Des chiffres autour du français, une langue fragile

Une multitude d'indicateurs statistiques sont utilisés pour surveiller l'état du français au Québec. Mais si chacun a une utilité, tous n'ont pas la même importance.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne Une multitude d'indicateurs statistiques sont utilisés pour surveiller l'état du français au Québec. Mais si chacun a une utilité, tous n'ont pas la même importance.

Pour certains, le français est en « chute libre », sur la pente d’un déclin important. Pour d’autres, le portrait est beaucoup plus nuancé : parlons d’une langue en situation de « fragilité ». À la source de ces visions divergentes, une montagne d’indicateurs qui ont chacun une utilité, mais qui n’ont pas toutes la même importance. Décryptage.


Langue maternelle

Si la valeur de cet indicateur ne fait pas consensus, il est néanmoins très clair : le poids démographique de la population de langue maternelle française (LMF) ne cesse de diminuer, et continuera de décroître. En 1996, 81,5 % de la population québécoise avait le français pour langue maternelle. En 2016, c’était 78 %. Mais, surtout, Statistique Canada prévoit que, en 2036, ce sera autour de 70 %.

Les données montrent une relative stagnation du poids de la population de langue maternelle anglaise (8,8 % en 1996, estimation à 8,7 % dans 15 ans). Le corollaire, c’est donc l’augmentation soutenue du nombre de Québécois possédant une langue maternelle tierce : ils représentaient 9,7 % de la population en 1996, ils seront plus de 21 % en 2036, prévoit-on.

Sur l’île de Montréal, la population de LMF est passée de 53,4 % en 1996 à 48,2 % lors du dernier recensement. On compte plus du tiers (34 %) de la population qui est de langue maternelle autre, et Statistique Canada anticipe pour elle une croissance de près de 10 points de pourcentage dans les prochaines années. Résultat : nous aurons d’ici 15 ans autant de personnes de LMF que de langue maternelle tierce à Montréal.

Langue de conversation

« Pour moi, la langue maternelle n’est pas un bon indicateur pour définir la vitalité d’une langue », dit Richard Marcoux, directeur de l’Observatoire démographique et statistique de l’espace francophone et membre de deux comités qui conseillent l’Office québécois de la langue française (OQLF) et Statistique Canada. Parce qu’on peut très bien vivre en français tout en ayant une autre langue maternelle, dit-il — et plusieurs le font.

La vitalité se mesure donc autrement, selon lui. Entre autres dans la capacité des gens à soutenir une conversation en français. Sur ce front, les nouvelles sont bonnes : peu importe leur langue maternelle, 94 % des Québécois se disaient capables de parler et de comprendre le français en 2016… ce qui est exactement la même proportion que 20 ans plus tôt. « Ces données sont encourageantes et […] cette capacité de soutenir une conversation en français restera stable dans les années à venir », disait l’OQLF en 2019.

 

De plus, en 2016, parmi l’ensemble des personnes immigrantes du Québec, 80,5 % ont déclaré être capables de soutenir une conversation en français.

Langue à la maison

La langue la plus parlée à la maison est un indicateur intéressant, mais qui « ne rend pas toujours compte de la réalité linguistique de ce qui se passe dans cette maison — parce qu’on est de plus en plus rattrapés par le multilinguisme », affirme Richard Marcoux.

À cet égard, on remarque une diminution graduelle de l’importance du français : près de 83 % de la population du Québec parlait le plus souvent français à la maison en 1996. Lors du dernier recensement, un transfert de deux points et demi de pourcentage s’est fait au bénéfice des langues tierces. L’anglais est stable à un peu moins de 11 %.

Pour l’OQLF, les écarts enregistrés entre ces recensements « se révèlent importants » et illustrent des tendances réelles.

Langue à l’école

C’était l’un des grands objectifs de la Charte de la langue française : l’école en français au primaire et au secondaire. Les données de l’OQLF montrent le succès de ce volet : entre 1976 (juste avant l’adoption de la loi 101) et 2015, le pourcentage des élèves de langue maternelle autre qui avaient le français pour langue d’enseignement est passé de 20 % à près de 90 %. À l’époque, environ 8 % des élèves de langue maternelle anglaise allaient à l’école en français : ils étaient près de 28 % en 2015.

C’est la suite des choses qui fait débat depuis plusieurs années : devrait-on, ou pas, restreindre l’accès aux cégeps anglophones ? Sur le plan statistique, on peut voir que les étudiants de langue maternelle française sont de plus en plus nombreux à poursuivre leurs études postsecondaires en anglais : ils étaient 21 % à fréquenter des collèges de langue anglaise en 2002 et 28 % en 2015.

Langue d’usage public

Rappelons-le : la Charte visait à faire du français la langue usuelle commune dans la sphère publique — dans les rues, les commerces, les écoles, les milieux de travail. À cet égard, les différentes données montrent bien l’écart entre Montréal et le reste du Québec.

