L'histoire en vacances - Les gens des Éboulements ont tourné la page sur «l'accident» de la Grande Côte

Académie d'histoire fondée en 1935, la Société des Dix regroupe dix chercheurs en histoire du Québec et de l'Amérique française. Leurs spécialités vont de l'archéologie à l'histoire littéraire, en passant par la politique, la sociologie, l'ethnologie et la musique. Fraternisant lors de repas de l'amitié et s'entraidant dans leurs travaux, ils publient depuis 1936 Les Cahiers des Dix. On peut s'abonner en s'adressant aux éditions La Liberté à Québec: http://www.librairielaliberte.com/ Le site des Dix: http://www.unites.uqam.ca/Dix/

Ils ne veulent plus en entendre parler, de «l'accident», les gens des Éboulements. Aussi bien ceux «d'en haut» que ceux «d'en bas», à Saint-Joseph-de-la-Rive. Sept ans après 1997, le rappel du «pire accident de l'histoire canadienne», comme titrait alors la presse, toute cette mémoire morbide les agace au plus haut point. Trop d'histoires, de conflits, de tensions entre les résidants des deux municipalités, parmi même les Éboulois, sans compter la MRC de Charlevoix, le ministère des Transports et jusqu'à la Cour suprême! Non, décidément, vous confie-t-on aujourd'hui dans les auberges fin prêtes à accueillir les vacanciers de 2004: trop d'encre a coulé à propos de cet autobus fou qui déboula la Grande Côte, précipitant 43 retraités et leur chauffeur dans le ravin. La faute à qui? À cette déclivité, il est vrai, spectaculaire? À l'inexpérience du conducteur? Au piètre état de la machine? Et pourquoi cette précipitation du gouvernement à «corriger» la pente, au mépris des environnementalistes qui préconisaient des solutions moins draconiennes? Que dire des travaux pharaonesques entrepris à coups dépassés de millions de dollars?

Pourtant, le flâneur d'aujourd'hui n'est pas frappé d'horreur en parcourant la rive, à Saint-Joseph, quand, parvenu à la chapelle, il embrasse d'un coup d'oeil le panorama des Éboulements. Voilà près de 15 ans que je pratique cette région de l'ancienne seigneurie acquise en 1810 par ce Pierre de Sales Laterrière dont je fus amené à rédiger la biographie. Combien de fois ai-je gravi et descendu cette côte, tout comme sa soeur jumelle, à l'ouest de Saint-Joseph, la «Côte-à-Misère», ou «Côte-à-Godin», alias «Côte-à-Câlisse»? Aujourd'hui, certes, l'ancienne courbe de la Grande Côte est bien doublée d'une nouvelle voie, sur sa gauche, mais l'une et l'autre se perdent à présent dans la verdure. Fort heureusement, la nature a repris ses droits le long des remblais. Cicatrisées, les coupes hideuses; stabilisés, les formidables comblements alors pratiqués dans les flancs de la seigneurie. Comme si les falaises de Charlevoix (qui en ont vu d'autres depuis le météorite surgi voilà 350 millions d'années) s'étaient passé le mot pour tourner la page. Et, du plateau des Éboulements, le regard se pose à présent sur la plage d'en bas, celle-là même où, le 5 février 1663, se produisit un glissement de terrain provoqué par un de ces séismes qui frapperont encore à maintes reprises la Laurentie.

