Le long du boulevard Saint-Laurent, écouter, pour voir

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir «C’est un endroit très montréalais qui attire les touristes et les résidents du Mile-End. On parle anglais et français. Les employés arrivent de partout dans le monde», raconte Sébastien Valvo, le patron du Café Melbourne, situé sur le boulevard Saint-Laurent.

La scène est à Montréal, c’est-à-dire quelque part. Plus précisément, la « Scène au bout du quai Stage » (c’est bien son nom officiel affiché) se trouve au bord du fleuve, tout au bout du quai King-Edward, à Montréal, au Québec de la loi 101 faisant du français la langue officielle et d’affichage, au Canada bilingue. Dans le partage des compétences, le Vieux-Port tombe sous autorité fédérale et donc dans le « traduidu » et le sabir à la canadienne qui donne aussi ailleurs Postes Canada Post.

Le quai King-Edward, construit au tout début du XXe siècle pour l’un des plus grands ports à grains du monde de l’époque, ne sert plus de hangar maritime. Il abrite en lieu et place d’immenses stationnements et le Centre des sciences.

Sur cette scène, donc, sous cette affiche en faux palindrome, sur un banc, il y a quelques matins de la fin de l’hiver de notre grand mécontentement pandémique, Hakim Lacelle est le seul humain à contempler la vue exceptionnelle des eaux en débâcle, face à l’île Sainte-Hélène, devant les cubes superposés d’Habitat 67.

 

En vidéo | Le boulevard Saint-Laurent, du fleuve à la rivière

« Je suis venu ici penser à un nouveau projet de tiny houses, de petites maisons préfabriquées », explique le jeune homme de 24 ans originaire de la Rive-Nord. Dans sa famille d’entrepreneurs (Les Lacelle possèdent plusieurs entreprises, dont un hôtel), on parle français. Le père vient du Québec, la mère du Maroc. Hakim a étudié en sciences politiques à l’Université de Montréal. Il maîtrise l’anglais, se débrouille en espagnol, a appris l’alphabet cyrillique pour un projet de voyage transsibérien maintenant retardé. Il a déjà visité 64 pays, dit-il fièrement.

« Mon grand-père avait une ferme dans le coin de Mirabel. Il ne parlait presque pas anglais. Ma mère ne m’a pas appris l’arabe et je le regrette. Je voudrais bien parler russe ou mandarin. Au travail, l’anglais prend de la place, parfois beaucoup de place. Dans certains domaines, on se croirait à New York. Mais à Montréal, pour moi et mes amis, c’est en français que ça se passe. »

La suite du périple linguistique au gré d’une vingtaine de rencontres en remontant le boulevard Saint-Laurent va abonder dans son sens : à Montréal, c’est effectivement en français que cela semble surtout se passer. L’anglais reste présent, utile, nécessaire souvent, parfois impératif, ne serait-ce que pour servir certains clients locaux ou internationaux. N’empêche, la langue d’usage, commune, d’intégration et d’affichage dans les commerces, au boulot ou à l’école, demeure le français.

 

La législation sur la langue pourra certainement être revue, améliorée et bonifiée par le gouvernement caquiste dans les prochains mois, comme le fédéral retouchera à sa propre Loi sur les langues officielles. Le constat demeure imparable : si on peut faire mieux, la loi 101 et ses suites ont complètement transformé ce coin névralgique de la ville comme le reste de la métropole et du Québec.

La conclusion aurait pu être différente sur une autre grande artère. Une collègue du Journal de Montréal a été accueillie uniquement en anglais dans près de la moitié des commerces visités de la rue Sainte-Catherine Ouest pendant la pandémie en novembre. Mais bon, ici, maintenant, l’idée était de remonter du fleuve jusqu’à la rivière des Prairies en zigzaguant autour de l’artère centrale — et à vrai dire capitale — pour comprendre la vie des langues et des habitants, « de souche » ou bouturés, dans cette cité cosmopolite encore et toujours façonnée par des communautés historiques sans cesse enrichies par de nouveaux arrivants.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir La boutique Tan Nam, dans le quartier chinois

Haut la « Main »

