La tentation de la censure

Le phénomène sociopolitique dit du «woke» décrit un militantisme identitaire progressiste s’appuyant sur une recherche égalitaire et des demandes de justice sociale.
Photo: iStock Le phénomène sociopolitique dit du «woke» décrit un militantisme identitaire progressiste s’appuyant sur une recherche égalitaire et des demandes de justice sociale.

Il y a 100 ans, Mgr Bruchési attaquait de front le cinéma et le théâtre en une du Devoir. Le « wokisme » reprend-il le combat moralisateur ?

Qui a dit que l’histoire ne radote pas ? Alors qu’une vague de dénonciations s’abat sur les universités, les arts et la culture à coups de divisions manichéennes opposant le bien et le mal, la vertu et le vice, il semble bien à propos de rappeler qu’il y a très exactement 100 ans, l’archevêque de Montréal appelait lui-même de ses vœux à bouder les théâtres, à fuir la danse et à honnir le cinéma.

La condamnation ferme et dogmatique a été publiée en une du Devoir en avril 1921 par « Sa Grandeur » Mgr Bruchési sous le titre « Les maux du temps présent ». La lettre pastorale condamnait pêle-mêle le « fléau de la danse », le « cinéma corrupteur », le « théâtre immoral », la « littérature obscène » et la mode vestimentaire exposant « trop de tentations ». Le remède préconisé contre « les embûches de Satan » demandait « plus de pieuses dévotions » et des élites donnant l’exemple.

La modernité transformait la société, les années folles débutaient après la Première Guerre mondiale et la pandémie de grippe espagnole. L’Église catholique paniquait à l’idée d’y perdre ses ouailles.

« Ce que l’archevêque craint par-dessus tout, c’est l’émergence d’une société atomisée, composée d’hommes détachés de l’autorité des traditions, centrés sur eux-mêmes, délaissant devoirs et honneur et n’ayant comme préoccupation que la réussite matérielle », résume l’historien Francis Primeau dans un article intitulé « Le libéralisme dans la pensée religieuse de Mgr Bruchési » paru dans Mens. Revue d’histoire intellectuelle de l’Amérique française (2007).

Un militantisme identitaire

Son cauchemar d’une société atomisée semble maintenant réalisé. En même temps, une sorte de nouveau vent de censure se lève. Comme si la perspective moralisatrice évacuée par la grande porte depuis des décennies rentrait dans la maison commune par une fenêtre.

C’est cette mouvance qui a eu raison du spectacle SLĀV à l’été 2018. La pièce musicale traitant de l’esclavage était jugée trop blanche. C’est la même perspective qui a ostracisé la professeure à temps partiel de l’Université d’Ottawa Verushka Lieutenant-Duval, parce qu’elle a employé un mot honni en classe.

Le phénomène sociopolitique dit du woke décrit un militantisme identitaire progressiste s’appuyant sur une recherche égalitaire et des demandes de justice sociale. Les « éveillés » du politiquement correct se mobilisent pour réformer en profondeur la société et ses institutions, jugées systématiquement discriminantes et au service des Blancs, et surtout des hommes blancs.

Ils souhaitent donc réviser les manuels scolaires, redistribuer les ressources, modifier le langage, décoloniser les savoirs, etc. Ce combat entre oppresseurs et opprimés (selon la sainte triade : sexe, genre, race) se fait souvent au nom de la pureté, et chaque faute, chaque souillure peut mener à une sorte de mise à mort sociale par la cancel culture, une annulation, une dénonciation menant à l’excommunication.

« Il y a une tendance forte dans le discours [woke] à moraliser les sujets et à adopter une perspective très binaire opposant le bien et le mal », résume la spécialiste des religions Catherine Foisy, de l’UQAM, tout en reconnaissant des aspects très positifs dans la démarche critique des inégalités. Il ne s’agit pas ici de dénigrer les revendications souvent fondées, mais d’en comprendre les fondements idéologiques.

« Quand on définit notre discours comme le seul vrai et tous les autres comme des déviants, on établit une forme d’orthodoxie, dit encore Mme Foisy. Dans ce sens, oui, ça se rapproche de discours religieux sans même que l’objet soit formé de croyances religieuses. »

Il y a une tendance forte dans le discours [«woke»] à moraliser les sujets et à adopter une perspective très binaire opposant le bien et le mal [...] Quand on définit notre discours comme le seul vrai et tous les autres comme des déviants, on établit une forme d’orthodoxie. Dans ce sens, oui, ça se rapproche de discours religieux sans même que l’objet soit formé de croyances religieuses.

 

Le sociologue des religions Olivier Moos accepte aussi le rapprochement de la volonté de surveiller et de punir au nom d’une prétendue vérité absolue à un siècle de distance. Il propose lui-même un parallèle (« bien entendu provocateur ») entre le soulèvement woke d’étudiants à l’Evergreen Green College de l’État de Washington en 2017 et la prise de pouvoir des anabaptistes à Münster en Allemagne en 1534-1535.

« Personne n’est plus dangereux que celui qui s’imagine pur de cœur, qu’il soit conservateur ou progressiste », écrit-il de l’Europe au Devoir en rapprochant les perspectives fondamentalistes.

