Les «start-up» en anglais d’abord à Montréal

«Le Devoir» a visité près de 250 sites actifs à partir des listes d’entreprises recensées sur Startup Radar de l’organisme Bonjour Startup Montréal
Photo: Laurence Dutton Getty Images «Le Devoir» a visité près de 250 sites actifs à partir des listes d’entreprises recensées sur Startup Radar de l’organisme Bonjour Startup Montréal

Plus de la moitié des jeunes pousses montréalaises en intelligence artificielle et en technologies disruptives et 42 % de celles œuvrant dans les logiciels-services proposent des sites Internet unilingues anglais, selon les données compilées par Le Devoir. Un constat qui reflète la réalité sur le terrain, constatent des gens du milieu.

Le Devoir a visité près de 250 sites actifs à partir des listes d’entreprises recensées sur Startup Radar de l’organisme Bonjour Startup Montréal. La plateforme, mise en ligne l’été dernier, centralise les informations sur les entreprises. À noter : certaines d’entre elles pourraient depuis avoir été acquises et d’autres, ne pas figurer encore sur la liste.

Résultat : la majorité (52 %) de ces entreprises en intelligence artificielle et en technologies disruptives (deeptech) proposent des sites unilingues anglophones. Pour leur part, les pages d’accueil des sites bilingues de ces secteurs (46 %) sont réparties également entre l’anglais et le français.

Quoique moins prononcée, la tendance observée est la même dans le secteur des logiciels-services (SaaS). La part des sites unilingues anglophones représente cette fois 42 % des sites recensés sur la plateforme Startup Radar, alors que celle des sites bilingues représente 52 %. En ce qui concerne les sites bilingues, 55 % proposent l’anglais dans leur page d’accueil.

Aucun des intervenants interrogés par Le Devoir n’a été surpris par les résultats. Ces chiffres correspondent à la réalité observée sur le terrain. « Dans les faits, les pourcentages auraient pu être plus élevés et je n’aurais pas nécessairement été surprise », note Liette Lamonde, p.-d.g. de Bonjour Startup Montréal.

 

Également directrice générale de Montréal Inc., un organisme qui appuie de jeunes entreprises dans leur développement, Mme Lamonde raconte une anecdote vécue il y a deux ans : « Pour un programme de bourse que nous avions, environ 50 % des candidatures étaient remplies en anglais alors que la moitié des dirigeants qui postulaient n’étaient pas anglophones. » La question de la langue est « hypersensible » et représente un réel défi, reconnaît-elle.

La présence notable de l’anglais dans l’univers des jeunes pousses refléterait l’environnement d’affaires particulier dans lequel ces entreprises évoluent, selon Louis-Félix Binette, directeur général du Mouvement des accélérateurs d’innovation du Québec. Leur modèle de croissance, laquelle est rapide et onéreuse, est inspiré des organisations de la Silicon Valley et de Boston.

Les sites Internet, « pour ceux qui en ont », servent généralement de façade aux entreprises pour de futurs clients et des investisseurs. Et leur terrain de jeu est alors « inévitablement mondial ».

« Le cadre a été établi aux États-Unis et tout cela a été exporté par la suite ici et ailleurs. Il en est de même de la terminologie et du langage employés », dit-il. Le terme « start-up » lui-même est un exemple de ce qui s’y déroule. « Quand on s’y arrête, on constate qu’on n’a pas encore trouvé de réelle équivalence en français, comme le mot “courriel” a pu l’être pour “email” », dit-il.

Entreprises innovantes ? Le terme ne fait pas référence à la taille ni à la phase d’expansion. Entreprises en démarrage ? « Est-ce qu’une boutique, un restaurant ou un salon de coiffure qui sont en démarrage ont les mêmes réalités qu’une entreprise qui est dans les technologies médicales ou disruptives ? Non », dit M. Binette. Quant à l’expression « jeune pousse », nombre d’entrepreneurs du milieu la rejettent tout simplement.

En phase de démarrage, la traduction d’un site reste coûteuse pour une jeune entreprise, souligne pour sa part Julien Billot, directeur général de Scale AI, la supergrappe en intelligence artificielle du Canada. « Elle lève des fonds et, prioritairement, elle va s’adresser dans la langue des marchés qu’elle vise, soit pour les clients ou les investisseurs. »

 

Évidemment, si leur clientèle est québécoise, le fait français sera davantage pris en considération. Il cite l’exemple de Dialogue, jeune pousse montréalaise en télémédecine qui a fait son entrée en Bourse cette semaine et dont la croissance a été fulgurante au cours des cinq dernières années. « Son site est offert dans les deux langues. Lorsqu’elles en ont les moyens et qu’elles sont basées à Montréal, les start-up restent très sensibles à la langue. »

Julien Billot estime que ce « problème » relève peut-être de caractéristiques sociolinguistiques plus vastes. « C’est triste, mais la réalité est que la plupart des francophones qui sont dans le secteur parlent l’anglais, mais que très peu d’anglophones parlent le français. »

Et cette réalité, elle est observable dans les grandes entreprises également, indique celui qui a été p.-d.g. de Pages jaunes à Montréal de 2014 à 2017. « Le siège était à Montréal et 90 % des gens y parlaient en français. Mais lors de réunions avec des équipes de Toronto où des gens ne parlaient pas un mot de français, bien, les réunions étaient en anglais. »

Il n’en reste pas moins que de nombreuses entreprises du secteur ont l’anglais pour ADN linguistique. N’y a-t-il pas un risque que le secteur évolue essentiellement en anglais et que la langue d’usage soit celle de Shakespeare ?

Lorsqu’on pose cette question, Liette Lamonde prend quelques secondes avant de répondre : « Sûrement. » Elle précise aussitôt sa pensée : « Mais je ne peux pas mesurer jusqu’à quel point les nouvelles générations sont aussi sensibles que les précédentes à l’usage du français, au risque de perdre notre langue et notre culture. Les risques peuvent être élevés s’ils vivent bien en utilisant une autre langue que le français. »

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