Le voisin du Méga Fitness Gym aussi aux prises avec une vingtaine de cas

Une semaine avant que le Méga Fitness Gym de Québec ne déclare publiquement un premier cas de COVID-19 dans son établissement, les propriétaires d’un centre contigu géraient en interne un début d’éclosion dans leur salle d’entraînement, dénoncent des clients qui ont été infectés par le coronavirus.

Au moins 20 personnes fréquentant le centre Hyperactif ont contracté la COVID-19 dans les dernières semaines du mois de mars, a appris Le Devoir. Ce studio de crossfit, qui loue une salle au propriétaire du Méga Fitness Gym , Daniel Marino, compte environ 250 clients.

Cette contamination, dans l’ombre de celle de son flamboyant voisin, a été gérée de manière « underground » pendant la première semaine, reconnaît Sébastien Fournier, l’associé du propriétaire Charles-Christophe Huet.

Les trois premiers cas positifs ont été confirmés dans la semaine du 22 mars. Lors d’entrevues accordées au Devoir, les deux administrateurs du centre Hyperactif ont dit avoir tenu pour acquis que leurs clients avaient contracté le virus hors de leurs murs. « C’était trois amis qui se voyaient en dehors de la salle de sport, alors on n’a pas fait de lien avec une éclosion », a relaté M. Fournier. Les propriétaires ont ensuite mis au courant les personnes qui avaient suivi des cours avec ces trois clients, mais pas la Santé publique ni le reste de la clientèle.

Le dimanche 28 mars, un nouveau cas positif s’est ajouté.

Dans une publication Facebook, le centre Hyperactif a alors annoncé qu’il fermait ses portes pour un « grand nettoyage » en raison d’un « possible cas de COVID-19 » au Méga Fitness Gym. Il n’a pas évoqué les diagnostics positifs de ses propres clients.

Ce qui m’a le plus insulté, c’est le fait qu’ils savaient qu’il y avait des cas et qu’ils ne nous l’ont pas dit, parce qu’ils auraient pu éviter à certaines personnes d’avoir la COVID

 

Le lendemain, un entraîneur de crossfit a reçu un résultat positif. Les propriétaires ont choisi de fermer leurs portes et racontent avoir relevé, dans la foulée, au moins 20 cas parmi leur clientèle et leurs employés. « On a réagi le plus vite qu’on a pu », assure M. Huet. « La Santé publique nous a félicités d’avoir pris le lead et d’avoir fermé tout de suite. »

La Santé publique n’a pas voulu faire de commentaires sur les façons de faire du centre. Elle soutient par ailleurs que l’« éclosion du centre Hyperactif ne constitue pas un risque à la santé de la population ».

Néanmoins, toute la clientèle de M. Huet ne partage pas le point de vue de ce dernier sur la divulgation des cas. « Ils nous ont caché qu’il y avait des cas », souligne une personne qui s’entraîne au centre Hyperactif et qui y a contracté la COVID-19. Comme d’autres clients du centre, elle en veut aux propriétaires. « Ce qui m’a le plus insulté, c’est le fait qu’ils savaient qu’il y avait des cas et qu’ils ne nous l’ont pas dit, parce qu’ils auraient pu éviter à certaines personnes d’avoir la COVID », a-t-elle ajouté.

Dans ses recommandations aux commerces, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) écrit qu’il est « nécessaire d’aviser la clientèle » lorsque des travailleurs ont des symptômes. Ni les relations médias ni les services d’information sur la COVID-19 de l’INSPQ, la CNESST et le ministère de la Santé n’ont pu fournir de guide de conduite précis au Devoir à ce sujet mercredi.

Manque de transparence

Le 29 mars, c’est finalement dans un groupe Facebook privé de membres du centre Hyperactif que M. Fournier a partagé un document Excel dans lequel 14 noms apparaissent. Dans une colonne : les noms des clients avec des symptômes ; dans l’autre, les noms de ceux qui avaient obtenu un diagnostic positif. Dans les commentaires, certains ont demandé des précisions, ont écrit être atteints de la COVID-19 ou en attente de résultats.