Séismes

Jean Des Gagniers rappelle ces témoignages dans Charlevoix, pays enchanteur. Échos lointains de ce «tremble-terre», dans les écrits du père jésuite Jérôme Lalemand: «On eût dit que les troncs se détachaient de leur place pour sauter les uns sur les autres, avec un fracas et un bouleversement qui firent dire à nos sauvages que toute la forêt était ivre». On lit ailleurs: «Une forest entiere s'estant detachee de la terre-ferme, s'est glissee dans le fleuve, et fait voir de grands arbres droits et verdoyants, qui ont pris naissance dans l'eau, du jour au lendemain». Visions d'apocalypse rapportées par Marie de l'Incarnation: «Quantite de crevasses sur la terre, de nouveaux torrents, de nouvelles fontaines, de nouvelles collines, ou il n'y en avoit jamais eu; la terre applanie ou il avoit auparavent des montagnes; des abimes nouveaux». C'est aussi la légende de la formation de l'Île-aux-Coudres: «Vers la baie dite de S. Paul il y avait une petite montagne sise sur le bord du fleuve, d'un quart de lieu ou environ de tour, laquelle s'est abysmee, et comme si elle n'eut fait que plonger, elle est ressortie du fond de l'eau pour se changer en islette, et faire d'un lieu tout borde d'ecueils, comme il estoit, un havre d'assurance contre toutes sortes de vents».

Histoire de la seigneurie

Pour ce qui est de la seigneurie attachée à cette région, Jean-Paul Médéric Tremblay en a fait l'historique dans Être seigneur aux Éboulements. Les Lessard, d'abord, puis les Tremblay et enfin, «greffe insolite sur un vieux tremble», l'arrivée des Laterrière. Je m'emploie, dans L'Énigme de Sales Laterrière, à raconter les circonstances dans lesquelles cet aventurier albigeois débarqué au Québec en 1766 a fini sa rocambolesque carrière dans les hauteurs des Éboulements. C'est là qu'il fit bâtir son manoir, près du moulin banal aujourd'hui restauré, que l'on peut visiter, comme on peut aussi parcourir les sentiers attenants. De fort utiles panneaux d'interprétation conçus par René Beaudoin guident le promeneur. Acquis des Laterrière par les Frères du Sacré-Coeur dans les années 1940, ce manoir est devenu un camp de vacances pour adolescents (voir leur site Internet!). C'est dans le carré le plus ancien de cet édifice que je fus aimablement hébergé par les frères, en 1999, alors que je mettais la dernière touche à ma biographie de l'ancêtre. Il en fut de même chez le descendant actuel, Pierre VI de Sales Laterrière, qui m'offrit son toit dans l'arrière-fief des Éboulements, dans le rang Sainte-Marguerite. Dans les archives pieusement conservées par la famille, des correspondances d'un autre temps.

Peu après la mort de son père, l'aîné, Pierre II, avait épousé en 1815 une Anglaise, Marie-Ann Bulmer. Nostalgique de son pays, il retournait régulièrement aux Éboulements. Auteur d'un essai prenant en 1830 la défense des Canadiens, ce Laterrière a aussi laissé de précieux journaux de voyage, que nous avons édités avec Pierre Lespérance. On y lit les parties de chasse et de pêche, mais aussi les baignades auxquelles se livraient les frères Laterrière dans la région. Pierre II et Marc-Pascal, devenu seigneur, entretinrent une longue correspondance jusqu'à la mort de l'aîné. Le cadet poursuivit l'échange épistolaire avec sa belle-soeur. Les rares fois où Marie-Ann consentait à voyager aux Éboulements, la Londonienne supportait mal l'isolement de la campagne charlevoisienne. N'oublions pas que la 138 n'existait pas encore. Non plus que la «Route des Caps», dont on n'entreprit le tracé qu'en 1815 et qui, achevée dix ans plus tard, avait presque disparu, vers 1830, la végétation ayant repris des droits sur le chemin. Seul moyen de voyager alors, la goélette prise à Québec ou à Cap-Tourmente.

