Photos osées: l’UQAM et une étudiante poursuivie cherchent une entente de gré à gré

«La liberté d’expression, qui est une valeur chère à l’UQAM, ne justifie pas de telles atteintes», avait indiqué dimanche une porte-parole de l’UQAM.
Photo: Alice Chice Archives Le Devoir «La liberté d’expression, qui est une valeur chère à l’UQAM, ne justifie pas de telles atteintes», avait indiqué dimanche une porte-parole de l’UQAM.

Une toge, un logo, et le dessous d’une poitrine. L’UQAM poursuit l’étudiante en arts visuels Hélène Boudreau pour 125 000 $, mais les deux parties dans cette histoire fortement médiatisée négociaient encore lundi pour éviter d’aller plus loin dans les procédures judiciaires. L’établissement reproche à Mme Boudreau d’avoir publié des photos osées qui montrent son logo et nuisent à sa réputation.

La demande d’injonction déposée la semaine dernière par l’UQAM contre l’étudiante en arts visuels Hélène Boudreau est pour l’instant reportée « indéfiniment », ont en effet confirmé au Devoir les avocats des deux parties en litige. Les procédures judiciaires ne sont pas suspendues, puisque les discussions se poursuivent pour trouver « une solution satisfaisante », a indiqué au Devoir l’avocat de Mme Boudreau, Me Jason Novak.

Dans sa poursuite initiale, l’UQAM réclame 125 000 $ à Mme Boudreau et demande une injonction lui ordonnant de retirer les photos en question. L’établissement affirme qu’elle a utilisé sa marque de commerce pour s’enrichir, que ces photos portent atteinte à la réputation de l’UQAM parce qu’elles sont « inappropriées », voire « pornographiques », ou encore « indécentes », apprend-on dans la demande déposée le 31 mars dernier devant la Cour supérieure du Québec.

On apprend dans ce document que c’est d’abord une première photo publiée sur Instagram le 24 février que l’UQAM a demandé à Mme Boudreau de retirer. Cette dernière a ensuite publié diverses photos, dont une avec un doigt d’honneur devant une publicité de cette université, sur plusieurs plateformes, dont la plateforme à abonnement OnlyFans.

Hélène Boudreau soutient quant à elle qu’il n’y a « rien » dans ses photos qui puisse porter atteinte à la réputation de l’UQAM. Sa séance de photos de diplomation, pour laquelle elle a payé et de laquelle elle a tiré au moins une photo, se voulait « plutôt une célébration artistique de l’étape la plus importante de son parcours académique », ont indiqué ses avocats de la firme Spiegel Sohmer.

« La forme d’art que je pratique tend à traduire et [à] refléter les enjeux sociaux et les valeurs qui me meuvent, notamment la libre expression corporelle, la féminité et le féminisme », écrit Mme Boudreau dans sa déclaration sous serment transmise au Devoir. Ne pas reconnaître cette expression artistique serait « avoir une conception dépassée de l’art », y ajoute-t-elle.

« La liberté d’expression, qui est une valeur chère à l’UQAM, ne justifie pas de telles atteintes », a indiqué dimanche une porte-parole de cet établissement d’enseignement supérieur au Devoir.

Mouvement de solidarité

Une vague de soutien a déferlé en solidarité avec Mme Boudreau. Plusieurs autres personnes, dont des travailleuses du sexe, des étudiantes et des humoristes, ont à leur tour publié des photos sur lesquelles elles étaient partiellement dénudées, avec le logo de l’UQAM bien en vue. Au moment où ces lignes étaient écrites, les publications ayant repris le mot-clic #PapaUqam se comptaient par centaines sur divers réseaux sociaux.

« On a voulu lui enlever tout le poids de ses épaules », dit Stéphanie Roussel, l’une des instigatrices du mouvement en ligne et candidate au doctorat en sémiologie dans la même université. Décrivant une « stratégie de subversion », elle dit vouloir riposter à ce geste « hypocrite » : « L’Université se revendique de l’héritage de Nelly Arcan, qui était travailleuse du sexe, mais rejette le travail artistique de celles qui sont là maintenant », illustre-t-elle.

Mme Roussel dit avoir voulu utiliser ses propres privilèges pour prendre ce risque de publier d’autres photos et mettre en lumière la stigmatisation du travail du sexe. « C’est parce que c’est une travailleuse du sexe que l’UQAM oriente sa poursuite vers la perte de réputation. Le paradoxe serait de voir d’autres personnes se dénuder avec le logo, mais sans subir de conséquence. Ce mouvement déconstruit le discours. »

Plusieurs professeurs, sur leurs réseaux sociaux, se sont aussi dits mal à l’aise avec cette poursuite. En entrevue, la professeure au Département d’études littéraires de l’UQAM Lori Saint-Martin a salué le courage et la créativité de ce geste de soutien. Parlant en son nom personnel, elle dit qu’elle y a vu une « campagne extrêmement efficace » qui n’a presque rien coûté et a suggéré qu’à son tour l’UQAM « pourrait dépenser de l’argent beaucoup plus utilement qu’en honoraires professionnels dans une cause qui n’est pas de nature à améliorer son image ».

Mme Saint-Martin remet aussi en question l’interprétation « pornographique » de l’UQAM du contenu des photos. « On peut voir ces photos comme une façon de disposer librement de son corps de toutes les façons, à ses propres conditions », dit-elle.

« Une femme qui se dénude, ce n’est pas instantanément de la pornographie », affirme aussi Pierre Trudel, professeur titulaire au Centre de recherche en droit public de l’Université de Montréal et chroniqueur au Devoir. L’un des principaux reproches de l’UQAM est qu’on se sert de la notoriété de sa marque de commerce pour augmenter son bénéfice dans des sites payants, dit-il.

L’Université retient en effet dans ses procédures que Mme Boudreau a affirmé au quotidien 24H qu’elle gagnait jusqu’à 20 000 $ par mois grâce à ses publications sur OnlyFans, accessibles moyennant une cotisation mensuelle. Dans sa déclaration sous serment, Mme Boudreau affirme avoir retiré les photos de tous ses comptes, mais que la diffusion à grande échelle échappe maintenant à son contrôle et ne lui est pas imputable.

« Est-il approprié qu’une université se mette à décréter que l’usage de son sigle est légal ou non ? C’est un jeu dangereux pour une institution universitaire », conclut M. Trudel.

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