En entrevue, M. Fournier explique sa décision « de ne pas faire de post » sur les réseaux sociaux par la célérité avec laquelle il a agi, en désinfectant d’abord les lieux, puis en fermant le centre d’entraînement après avoir reçu le diagnostic d’un entraîneur. Ce dernier fréquentait aussi le Méga Fitness, comme en témoigne une photo qu’il a publiée sur les réseaux sociaux le 15 mars. En fait, « pas mal tout le monde », parmi les employés, fréquente le Méga Fitness Gym, a reconnu M. Fournier.

Bien que certains clients défendent les propriétaires du centre Hyperactif, d’autres admettent avoir été alarmés par leurs méthodes. Ils ont pour la plupart réclamé l’anonymat, pour protéger leur vie privée ou de crainte que les propriétaires les identifient. « Même moi, je suis leur ami, mais je ne trouve pas ça correct », a notamment fait savoir une personne avec qui Le Devoir a échangé.

Un « relâchement »

Maux de tête, toux, fatigue extrême : Véronique Gagné a reçu un diagnostic positif dans la semaine du 29 mars. « Ce n’est pas juste un petit rhume. Je m’en remets à peine », a-t-elle confié au Devoir une semaine plus tard.

Mme Gagné est convaincue d’avoir contracté le virus au centre Hyperactif, mais suppose qu’il est d’abord passé par le Méga Fitness Gym. Le centre Hyperactif possède une entrée indépendante, mais il partage un vestiaire et un système d’aération avec la salle de sport adjacente. Du local de crossfit, une porte permet de passer au centre d’entraînement.

Les propriétaires du centre Hyperactif se demandent, eux aussi, si le virus est venu de l’autre côté. Malgré leurs liens d’affaires avec Dan Marino, ni lui ni M. Huet dit avoir abordé cette question avec lui.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Un employé nettoie l'équipement entre les entraînements extérieurs.

Selon la Santé publique, les deux éclosions ne sont pas liées : « Malgré la proximité physique des deux milieux, l’éclosion au centre Hyperactif n’est pas considérée épidémiologiquement liée à celle du Mega Fitness Gym (elle ne fait d’ailleurs pas partie des 49 éclosions qui lui sont associées jusqu’ici). Ces deux centres pourraient tout aussi bien être éloignés l’un de l’autre de plusieurs kilomètres », a fait savoir le porte-parole Mathieu Boivin.

Dans les échanges avec Le Devoir, les clients du centre Hyperactif ont surtout critiqué la gestion des cas faite par les propriétaires. Pour le reste, « il y a juste eu un relâchement » sur l’application des mesures sanitaires, résume une personne qui fréquentait l’établissement assidûment.

Cette personne raconte que le personnel avait pris l’habitude de remettre des bacs numérotés aux clients, afin qu’ils utilisent leur propre serviette et désinfectant. Mais « ça n’a pas pris de temps que cette règle n’était plus vraiment en vigueur », décrit-elle. À la fin des cours, l’entraîneur, sans masque, faisait une tournée des clients. « Il venait taper dans les mains, dire “good job”, “good job” », décrit cette même personne. « Je pense que ça n’a pas aidé. »

Toutes les personnes avec qui Le Devoir a parlé se sont entendues pour dire que jamais les propriétaires n’ont tenu des propos minimisant la gravité de la COVID-19 ou niant son existence. Un entraîneur — celui-là même qui a contracté la COVID-19 — partage cependant des publications sur les réseaux sociaux dans lesquelles il brise le couvre-feu ou critique le travail des policiers, qui ont visité le centre Hyperactif lundi.

En entrevue, d’autres clients se sont inquiétés des effets négatifs que l’éclosion pourrait avoir sur les propriétaires. « Je souhaite surtout que le centre Hyperactif n’ait pas de revers négatif, les proprios de salles de sport veulent tellement le bien et la santé de leurs clients », a notamment fait valoir Stéphane, un employé du milieu de la santé qui a contracté la COVID dans le centre d’entraînement. Comme lui, un second client qui a demandé l’anonymat a souligné que la situation au centre Hyperactif n’avait rien à voir avec celle qui prévalait au Méga Fitness Gym. « Tu voyais que de l’autre bord, c’était un peu cowboy », a-t-il dit. Reste qu’il a lui aussi contracté le virus en s’entraînant. « Tu te sens un peu cheap, un peu coupable quand ça arrive », a-t-il déclaré. « Tu ne veux pas qu’il y ait un mort de lié à ça. »

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