Les cartes de crédit ciblent les petits achats

Les grosses transactions ne suffisent plus à satisfaire l'appétit des principales cartes de crédit, tentées ces jours-ci de tremper l'orteil dans un nouveau marché: les petits achats.

La nouvelle est passée totalement inaperçue en mars. McDonald's Canada annonçait alors à Halifax qu'un projet-pilote permettrait aux clients de 22 succursales de la région de payer par Visa ou MasterCard. La chaîne aux arches dorées accepte déjà les cartes de crédit à Toronto et aux États-Unis, alors jusqu'ici rien de bien surprenant.

Or le projet-pilote, qui prend fin dans un mois, s'articule autour du principe suivant: pour aller plus vite, les signatures ne sont plus nécessaires pour les achats de moins de 25 $.

Selon MasterCard Canada, environ 200 commerces canadiens permettent déjà à leurs clients de sauter l'étape de la signature en vertu de ce programme que l'entreprise appelle son Quick Payment Service. Aux États-Unis, ils sont déjà 60 000.

«Nous en sommes encore à l'étape embryonnaire ici, dit Nagesh Devata, vice-président à la commercialisation chez MasterCard Canada. Nous voulons élargir le programme, par exemple dans d'autres chaînes de restauration rapide, les cinémas, les pharmacies.»

L'industrie de la transaction inscrit cette stratégie dans la tendance du «micropaiement», car historiquement la carte de crédit accompagne les gros achats. Chez Visa, par exemple, la transaction moyenne est de 112 $.

Les plus récentes données consacrent toujours la domination de la carte de débit, avec 46 % des transactions qui tournent généralement autour de 45 $. L'argent comptant emboîte le pas, à 31 %, tandis que la carte de crédit se situe autour de 20 %. Tout le contraire d'il y a dix ans, lorsque 80 % des sommes dépensées étaient réglées en espèces ou par chèque. Les cartes de crédit y verraient-elles une façon de prendre une bouchée dans les paiements par débit?

«Pas du tout», répond Terry Tweddle, porte-parole de Visa Canada, cette association détenue par 26 membres dont plusieurs grandes banques. «Nous considérons le comptant comme notre plus important concurrent. Nous ne regardons pas le marché par rapport à ce que font les autres, mais plutôt sous l'angle d'occasions de croissance. C'est ce que nous voulons explorer.»

Appelé à se répandre?

Le groupe Moneris, qui distribue les appareils permettant de payer par carte de débit ou de crédit, participe également au projet-pilote à Halifax. Il estime que les 18 prochains mois verront de plus en plus de marchands participer à de tels programmes.

«Il y a de la pression pour trouver la solution ultime. La manipulation d'argent comptant coûte de plus en plus cher aux commerçants, notamment en raison de ce que coûte la comptabilisation. Il y a un risque de vol et ça coûte cher d'avoir des camions de la Brinks pour le transport», dit Kevin Tait, porte-parole de Moneris à Toronto.

McDonald's Canada veut d'abord terminer son projet avant de se prononcer sur le taux de satisfaction des clients et des commerçants, mais il pourrait très bien répéter l'expérience. «Si toutes les parties impliquées sont satisfaites du résultat, nous envisagerons certainement d'amener ce programme dans d'autres succursales», a dit le porte-parole Ron Christianson.

Méfiance

Le groupe Option-Consomateurs s'est dit surpris, pour ne pas dire carrément inquiet, de cette ambition que caressent les cartes de crédit envers les petits achats.

«Ce qu'on voit en général avec l'utilisation des cartes, c'est que plus les gens s'en servent au quotidien pour de petits achats, à un certain moment, c'est là qu'il y a une perte de contrôle», dit Me Isabelle Durand, responsable du service budgétaire chez Option-Consommateurs.

Déjà que certaines institutions financières ont augmenté les taux d'intérêt pour les cartes Visa et MasterCard qu'elles émettent, selon une étude effectuée d'octobre 2003 à juin dernier par l'Agence fédérale de la consommation financière.

«Si on a de plus en plus de cartes, de plus en plus jeunes... Les Canadiens ont en moyenne trois cartes de crédit. Un peu moins de la moitié ne paient pas en totalité leur solde à la fin du mois et doivent donc payer de l'intérêt. Si on vise des transactions de 25 $, c'est qu'il y a moyen de faire des profits.»

Me Durand se préoccupe notamment du fait que les gens ont moins tendance à vérifier le solde de leur carte de crédit que celui de leur compte bancaire, qu'ils peuvent constater lors de chaque opération au guichet. «C'est inquiétant de voir où ça pourrait nous mener en matière de consommation ou de surconsommation.»

Du côté de MasterCard, on affirme que le but est tout simplement d'offrir une option de plus au consommateur. «Mais une personne devrait s'en tenir à un nombre de cartes qu'elle peut gérer et ne devrait pas considérer ces cartes comme de l'argent comptant», dit M. Devata.

Sécurité

Il est déjà possible d'effectuer une transaction par carte de crédit sans signer, par exemple sur Internet et au téléphone, mais le Conseil québécois du commerce de détail s'interroge quant à lui sur les aspects sécuritaires d'un déploiement à plus grande échelle.

«Du point de vue du détaillant, ça ne pourra être limité au seul passage d'une bande magnétique. Il faudra une forme d'identification», dit son président-directeur général, Gaston Lafleur.

MasterCard affirme toutefois que les cas de fraude n'ont pas nécessairement augmenté car les commerces visés ne sont pas de ceux où des malfaiteurs séviraient de toute façon. «Ça n'a pas été une préoccupation jusqu'à maintenant», dit M. Devata. Et s'il y a fraude, l'émetteur de la carte, c'est-à-dire l'institution financière, aura normalement à en assumer la responsabilité.

Au bout du compte, toutefois, la vraie révolution aura lieu sous forme de carte à puce multifonctionnelle. Déjà répandues en Europe, elle remplacera peu à peu la carte à bande magnétique en circulation depuis des années.

Visa Canada, qui compte aujourd'hui 25 millions de cartes au pays, estime que le remplacement de toutes les cartes sera complété d'ici 2010. Pour sa part, MasterCard teste actuellement en Floride sa nouvelle carte PayPass, que l'on brandit tout simplement devant un lecteur.

«C'est là l'avenir, dit M. Tait, de Moneris. L'équipement existe déjà; il suffit d'introduire les cartes. Le vrai micropaiement, ce sera de payer une petite boisson gazeuse sans avoir à régler comptant.»