« Le boulevard Saint-Laurent a pendant longtemps été la principale artère par laquelle les immigrants, notamment ceux venus de l’est et du sud de l’Europe, se sont installés à Montréal puis au Canada », explique le professeur Pierre Anctil de l’Université d’Ottawa, grand spécialiste de l’immigration et des communautés juives en particulier. «Deux millions d’immigrants sont arrivés par bateau au début du XXe siècle. Ils remontaient ensuite la Main et s’y installaient. L’ouest de la ville était trop cher et l’est, trop francophone. »

La rue pompeusement « boulevardisée » (elle n’est ni large ni arborée) et ses environs offrent des loyers abordables (les immeubles de logements, les plex, apparaissent alors à Montréal) et de petites communautés d’accueil. Les Chinois (en grande majorité des hommes) venus de Colombie-Britannique s’installent des deux bords de la rue De La Gauchetière jusqu’à l’imposition d’une taxe d’entrée de 50 $ puis de 500 $ par personne. Les juifs ashkénazes, les Ukrainiens et d’autres ressortissants de l’Empire russe, puis les Italiens, les Portugais, les Grecs et d’autres encore des Balkans suivent pendant des décennies. La métropole du Dominion passe de 254 278 habitants en 1891 à 490 504 en 1911.

« Le boulevard Saint-Laurent, c’était la Société des Nations en concentré, dit le professeur Anctil. On y parlait des dizaines de langues et il y avait des journaux produits sur l’artère en grec, en yiddish, en cantonais. Mais l’anglais dominait dans les affiches et les services. »

Deux millions d’immigrants sont arrivés par bateau au début du XXe siècle. Ils remontaient ensuite la Main et s’y installaient. L’ouest de la ville était trop cher, et l’est, trop francophone.

L’artère multiculturelle s’arrêtait à la rue Jean-Talon jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. La seconde génération d’immigrants a ensuite déménagé vers des quartiers plus chics, d’où par exemple les cinq synagogues, dont quatre reconverties au nord de Sherbrooke. Les Italiens ont massivement choisi Saint-Léonard. Eux comme tous les autres néo-Canadiens passaient rapidement à l’anglais par attrait continental, par avantage sonnant et trébuchant, mais aussi simplement parce que l’accès aux écoles confessionnelles catholiques de la majorité francophone leur était institutionnellement bloqué.

« Les immigrants s’anglicisaient par défaut, dit M. Anctil. Le Canada français ne faisait rien pour les intégrer. Ils ne les voyaient pas comme un apport essentiel, même pas les Italiens catholiques, ce qui en dit long. André Laurendeau, dans Le Devoir des années 1950, sera un des premiers à demander que l’on commence à les franciser. Il n’y avait pas de désir politique. Cette volonté existe maintenant avec les outils aussi. Il y a un nouveau discours au Québec qui considère les immigrants comme un apport, une contribution, un avantage. »

La loi 101 de 1977 signale une rupture fondamentale avec un siècle de négligence. Les réticences, les blocages et les contestations, y compris judiciaires, vont suivre. « Je suis de Québec et quand je suis arrivé à Montréal, la loi 101 commençait à être appliquée, explique le professeur. J’ai croisé des gens qui refusaient de parler français, surtout des Anglo-Britanniques en fait. Cette attitude a disparu. »

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Affichage sur la loi 101 et les magasins Steinberg

La langue au palais

Me Michael Morena travaille en droit criminel dans les deux langues officielles. Ce matin, il intervient dans la salle des comparutions et des enquêtes sur remise en liberté du palais de justice de Montréal (1, rue Notre-Dame Est), le plus haut édifice du boulevard, qui fêtera son 50e anniversaire en novembre. La comparution se veut le premier contact de l’accusé avec la cour, qui peut le remettre en liberté ou pas.

La visiocomparution permet de rejoindre les personnes arrêtées aux quatre coins du Québec — ce matin-là, en traitement à l’Hôpital général juif de Montréal, au centre de détention de Sorel, jusqu’à celui de Port-Cartier. Les avocats présents dans la salle 3.7 parlent français entre eux quand le juge s’absente, adoptent l’une ou l’autre langue avec leur client et le magistrat de la Cour du Québec. Dans un cas, une avocate réclame et obtient une nouvelle audience le lendemain avec un interprète espagnol.

