagement tôt le lendemain. À ce moment, le fondateur de Juste pour rire a imposé sa présence, a suivi la comédienne jusqu’à sa porte et l’a accompagnée promener son animal de compagnie.

« Après plus d’une heure, et après avoir fait le tour du quartier plusieurs fois, [Mme Tulasne], épuisée, perd patience et lui dit qu’elle doit absolument rentrer se coucher. [M. Rozon] la suit, contre son gré », est-il indiqué. « Il a poussé la porte, s’est introduit de force dans [son] appartement. Il [l’]a alors plaquée contre le mur, s’est jeté sur [elle] et s’est mis à déboutonner sa robe. »

En état de choc, Mme Tulasne raconte avoir figé et avoir craint à la fois pour sa sécurité et pour les conséquences sur sa carrière d’une résistance. « [Elle] s’est laissé faire », est-il souligné. Elle se serait confiée à une amie le lendemain, mais n’en gardait aucun souvenir jusqu’en 2017.

La comédienne rapporte qu’en 1998, lorsque M. Rozon a plaidé coupable à une accusation d’agression sexuelle contre une jeune croupière du Manoir Rouville-Campbell, elle a raconté une partie de sa soirée quatre ans plus tôt, mais préféré une version où elle se donnait « le beau rôle ». Mme Tulasne craignait de ne pas être crue et d’être accusée d’avoir consenti à l’agression. « [Elle a] raconté que M. Rozon était entré de force chez elle, mais qu’elle l’avait mis à la porte à coups de pied dans le derrière. »

Seule avec ses chiens et ses chats

Mme Tulasne dit s’être séparée de son conjoint à la suite de son agression sexuelle. La femme, qui avait 35 ans à l’époque, n’a plus jamais eu de relation amoureuse sérieuse depuis. Elle décrit une période sombre de 2004 à 2009, où elle a pris de la drogue et entretenu des relations éphémères avec des hommes plus jeunes. Mme Tulasne soutient avoir souffert d’une profonde dépression et, en 2017, avoir été foudroyée par l’anxiété, revivant l’agression et la peur. Sans enfant, elle vit aujourd’hui seule avec ses chiens et ses chats.

Pour tous les torts subis, elle réclame 1,6 million de dollars en dommages compensatoires et punitifs à M. Rozon, déplorant le fait qu’il nie les agissements allégués et qu’il n’exprime « aucun remords ».

« [Il] a menti publiquement en niant avoir agressé sexuellement [Mme Tulasne] ainsi que ses autres victimes », peut-on lire. « [M. Rozon] jouit d’une fortune de plusieurs dizaines de millions de dollars, de sorte qu’une condamnation, même importante d’après les standards habituels, n’aurait pas l’effet voulu par le législateur. »

La requête souligne qu’en vendant le Groupe Juste pour rire à ICM Partners et d’autres partenaires, M. Rozon « a empoché environ 65 millions de dollars ».

Rappelons que M. Rozon a, de son côté, récemment intenté une poursuite en diffamation de 450 000 $ contre les animatrices Julie Snyder et Pénélope McQuade, qui sont toutes deux revenues sur ce qu’elles ont vécu dans le cadre de l’émission La semaine des 4 Julie.

En décembre, devant deux versions aux antipodes, le tribunal a acquitté M. Rozon des accusations criminelles de viol et d’attentat à la pudeur qui pesaient contre lui. Le procès se penchait sur des événements survenus il y a 40 ans à Saint-Sauveur, dans les Laurentides.