La prostitution, stratégie de survie dans le Montréal du XIXe siècle

Petite maison d’un quartier populaire de Montréal tel qu’on pouvait en voir au milieu du XIXe siècle et qui existait encore, en bien des endroits, au début du siècle suivant, comme sur cette photographie prise en 1903.
Photo: Wm. Notman & Son, Maison, 109, rue Barré, Montréal, 1903. II-146359 © Musée McCord Petite maison d’un quartier populaire de Montréal tel qu’on pouvait en voir au milieu du XIXe siècle et qui existait encore, en bien des endroits, au début du siècle suivant, comme sur cette photographie prise en 1903.

La volonté de la bourgeoisie du XIXe siècle de Montréal d’imposer sa définition de la respectabilité sur l’ensemble de la société, en particulier aux femmes, eut de lourdes conséquences sur celles que l’on nomme aujourd’hui les « travailleuses du sexe ».

À la veille de l’hiver 1841, Martha Hyers mourut. Elle avait 21 ans. Veuve depuis deux ans, elle avait « souffert dernièrement des intempéries ». Comprendre, dans la langue feutrée de l’époque, qu’elle en était réduite à l’itinérance. Noire, analphabète, sans le sou, elle tenait avec son mari, jusqu’en 1839, un bordel.

En huit ans, Martha Hyers fut incarcérée au moins à seize reprises. La prison se substitue alors à l’absence de services sociaux. On y trouve de la nourriture, un asile, des soins médicaux. Martha Hyers avait été traitée en vain, rapporte le coroner, pour des maladies vénériennes, puis sauvée du froid à plusieurs occasions. L’inanition la menaçait. Des femmes comme elle, nombreuses, risquaient de souffrir aussi de la tuberculose, de grossesses non désirées et, surtout, de gestes violents commis à leur égard. Voilà une partie de la vie de ces oubliées qu’aborde l’historienne Mary Anne Poutanen dans un livre tout à fait remarquable intitulé Une histoire sociale de la prostitution. Montréal, 1800-1850.

Professeure à l’Université McGill, Mary Anne Poutanen a gratté dans les archives pour dresser le portrait d’un monde tenu pour sans importance dans l’histoire dominante, laquelle s’attache encore surtout à la vie des puissants. À travers les documents, l’historienne voulait retrouver la voix de ces femmes, les faire enfin entendre. À cette fin, elle a dépouillé patiemment les archives judiciaires, les journaux, des documents divers.

Une autre histoire

Son immense travail nous donne à voir autre chose que l’image maintes fois propagée de la prostituée. Voici devant nous des femmes, des épouses, des sœurs, des amies, des mères, des parentes. Voici le monde social global auquel elles appartiennent. Leur logement. Le marché où elles vont faire leurs courses. L’église où elles prient. Le lieu où elles travaillent. Et la galère quotidienne dans laquelle elles parviennent à survivre, à force de ramer.

Il existe alors des bordels dans tous les secteurs de Montréal, mais surtout près des centres de commerce, des marchés publics, des baraquements militaires et du port. Chemin faisant, Mary Anne Poutanen s’intéresse au monde souterrain des tavernes, de la consommation d’alcool, de la pauvreté, de l’itinérance, de l’immigration

Souvent, ces femmes sont accusées de tous les maux de la société : dévergondage de la jeunesse, itinérance, cambriolages non résolus ou encore corruption. Pour faire valoir leurs droits volontiers bafoués, certaines déposent des plaintes et se battent pour survivre jusque devant les tribunaux. Connaître la justice, c’est bien, mais connaître un juge, est-ce mieux ? Près du port, dans le Vieux-Montréal, un bordel bien connu est en tout cas installé à l’époque dans une maison qui est la propriété d’un juge…

Photo: Musée McCord «Vue du Champ-de-Mars, Montréal», une estampe réalisée en 1830 par Robert Auchmuty Sproule (1799-1845)

À compter de la décennie 1830, le développement de l’État remet en cause les contrôles qui s’exercent sur la société. Contre les femmes, les recours juridiques s’amplifient, au nom de la surveillance et de la discipline. Les femmes qui sont réputées ne pas être encadrées par la domination d’un parent ou d’un homme sont facilement jugées criminelles.