« Ma langue maternelle, c’est l’anglais, explique Me Morena. On parlait anglais à la maison et mes parents [d’origine italienne] ont étudié en anglais, mais ils voulaient que je maîtrise le français, alors j’ai fait mes études primaires et secondaires dans cette langue. Je suis passé au cégep et à l’université d’abord en anglais, puis en français. Je suis très content de cette double formation dans les deux langues qui m’a beaucoup aidé. »

Il explique que dans son bureau réunissant six avocats indépendants anglophones, allophones ou francophones, tous peuvent plaider dans les deux langues. « Au début, c’était plus compliqué pour moi de plaider en anglais parce que je ne connaissais pas la terminologie juridique dans cette langue, dit Me Morena. J’observe que la plupart des avocats au palais sont parfaitement à l’aise ou plutôt à l’aise dans les deux langues. À Montréal, je n’ai jamais croisé un juge qui ne parle pas anglais et français. »

 
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Un panneau mural à l'angle du boulevard Saint-Laurent et de la rue de la Commune, dans le Vieux-Montréal

On se tient donc loin de la cacophonie observée par Alexis de Tocqueville en 1831 (72 ans après la Conquête) dans une cour de justice du Bas-Canada où l’anglais et le français se côtoyaient sans que les avocats, les juges ou les accusées soient nécessairement bilingues ! Le fin observateur réputé prophétique avait eu cette phrase terrible : « Je n’ai jamais été plus convaincu qu’en sortant de là que le plus grand et le plus irrémédiable malheur pour un peuple, c’est d’être conquis. »

La remarque a été resservie par un chroniqueur quand le Barreau du Québec a demandé pendant un petit temps de faire invalider les lois du Québec jugées inconstitutionnelles pour des questions de traduction. La direction du Barreau, qui y a ses bureaux, a refusé une entrevue dans le cadre de la tournée du boulevard.

Le torchon brûle cette fois entre le ministre de la Justice Simon Jolin-Barrette et la juge en chef de la Cour du Québec sur la langue des magistrats. Le ministre trouve déraisonnable d’exiger le bilinguisme institutionnel généralisé à la Cour du Québec. Un poste sans exigence linguistique a donc été ouvert à Longueuil. La juge en chef Lucie Rondeau a répliqué que l’obligation est formulée « quand on pense que c’est nécessaire », surtout dans la grande région de Montréal.

« C’est un cas où le ministre dépasse les limites, commente Me Morena. C’est un droit constitutionnel d’être jugé dans la langue officielle de son choix. Il faut donc des juges capables de suivre les procès. C’est une question budgétaire aussi : sinon on va devoir tout traduire dans certains cas. »

Jouer le jeu

Au travail, par contre, la Charte de la langue française du Québec demeure on ne peut plus claire et nette : le français est obligatoirement la langue d’usage des entreprises de compétence provinciale. Le secteur du jeu vidéo, réputé mondialisé et anglophile par choix et par nécessité, respecte-t-il ce droit ?

« L’ensemble de nos communications écrites, en tant qu’employeur et à l’attention de l’ensemble de notre personnel, se fait d’abord en français, suivi de l’anglais », explique par courriel le relationniste du géant Ubisoft, Antoine Leduc-Labelle, en précisant que la filiale québécoise du groupe français possède son certificat de francisation depuis le milieu des années 2000. « Pour les employés dont le français n’est pas la langue première, notamment les employés que nous embauchons à l’international, nous offrons gratuitement de l’accompagnement dans l’apprentissage du français. »

Pas moyen de vérifier sur place, dans l’immense ancienne usine textile de l’intersection Rachel–Saint-Laurent : les employés sont en télétravail et Ubisoft refuse l’entrevue téléphonique complémentaire. L’industrie du jeu vidéo du Québec emploie environ 13 000 personnes réparties dans 250 studios, dont une majorité installée dans le Vieux-Montréal et le long du boulevard, souvent en débordant vers les rues attenantes.