 

En dehors de la métropole, 87,2 % de la population a le français pour langue d’usage dans l’espace public et un autre groupe de 5,9 % utilise tant le français que l’anglais (données de 2016). Mais sur l’île de Montréal, ils sont 17,2 % à utiliser les deux langues, alors que 58,4 % fonctionnent en français. Près du quart de la population de l’île parle anglais au quotidien.

Langue de travail

Les spécialistes le disent tous : l’indicateur de la langue de travail a peut-être ses limites (il ne concerne qu’une partie de la population, notamment), mais il est central pour mesurer l’état du français. Or, la tendance est connue : au Québec, le recours au bilinguisme en milieu de travail est en croissance, alors que la proportion de travailleurs qui travaillent surtout en français diminue.

C’est évidemment dans la région de Montréal que le phénomène est le plus évident. Les recensements montrent qu’entre 2001 et 2016, la proportion de travailleurs qui utilisaient seulement le français a baissé de deux points, pour s’établir à 70 %. L’anglais seul a aussi reculé (d’un point, à 17,5 %), alors que le bilinguisme a augmenté de trois points (10,7 %).

Mais une nouvelle étude dévoilée cette semaine par l’OQLF donnait un son de cloche plus révélateur pour la seule île de Montréal : 53,3 % des Montréalais travaillent en français, alors que 25 % utilisent autant le français que l’anglais et que 18,7 % emploient seulement l’anglais.

 

Plus largement, l’OQLF observe que « le français est la langue de travail de la grande majorité des travailleurs au Québec. Toutefois, il apparaît que le français n’est pas utilisé exclusivement et qu’il est de plus en plus utilisé avec l’anglais ». La question demeure de déterminer dans quelle mesure les exigences de bilinguisme sont justifiées.

Langue d’accueil

Formule de politesse neutre ou preuve du déclin du français ? Le Bonjour-Hi divise et préoccupe depuis plusieurs années. Au-delà des reportages médiatiques à ce sujet, les données de l’OQLF montrent qu’en effet, le recours à l’anglais comme langue d’accueil dans les commerces de l’île de Montréal augmente rapidement.

En 2010, le français était la langue d’accueil spontanée dans 84 % des commerces. Sept ans plus tard, on enregistrait un recul de 10 points de pourcentage… Le transfert s’est fait au profit de l’anglais seul (cinq points de plus) et à celui d’un accueil bilingue (cinq points, pour atteindre 8,4 %).

 

Par contre, une fois passé cet accueil initial, « l’incapacité de se faire servir en français était une situation marginale en 2017 : le taux de service en français atteignait 96,4 % sur l’île de Montréal (avec ou sans demande explicite d’obtenir un service en français) », a remarqué l’Office.

Un autre élément important — et qui soulève souvent des controverses — autour de la question des commerces : la langue d’affichage. Entre 2010 et 2017, l’OQLF a certes noté une progression du taux de conformité à la Charte quant à l’affichage général : de 72 % à 77,5 %. Mais cela laisse encore 22,5 % des commerces qui sont non conformes…

Langue culturelle

Beaucoup le disent : la vitalité et le pouvoir d’attraction du français passent par le champ culturel. Ce qu’on lit, ce qu’on écoute, ce qu’on voit — ce qu’on ressent.

En 2016, l’OQLF a mesuré les habitudes de consommation culturelle des Québécois dans huit domaines, et en fonction de la langue parlée le plus souvent à la maison. Chez ceux qui parlent français à la maison, le constat était clair : la culture se consomme aussi largement en français (85 % des livres, par exemple)… sauf pour la musique (26 %).

Langue de substitution

L’OQLF s’intéresse dans ses nombreuses études à la question de la « substitution linguistique » — une donnée qui compare la langue maternelle avec la langue parlée le plus souvent à la maison et qui mesure l’attractivité du français.

Sur l’île de Montréal, en 2016, on comptait environ 48 % de personnes de LMF, mais 53 % de personnes qui utilisaient le plus souvent le français à la maison (un écart positif de cinq points). L’anglais profite pour sa part d’un écart positif de près de huit points (17 % de langue maternelle, 25 % de locuteurs à la maison). Ces 13 points combinés veulent donc dire que, parmi la population qui a une langue maternelle autre (34 %), beaucoup de personnes ne la parlent pas de façon prédominante à la maison (21 %).

Pour l’OQLF, ces résultats « rendent compte des difficultés, malgré une amélioration de la situation, à effectuer une substitution linguistique vers le français ». Autrement dit, quand un transfert s’effectue, c’est davantage vers l’anglais. Mais l’Office notait aussi que, « parmi les personnes immigrantes de langue maternelle autre, il y a eu une amélioration de l’attraction du français comme langue parlée le plus souvent à la maison, particulièrement parmi les personnes arrivées récemment ».

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