Le grand réveil

M. Moos a publié en décembre une longue et très éclairante synthèse dans la revue Religoscope (« The Great Awokening. Réveil militant, justice sociale et religion ») où il rappelle que de plus en plus d’analyses savantes vont dans ce sens. Elles décrivent le « wokisme » comme « une nouvelle religion civile », un « transfert de la sensibilité morale du protestantisme dans le champ politique » (Joseph Bottum), voire « une forme de néopuritanisme sécularisé » (Ross Douthat). Le politologue canadien Eric Kaufmann parle plutôt d’« une sorte de religion politico-culturelle », et cette métaphore religieuse se veut essentiellement un outil méthodologique comparatif.

M. Moos lui-même y débusque un mouvement sociopolitique plutôt qu’une mouvance cryptoreligieuse : le wokisme fonctionne à la manière d’un système de croyances, mais n’est pas pour autant une religion, dit-il, en soulignant l’absence de références au divin et la volonté de puissance plutôt que le salut des âmes comme objectif ultime.

« Ce Great Awokening plonge ses racines dans différentes césures et tendances idéologiques tout au long du XXe siècle, note-t-il. Pourquoi se manifeste-t-il maintenant plutôt que dans les années 1990, plutôt que dans 10 ans ? Je n’en sais rien. »

Au contraire. Il souligne des facteurs pouvant « contribuer à une réponse ». Il mentionne : « Le changement générationnel, dont témoignent les paniques morales sur les campus nord-américains à partir du début des années 2010 ; les effets “chambre d’écho” parmi les producteurs d’opinions et de savoir dans les institutions de prestige ; l’impact d’Internet et des réseaux sociaux sur la manière dont les individus consomment les idées et construisent leur identité ; les effets environnementaux, comme la polarisation asymétrique du champ politique étasunien ; ou encore la récupération marchande du label de “justice sociale” par un certain nombre d’entreprises. » Et il ajoute : « J’en oublie certainement. »

Ce grand mouvement militant parti des États-Unis s’affirme parmi des groupes marginaux, par une minorité agissante, alors que l’archevêque Bruchési s’exprimait d’une position dominante. Seulement, les Montréalais d’il y a 100 ans continuaient d’aller au cinéma et au théâtre quoi que recommandât « Sa Grandeur » comme la population actuelle ne suit pas toujours les nouveaux éveillés dans leurs anathèmes.

« La majorité de la population ne partage ni le lyrisme moral ni les solutions politiques de ces militants, et pourtant chaque jour nous voyons de nouvelles institutions adopter leurs recettes, de nouveaux malheureux punis pour leur hétérodoxie, explique M. Moos. […] Dans un système complexe, il suffit parfois d’une petite minorité intransigeante de 3 ou 4 % d’une population donnée pour que cette dernière doive se soumettre aux préférences de la minorité. On ne mesure pas l’influence d’un mouvement simplement en comptant le nombre de ses adeptes. L’ampleur de ce grand réveil militant ne peut pas s’expliquer simplement par le lobbyisme des activistes. D’une manière ou d’une autre, il doit aussi répondre à un certain nombre de besoins psychologiques parmi un segment de la population qui y trouve des ressources identitaires, voire spirituelles. »

Un homme de Dieu et les péchés

Mgr Paul-Napoléon Bruchési (1855-1939) est le quatrième évêque et le deuxième archevêque de Montréal. Intellectuel ecclésiastique, deux fois docteur de Rome (en théologie et en droit canonique), il défend une vision conservatrice du monde et de son institution alors que son archevêché chevauche la ville la plus cosmopolite du Canada, elle-même en pleine transformation moderne. Disons que, dans l’avancée vers la modernité, le prélat ne joue pas exactement le rôle de l’accélérateur.

« La matrice intellectuelle du catholicisme est réactionnaire et antimoderne », explique Catherine Foisy, professeure au Département de sciences des religions de l’UQAM, spécialiste de l’histoire socioreligieuse du Québec. « Tout est susceptible d’être soupçonné d’erreur doctrinale. »

Au cinéma, selon la lettre pastorale du 18 avril 1921, il ne voit que « l’amour impur, sous ses formes les plus abjectes de séductions, de prostitutions, de raps, d’adultère, de mariages voués au ridicule ». Le théâtre « rivalise avec le cinéma dans sa course à l’argent et à la corruption », écrit-il.

Pour lui, la littérature se fait « légère, grivoise, obscène ». Les journaux (en fait, certains d’entre eux seulement, et pas Le Devoir du papiste de stricte obédience Henri Bourassa) se font complices en parlant de toutes ces formes artistiques. Le YMCA est aussi attaqué de front.

La professeure Foisy contextualise ce discours traditionaliste et sermonneur en rappelant la crise moderniste de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Le conflit oppose alors la tradition aux idées jugées progressistes. Le pape Pie IX (1846-1878) a pris position contre le rationalisme, la liberté de conscience, le socialisme et le darwinisme. Pie X (1903-1914) force chaque prêtre à prononcer un serment antimoderniste. Les questions soulevées ne seront partiellement résolues qu’au moment du concile Vatican II, dans les années 1960.

L’attaque frontale contre les arts et les moeurs s’inscrit aussi dans une réaction face à des transformations jugées inacceptables. « La lettre pastorale de Bruchési se rattache à une institution hiérarchisée, centralisée, qui cherche à conserver son pouvoir, sa mainmise sur les fidèles, alors qu’elle voit bien que les indicateurs montrent que de plus en plus de jeunes continuent d’aller à la messe le matin pour ensuite aller aux vues », résume l’historienne Foisy.

 
 

Une version précédente de cet article, qui identifiait erronément dans quel contexte la professeure Verushka Lieutenant-Duval avait été ostracisée, a été modifiée.



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