 
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Le pont d’étagement séparant les quartiers du Mile-End et de la Petite Italie

Affordance, dans le Mile-Ex, est du lot. La compagnie fondée en 2013 se spécialise dans le jeu et le matériel éducatifs. En collaboration avec l’Office québécois de la langue française (OQLF), le studio a profité de la Journée internationale de la francophonie (le 20 mars) pour lancer Ludmo, une plateforme en ligne gratuite regroupant plusieurs jeux et outils numériques faisant la promotion de l’apprentissage et de l’usage du français dans l’industrie du jeu : Mots de jeux répertorie le vocabulaire spécialisé du secteur (mailleur, artiste de texture, jeu d’infiltration…) ; Défi Québec propose des tests sur la culture et la langue québécoises.

« Nous sommes capables de travailler dans les deux langues, nous sommes vraiment chanceux et enthousiastes de pouvoir réaliser des contrats aux États-Unis, et nous avons beaucoup de partenaires au Québec », explique Avery Rueb, cofondateur d’Affordance, dont environ la moitié des créations se font pour des jeux en anglais. « Notre équipe compte une vingtaine d’employés. Tout le monde est francophone et pour moi, c’est très important de travailler et de m’exprimer en français. Je suis anglophone, mais je dirige les réunions en français et je parle toujours en français aux équipes. »

Avery Rueb, Américain d’origine, a eu le coup de foudre à 20 ans pour le français en visionnant le film Le méprisde Jean-Luc Godard mettant en vedette Brigitte Bardot. « J’ai été tout de suite emballé par cette langue », dit-il. Il a déménagé en France et y est resté quatre ans pour faire une maîtrise. Il enseignait le français langue seconde à Boston quand un second choc linguistique s’est produit à l’occasion d’un voyage à Montréal avec des étudiants. « J’étais ici depuis une heure quand j’ai décidé de m’y installer. »

Les bureaux d’Affordance occupent une ancienne usine de la rue Beaubien, en retrait du boulevard Saint-Laurent. Le slogan de compagnie annonce créer des jeux pour changer le monde. « Il y a cinq autres entreprises numériques dans l’immeuble et toutes ont le français comme langue de travail », dit fièrement le Québécois Rueb.

La présidente de la Guilde du jeu vidéo ne le contredit pas. « Toutes les entreprises respectent les obligations de l’OQLF, dit Nadine Gelly. Le français est d’ailleurs un atout dans le secteur puisqu’il permet de développer des produits pour toute la francophonie. »

La Guilde, la plus grande association sectorielle du monde, s’associe au projet Ludmo. « À Paris, on parle plus anglais dans les compagnies de jeu vidéo qu’à Montréal, dit encore Mme Gelly. Nous avons fait d’énormes efforts pour sa francisation au Québec. » Elle ajoute l’exemple de MegaMigs, principale foire professionnelle au Canada, qui se déroule dans les deux langues.

« Nous avons présenté une centaine de conférences à des participants d’une vingtaine de pays en novembre, et tout était accessible en français », explique la présidente.

En français, svp

Les commerces et les services du boulevard ne semblent pas opérer autrement. La Main a complètement changé de langue d’affichage et d’usage par rapport à la situation du début et du milieu du XXe siècle jusqu’aux Olympiques. Le service a été offert en excellent français dans une dizaine de boutiques et de restaurants visités entre les rues Sherbrooke et Jean-Talon, et très rarement après le symboliquement discrédité « Bonjour-Hi ».

 
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Au café Melbourne, l’accueil se fait en français. Sa clientèle est aux trois quarts anglophone et peut être servie dans sa langue.

Sébastien Valvo a dit « bonjour » dans son Café Melbourne au nord de l’avenue du Mont-Royal. Français immigré il y a « cinq ou six ans », il a racheté le petit restau à brunch où il travaillait des anciens proprios, deux Australiens. D’où l’appellation commerciale.