C'est encore le bateau (à vapeur, il est vrai!) qu'empruntait en 1870 le romantique abbé Henri-Raymond Casgrain, lorsqu'il visitait son vénérable ami «l'honorable Marc Pascal de Sales Laterrière» (ce dernier fut un élu du comté de Northumberland, actuel Saguenay). Casgrain décrit comment, après cinq heures de «steamboat», on accostait au pied de la seigneurie. «Il fait bon alors de quitter l'atmosphère étouffante, la poussière des rues, pour aller respirer le grand air du fleuve, ses effluves salines, et les

enivrantes senteurs des campagnes.» Et de comparer avantageusement le paysage québécois à Naples et à «son golfe immortel», aux baies de New York et de Boston, aux «âpres côtes de la Provence» et aux «rives montagneuses de Nice et de Gênes» (!). Il en allait autrement, à coup sûr, de l'appréciation que réservait Marie-Ann aux Éboulements. Casgrain écrit : «Quel serrement de coeur, quel écrasant ennui dut fondre sur elle, lorsqu'après son mariage, elle se vit transportée dans cette âpre solitude [...]. "Oh! The Eboulemagne! The Eboulemagne!", s'écriait-elle avec horreur, au milieu de l'hilarité générale». Casgrain, lui, n'avait que des éloges à faire à son hôte, «vénérable octogénaire, un peu courbé par l'âge, mais conservant toujours [...] ce grand air de la noblesse de vieille robe, relevé par une affabilité, une bonhomie charmante». C'est que le bon abbé jouissait d'un accueil princier aux Éboulements, à l'inverse d'Arthur Buies, qui s'y trouvait aussi à la même époque.

Autre chroniqueur littéraire, autre style. Le redoutable pamphlétaire, dont Francis Parmentier a réédité les Chroniques, narre avec toute la fougue et le cynisme qu'on lui connaît son approche des Éboulements, en 1872: «Je suis arrivé ici à trois heures du matin, par une nuit noire comme la conscience d'un ministre fédéral. Les grandes ombres des montagnes, mêlées aux ténèbres dans un vague farouche, pendaient sur le fleuve comme des robes de fantômes silencieux». Là où Casgrain chantait les riants et pittoresques reliefs laurentiens, Buies voit «un endroit à moitié sorti du chaos primitif. Rien de pareil au monde: on dirait un cataclysme arrêté court et qui mugit sourdement dans son immobilité». Pas de doute, Buies reste insensible aux attraits du lieu: «Lorsqu'on débarque sur le rivage des Éboule0ments, si tant est qu'il y a un rivage au pied de ces montagnes échevelées, on éprouve une invincible crainte de les voir s'écrouler sur sa tête et l'on a besoin de se confier dans les lois éternelles de la création». Il est vrai qu'en guise d'accueil au manoir seigneurial, il doit se contenter d'une hôtel insalubre, aux fenêtres scellées, crainte, lui dit l'hôtelier, des séismes et des... loups-garous! Rien à voir avec le charme actuel des auberges de Saint-Joseph ou des Éboulements-en-haut.

Un site enchanteur
Avec l'Île-aux-Coudres, ce sont à présent des cadres bénis, conçus pour les peintres et les vacanciers qui déambulent entre l'Économusée de la goélette et la Papeterie Saint-Gilles, fondée par Félix-Antoine Savard. Des aménagements paysagers presque un peu trop léchés, peut-être, aux yeux du littéraire ou de l'historien, à la recherche, eux, d'une mémoire plus farouche des lieux. Mais comment s'en plaindre? Quel accueil, au Musée du Patrimoine ou au Surouêt, sur la rue principale des Éboulements! Comment faire la fine bouche devant le panorama offert sur la terrasse de cette auberge, alors que le chef vous pilote un fin repas gastronomique? Comment, enfin, résister au charme pétulant de la peintre Michelle Duquette, sise en face de l'église, quand elle vous commente ses dernières oeuvres? Il faut aussi l'entendre évoquer le travail acharné de son époux, feu Jacques Labrecque, folkloriste de renom, qui dota le Québec d'une «Géographie sonore» et dont les archives recèlent des trésors d'art populaire? De quoi inspirer le voyageur d'aujourd'hui, parti sur les traces de tant d'autres villégiateurs...

Membre de la Société des Dix