Les promesses creuses de l’auteur du premier féminicide de l’année

Elisapee Angma
Photo: Photo tirée de Facebook Elisapee Angma

Dix jours avant de tuer Elisapee Angma, en février dernier, Thomassie Cain avait retrouvé sa liberté même s’il venait de briser pour une troisième fois l’ordonnance lui interdisant de voir son ex-conjointe. Le tribunal avait jugé que sa proposition de déménager dans un autre village du Nord-du-Québec et de verser 300 $ était raisonnable.

« La détention préventive de M. Cain n’est pas nécessaire », avait conclu la juge Peggy Warolin lors de son enquête sur le cautionnement, le 26 janvier dernier. « Je vous donne l’occasion de vraiment changer votre vie. Il vous incombe maintenant de saisir cette occasion et de vous assurer que cela fonctionnera », avait-elle ajouté en s’adressant à l’homme de 41 ans.

Le 5 février, le corps d’Elisapee Angma, 44 ans, a été retrouvé, avec d’importantes blessures, dans sa résidence de Kuujjuaq. Il s’agit du premier féminicide de l’année. Le corps de M. Cain a été retrouvé quelques heures plus tard par les policiers, dans une autre résidence, où il se serait enlevé la vie.

Après plusieurs démarches, Le Devoir a pu mettre la main sur une copie de l’enregistrement de l’audience du 26 janvier, au terme de laquelle M. Cain avait été libéré en attendant son procès.

Ce dernier se trouvait devant le tribunal après avoir rompu une troisième fois ses conditions à l’égard de son ex-conjointe, Mme Angma. Il avait été accusé d’agression armée contre elle en novembre 2020. Il lui était depuis interdit de se trouver en sa présence ou de communiquer avec elle.

Dans l’enregistrement de l’audience, on apprend que les policiers ont reçu un appel à la suite d’une dispute entre la mère de famille et l’accusé, le 16 janvier. Intoxiqué à l’alcool, M. Cain était agressif et injuriait les policiers, qui ont procédé à son arrestation. « Il a traité une agente de “bitch” et lui a dit : “Je vais te tuer” », a rapporté la procureure de la Couronne, Me Catherine Houle.

M. Cain avait déjà violé ses conditions le 29 novembre et le 30 décembre, a rappelé Me Houle. « L’accusé a obtenu à trois reprises une mise en liberté [dans ce dossier] et chaque fois, malheureusement, il a été de nouveau arrêté parce qu’il a enfreint ses conditions. »

En plus, l’homme avait enfreint ses conditions de remise en liberté une trentaine de fois dans d’autres dossiers concernant des accusations d’introduction par effraction, de voies de fait et de harcèlement criminel. De 2000 à 2020, plus d’une cinquantaine de dossiers le concernant ont été traités devant les tribunaux. Dans la plupart des cas, il avait aussi été libéré en attendant ses procès.

« M. Cain représente un risque de récidive », avait plaidé Me Houle, soulignant les nombreuses chances qui lui avaient été accordées.

Caution de 300 $

Puisque M. Cain n’avait pas respecté ses conditions, c’est son avocate, Me Gabrielle Gosselin, qui avait le fardeau de prouver que sa détention n’était pas nécessaire.

Devant la juge Warolin, l’accusé avait reconnu avoir un problème de consommation d’alcool. Il avait brièvement abordé sa relation avec Elisapee Angma, soulignant qu’il ne souhaitait plus être en couple avec elle et laissant entendre que c’était la plaignante qui cherchait à le voir. « Elle me menace toujours et elle ne fait que boire, c’est pour ça qu’elle se fâche contre moi », avait-il dit sous serment. Il avait également ajouté qu’il n’allait pas chercher à la revoir, puisqu’elle avait un nouveau copain.

L’accusé avait indiqué qu’il voulait reprendre sa vie en main pour ses deux enfants, dont la mère était décédée une dizaine d’années auparavant. Il avait expliqué qu’il était prêt à quitter Kuujjuaq et à déménager à Tasiujaq, un village nordique du Nunavik de 369 habitants. Il avait proposé d’aller vivre chez un homme qu’il considérait comme son père. « Je veux aller dans une petite ville où je vais pouvoir arrêter de boire, aider mes enfants et élever ma famille. Je vais commencer une nouvelle vie, je suis prêt à aller voir un travailleur social », avait soutenu M. Cain.

Son avocate avait fait valoir qu’avant son arrivée à Kuujjuaq dans les années 2000, M. Cain n’avait pas d’antécédents. « M. Cain ne veut pas retourner en prison. Il témoigne aujourd’hui de sa volonté d’éviter les ennuis, d’être une meilleure personne et surtout d’être là pour ses deux enfants », avait noté Me Gosselin. Elle avait ajouté qu’en plus d’accepter des conditions « strictes », M. Cain était prêt à verser un dépôt de 300 $ pour être remis en liberté, « une des formes les plus honorables de démontrer sa bonne foi », avait-elle souligné.

La juge Warolin avait conclu que la défense avait prouvé que la détention de M. Cain n’était pas nécessaire. « Les engagements qu’il propose sont raisonnables », avait-elle noté. Elle avait souligné que le départ de M. Cain vers une autre communauté représentait « la meilleure idée ».

Il nous a été impossible de confirmer si M. Cain avait fourni une date de déménagement. Son avocate n’a pas souhaité faire de commentaires.

Une récente enquête du Devoir a montré que les femmes inuites sont surreprésentées dans les meurtres commis dans un contexte de violence conjugale.

Au cours de la dernière année, le corps de Kataluk Paningayak et celui de son conjoint ont été retrouvés sans vie dans une résidence d’Ivujivik, le 25 mars. Mary Saviadjuk, 37 ans, a perdu la vie à Salluit le 1er novembre. Son conjoint, Paulusie Usuituayuk, 42 ans, a été accusé d’homicide involontaire. Et le 18 janvier 2020, le corps inanimé d’Annie Koneak, 30 ans et mère de trois enfants, était retrouvé. Son conjoint, Jobie Rena Annanack, a été accusé de meurtre non prémédité. Ces trois hommes avaient également de lourds casiers judiciaires.

Avec Magdaline Boutros

 

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