« Les seules tensions linguistiques que j’ai observées, c’était vis-à-vis d’eux : ils se faisaient insulter par certains clients parce qu’ils ne parlaient pas français, dit M. Valvo. C’était assez choquant. »

La clientèle demeure aux trois quarts anglophone et peut être servie dans sa langue. « C’est un endroit très montréalais qui attire les touristes et les résidents du Mile-End. On parle anglais et français. Les employés arrivent de partout dans le monde. »

Franchement, en ce moment, Sébastien Valvo a bien d’autres soucis que de savoir dans quel idiome saluer la clientèle qui manque. Les affaires reprennent lentement après un hiver catastrophique. « En janvier, je pouvais compter 10 $ dans la caisse à la fin de certaines journées. »

À l’intersection suivante (Villeneuve), un couple de Français a ouvert un comptoir de restauration rapide offrant des « french tacos braisés ». Le café s’appelle Snatch. Sa devise, peinte en vitrine, annonce : « From Paris With Love ». Mais bon, les clients défilent et la sympathique proprio, Nora Abbar, prend le temps de se confier un peu pendant que Nadir, son mari, poursuit le service avec quelques employés.

La famille comptant trois jeunes enfants est originaire de la région parisienne. Elle avait le projet d’immigrer ici depuis six ans. Un repérage l’a convaincue de reprendre le local d’un restau disparu comme tant d’autres. Snatch a ouvert en juillet 2020, en pleine crise sanitaire mondiale et locale !

« On a un produit unique qui plaît, dit Mme Abbar en parlant de sa galette de blé formant une pochette à frites. C’est bon et facile à emporter, ce qui est un avantage en pandémie. »

Le comptoir a de la difficulté à recruter, mais a fini par dénicher des étudiants sans PCU. Le travail comme le service se font en français et en anglais, au gré du client, mais beaucoup en français parce que les autres immigrés de France sont heureux de retrouver cette spécialité bien de chez eux. « Je demande parfois aux employés de me parler en anglais pour que je m’améliore dans cette langue », ajoute Mme Abbar.

Les immeubles des environs appartiennent encore souvent aux descendants des immigrants portugais, juifs ou italiens. La serrurerie Piché J et fils, plus au nord, de biais avec Ubisoft, occupe son propre immeuble depuis les années 1940. Le fondateur de l’entreprise il y a près d’un siècle (en 1924, comme le dit l’enseigne) venait de Ferme-Neuve. Il a ouvert sa première boutique à quelques pas, rue Saint-Viateur, une trentaine d’années avant la fameuse fabrique à bagels lancée par un rescapé de Buchenwald.

Son arrière-petit-fils, Christian Piché, assure maintenant aux commandes comme aux dépannages sur la route. Il dirige cinq employés. Son oncle travaille aussi dans l’entreprise. « On parle anglais et français à nos clients », dit le serrurier en expliquant que ses services essentiels n’ont pratiquement pas ralenti pendant la pandémie.

Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Giuseppe, que tout le monde appelle Joseph, a repris avec son frère Angelo le commerce familial, le café Lino.

Plus au nord encore, Angelo Macchia et son frère Giuseppe — que tout le monde appelle Joseph — ont aussi repris le commerce familial, le café Lino, qui se spécialise dans les grains torréfiés et les « machines à expresso » comme le dit l’auvent en façade.

La clientèle des restaurants a fondu. Il reste les particuliers que le café Lino tente de plus en plus de rejoindre en ligne et sert dans la langue de leur choix. « Mais je suis très mauvais en anglais », admet Angelo, accoudé au comptoir. Un portrait du pape Jean-Paul II est épinglé derrière la caisse. Le père fondateur du café Lino, maintenant retiré des affaires, venait de la région de Molise en Italie. Il parle italien à ses rejetons, e tutto è bene.

À l’école du français

Le boulevard s’arrêtait tout près il y a un siècle. Montréal a été et continue d’être un carrefour du vaste monde, et les nouveaux arrivants se répartissent maintenant partout dans la grande région métropolitaine. Le hasard et la nécessité font que les quatre anciens élèves de l’école secondaire Sophie-Barat, tout au nord de l’île, réunis par l’enseignant de français Michel Stringer, sont tous issus au moins en partie de l’immigration d’un pays arabophone.