En 1836, une réforme est recommandée pour que l’administration puisse intervenir directement dans les affaires des bordels. Les représentants de la justice, appelés auparavant par les tenancières ou leurs filles pour réguler des histoires de violence ou d’agressions, agissent désormais comme des plaignants. La situation de ces femmes se dégrade. Ces représentants de la justice profitent dès lors, explique l’historienne, « de leur pouvoir discrétionnaire pour réclamer de l’alcool, de la nourriture, des biens et des services sexuels aux tenancières et aux prostituées ». Les documents d’époque montrent que même « des hommes haut placés au tribunal commettaient ces crimes d’extorsion ».

Punir et surveiller

Dans ce Montréal qui ne compte encore que 40 000 habitants, Magdeleine Couture est arrêtée au moins 27 fois, entre 1838 et 1842, « pour avoir été débauchée ». Mais elle l’est aussi pour de petits larcins. À 23 ans, elle est condamnée à 7 ans de pénitencier pour le vol de deux bagues et de deux boucles d’oreilles en or, ainsi que pour diverses bricoles. Pour cela, elle est envoyée au pénitencier de Kingston. Sa mère, Marie-Madeleine McDonald, née à Québec, avait eu dans sa vie un dossier criminel similaire. Son mari était mort. Elle s’était retrouvée avec des enfants à charge. Vous imaginez le reste.

L’historienne excelle à dresser des portraits sociaux complexes. Elle offre des perspectives larges. Au contraire, la bonne bourgeoisie montréalaise de l’époque n’envisage les situations qu’à la pièce, en les réduisant volontiers à une alternative : l’incarcération ou le châtiment, ce qui a pour effet d’aggraver la situation sociale de ces femmes en bien des cas.

Dans les maisons de correction, mises en place au début du XIXe siècle, on envisage à la dure « de remédier à leur comportement ». Comment ? Les femmes y sont soumises à un travail assidu et abrutissant, au nom de l’autodiscipline, du sens de l’industrie et de la tempérance. En prison, elles sont enfermées dans des cellules insalubres, nauséabondes et surpeuplées. En 1815, un document officiel parle de lieux crasseux et écœurants, jamais lavés ou même balayés.

Ces femmes qu’on veut isoler de la sorte de leur société appartiennent pourtant au monde, au-delà des images simplificatrices de marginales qu’on leur accole volontiers pour mieux les en exclure.

La prostitution correspond à une stratégie de survie. Il faut manger. Il faut se loger. Il faut subvenir à la vie des enfants. Cependant, il s’agit d’une erreur de croire que ces femmes sont de pures victimes. La dynamique de la condition de ces femmes s’avère en tout cas plus complexe qu’il n’y paraît à première vue. « Il n’y avait pas de raison unique motivant certaines femmes à se tourner vers la prostitution », soutient Mary Anne Poutanen. Ce choix intervient au cœur d’un répertoire de possibles en matière de stratégies de subsistance. On y a recours « pour être socialement, économiquement et sexuellement indépendantes ». Et dans bien des cas, il s’agit d’une solution temporaire.

Dans la postface de l’édition française, l’historienne indique avoir utilisé, par souci d’exactitude historique, le mot « prostituée ». Si cela était à refaire, elle emploierait plutôt le mot « travailleuse du sexe », écrit-elle, par souci de précision. Au bout de cette vaste étude, elle en vient à conclure qu’« au lieu de chercher à éradiquer la prostitution, sans doute aurions-nous avantage à reconnaître le droit des femmes au libre choix et à promouvoir l’adoption de lois et de politiques sociales qui rendraient ce travail moins dangereux ».

À la lumière de ses recherches, elle invite aussi à se questionner sur le rôle des lois actuelles dans la stigmatisation et les violences que subissent les travailleuses du sexe. « Nous devons en définitive envisager les moyens d’établir des collectivités qui intègrent la présence des travailleuses du sexe au lieu de chercher à les exclure », pense-t-elle.

Une histoire sociale de la prostitution Montréal, 1800-1850

Mary Anne Poutanen, traduit de l'anglais par Hélène Paré, Éditions du remue-ménage, Montréal, 2021, 488 pages.