Firas Al Haddad et Mario Alhaj (18 ans tous les deux) sont arrivés avec leur famille syriaque réfugiée de Syrie il y a une décennie, et ils parlent arabe à la maison comme entre eux ; Raphaël Bencheqroun (17 ans) a un père Marocain, ne comprend pas la langue paternelle, mais souhaite l’apprendre ; Aïcha El Hedhiri (32 ans) se fait parler en arabe par sa mère et elle répond souvent en français.

« Quand j’étais plus jeune, la règle à la maison c’était de parler arabe, dit la jeune femme dans son accent typiquement montréalais. Avec mes amis arabophones, je parle plus souvent en français parce qu’on parle des dialectes arabes différents. Je suis née ici. J’ai été éduquée dans les écoles publiques en français. Mon arabe, je l’ai perfectionné par moi-même en suivant des cours à l’université. Je trouvais dommage de perdre cet héritage-là. Mais je maîtrise beaucoup mieux le français. »

 
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir La rue Sommerville est la dernière à croiser la route du boulevard Saint-Laurent, avant qu’il ne prenne fin au bord de la rivière des Prairies.

L’ancien pensionnat Sophie-Barat occupe un site exceptionnel avec un grand terrain boisé au bord de la rivière des Prairies, à quelques intersections du boulevard. Le vandalisme d’État puis la négligence ont ravagé puis laissé l’immeuble sans soins pendant des décennies. Si la langue est l’âme d’un peuple, comme le disait Fichte, ici, le patrimoine se désâme en vain pour se faire reconnaître comme pilier de l’identité nationale.

La discussion dans une langue policée, exemplaire, s’est étendue sur presque  90 minutes, sous les affiches de diverses productions culturelles et même une une du Devoir tapissant les murs de la classe. Un présentoir de la salle propose des dictionnaires, des grammaires et des romans, dont Le naufrage des civilisations d’Amin Maalouf sur les crises profondes du monde arabo-musulman depuis 50 ans.

Mario et Firas sont des victimes collatérales de cette géopolitique de la catastrophe. Les deux amis ont appris le français en classe d’accueil et l’ont perfectionné à l’école. Mario a poursuivi ses études collégiales dans cette langue. Firas est passé à l’anglais pour le perfectionner. « Je suis meilleur en français », dit-il. Lui et les trois autres militent pour le statu quo pour donner l’accès libre au niveau collégial anglophone.

« J’ai l’impression que si on essaie de faire la guerre à ce libre-choix, on va au contraire diminuer l’envie du français pour les personnes qui se le feront imposer », dit Raphaël. Il a grandi dans Rosemont–La Petite-Patrie, à haute dominante franco.

Aïcha est une enfant de Saint-Laurent. « À la mosquée que je fréquentais plus jeune, il y avait plus de personnes issues du Bangladesh ou du Pakistan qui parlaient plus anglais que français, dit-elle. J’ai appris l’anglais avec eux. On me faisait la réflexion que je devrais continuer mes études à McGill, université réputée meilleure et plus profitable. Ça me fâchait. Je suis allée à l’UdeM, en français. »

Ce que j’entends, c’est que, même si la langue et le port de signes religieux sont deux choses différentes, ils sont souvent amalgamés dans une idéologie qui me dit: au Québec, c’est comme ça que ça marche et si tu veux être intégrée, marche comme ça

Cette langue commune demeure importante dans leur vie, avec des variantes. Mario l’a vu reculer pendant la pandémie parce qu’il est confiné dans la maison familiale arabophone. Aïcha explique que la majorité de ses clients dans son entreprise de services de Côte-des-Neiges sont anglophones. « J’ai une position de gestionnaire, dit-elle. Mes collègues sont pas mal tous bilingues. Je leur parle souvent en anglais en ce moment parce que c’est la langue qu’ils comprennent le mieux. Mais les documents de formation sont en français. »

La langue voilée

Le professeur Anctil, historien et sociologue de l’immigration, résume la règle de l’intégration : « L’école fait foi de tout, dit-il. Pour les premiers arrivants, l’apprentissage de la langue et de la culture d’accueil est difficile. Pour les jeunes enfants de ces immigrants, l’intégration est très facile. C’est là que ça se passe. »

L’ex-fonctionnaire Anne Michèle Meggs reprend le constat dans un récent article du Devoir dévoilant certains tours de passe-passe pour échapper à cette obligation de francisation scolaire. « Le fleuron de la Charte, l’élément sur lequel tout le monde se rabat pour dire que c’est un succès, c’est que les immigrants vont à l’école française », note-t-elle.

Les tensions avec la société d’accueil sont venues par un autre biais récemment. Le professeur Stringer parle d’un incident qui s’est produit quand il a invité l’ex-première ministre Pauline Marois à prononcer une conférence à l’école. Elle n’était plus première ministre depuis peu. Son gouvernement avait déposé fin 2013 un projet de Charte des valeurs québécoises interdisant les signes religieux visibles pour tous les employés de l’État dans le cadre des prestations de services.

« Mme Marois est arrivée en limousine pour parler des commissions scolaires linguistiques », raconte l’enseignant qui reprend sa classe début avril après une convalescence forcée par une COVID longue durée. « La communauté arabe de l’école l’a su. Des jeunes se sont précipités sur elle. Ils n’ont pas été agressifs, mais ils ont parlé fort. Il a fallu que la direction intervienne pour calmer le jeu. On a essayé de comprendre. Les jeunes voyaient du racisme dans le Parti québécois. QS semblait avoir plus la cote. »

Le projet de Charte a été abandonné, mais la CAQ a adopté en juin 2019 la Loi sur la laïcité de l’État qui reprend l’interdiction des signes, y compris pour le personnel enseignant. Le professeur Anctil pense que la loi 21 sape certains acquis de la loi 101.

« Cette loi a comme corollaire d’éloigner de la majorité québécoise les populations francophones musulmanes pratiquantes, dit-il. On va s’en rendre compte plus tard. Les minorités musulmanes ou autres, porteuses de signes extérieurs religieux, on leur barre la route : on les empêche de trouver de l’emploi dans la fonction publique ou l’enseignement ou le milieu hospitalier, de s’intégrer. Et bien sûr, ils vont aller ailleurs. »

 
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Vue depuis les ateliers à l'angle de la rue Chabanel et du boulevard Saint-Laurent

Aïcha se fait la plus loquace sur ce sujet complexe et délicat des liens entre la langue, la religion, l’origine et d’autres marqueurs identitaires. Elle porte le hidjab. « Il y a beaucoup de personnes qui parlent français, qui sont ici depuis longtemps ou pas, qui trouvent que, dans le climat actuel, on leur fait sentir qu’ils ne sont pas vraiment Québécois », observe-t-elle.

Elle marque une pause chargée avant de continuer. « Ça me rend émotive. Cette réalité a beaucoup évolué pour moi avec les années, et dans un sens négatif. Quand j’étais au secondaire, je me disais Canadienne, oui, mais Québécoise avant tout. Avec les années, en évoluant dans des espaces anglophones et des espaces francophones, j’ai senti une grande différence. Je ne généralise pas en disant que 100 % du temps on me faisait sentir que je n’étais pas à ma place dans les espaces francophones et que la diversité est célébrée tout le temps de l’autre bord. Vraiment pas. Mais j’ai vécu plus de moments frustrants dans les espaces francophones. »

Des exemples ? Quand on lui passe la remarque qu’elle parle bien français, sous-entendu pour une étrangère. Quand on la prend pour « une Québécoise de souche » qui aurait marié un musulman et se serait convertie. Quand un idiot passe en voiture et lui crie en français : « maudite terroriste »…

« Ça me semble plus admis du côté anglophone qu’il y a plein de gens différents. Peut-être parce que les Blancs anglophones du Québec forment déjà une minorité. Ce sont des scénarios précis et très, très, très minoritaires du côté francophone, je le sais bien. Mais ce que j’entends, c’est que, même si la langue et le port de signes religieux sont deux choses différentes, ils sont souvent amalgamés dans une idéologie qui me dit : au Québec, c’est comme ça que ça marche et si tu veux être intégrée, marche comme ça. Et après, juste le fait que je m’habille différemment et ma couleur de peau différente servent à me discréditer et à me dire que je ne serai au fond jamais égale aux autres. »



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