Timides progrès en francisation

Entre 2010 et 2013, 31% des quelque 50 000 immigrants (de 16 ans et plus) ne parlant pas français avaient participé à des cours de francisation, rapportait la vérificatrice générale, Guylaine Leclerc.
Photo: Renaud Philippe Archives Le Devoir Entre 2010 et 2013, 31% des quelque 50 000 immigrants (de 16 ans et plus) ne parlant pas français avaient participé à des cours de francisation, rapportait la vérificatrice générale, Guylaine Leclerc.

Malgré quelques avancées, il y a encore place à l’amélioration en francisation depuis qu’un accablant rapport de la vérificatrice générale avait souligné le « fiasco » du programme en 2017. Depuis, le taux de participation aux cours de français s’est amélioré, mais très légèrement : si elle a atteint un pic en 2016, la proportion d’adultes immigrants déclarant ne pas parler le français et ayant entrepris une démarche de francisation dégringole.

Entre 2010 et 2013, 31 % des quelque 50 000 immigrants (de 16 ans et plus) ne parlant pas français avaient participé à des cours de francisation, rapportait la vérificatrice générale, Guylaine Leclerc. Or, observé annuellement, ce taux a augmenté pour culminer à 40 % en 2016, mais il diminue chaque année depuis, n’ayant atteint que 32 % en 2019, selon les plus récentes données que Le Devoir a obtenues.

Parmi les autres constats de la vérificatrice générale : le manque de suivi auprès des personnes n’ayant pas fait de francisation, le faible taux de réussite du niveau 8 — considéré comme le niveau minimum pour entreprendre des études postsecondaires ou occuper un emploi dans le secteur technique —, le haut taux d’abandon, la quasi-absence de contrôle-qualité du programme et les iniquités dans les allocations versées aux immigrants inscrits en francisation. Cette allocation pouvait être de 140 $ si l’immigrant s’inscrivait via le ministère de l’Immigration, atteindre jusqu’à 190 $ en passant par Emploi-Québec et rien du tout si l’inscription se faisait auprès du ministère de l’Éducation.

Une réponse de 70 millions

Devant cette salve de critiques, les libéraux avaient répondu par un plan d’action, repris en partie un an plus tard par le gouvernement de la Coalition avenir Québec à son arrivée au pouvoir en 2018. L’été suivant, en juillet 2019, le ministre de l’Immigration d’alors, Simon Jolin-Barrette, donnait un grand coup de barre en investissant 70 millions de dollars de plus en francisation, portant à 170 millions le budget total, soit une somme historique.

Le montant avait notamment permis d’harmoniser les allocations et de les bonifier pour les cours à temps complet (désormais 185 $ par semaine) et à temps partiel (ajout de 15 $ par jour et de 9 $ pour les frais de garde d’un enfant).

« Les allocations, c’est une cagnotte de plus. Ça vient fidéliser les gens », a reconnu Bernard Bohmert, directeur général du Comité d’éducation populaire de la Petite-Bourgogne et de Saint-Henri (CEDA). « Ces mesures ont permis d’accueillir de nouvelles personnes qui n’avaient pas accès à la francisation et c’est une belle nouvelle. » Il ajoute toutefois que ces allocations viennent avec une reddition de compte « très lourde » pour les organismes relevant du ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI).

C’est bien d’investir pour la francisation du plus grand nombre possible, mais le problème est que les milieux de travail fonctionnent en anglais

Ces 70 millions de plus avaient également permis d’élargir l’offre de cours aux immigrants à statut temporaire et à leurs partenaires et d’abolir la limite de temps, permettant à des personnes de se franciser gratuitement au-delà de 5 ans après leur arrivée. C’était une revendication du secteur depuis longtemps, souligne Mireille Paquet, professeure et titulaire de la Chaire de recherche en politique de l’immigration de l’Université Concordia.

« On pense souvent que les gens s’intègrent selon un parcours linéaire, ils arrivent, s’intègrent et voilà. Mais pour beaucoup, c’est un choc d’arriver dans un autre pays et ça prend plusieurs années pour être disposés à apprendre », constate-t-elle. Enlever la limite de temps est salutaire notamment pour certaines femmes, qui entreprennent généralement des démarches de francisation plus tard, car elles consacrent les premières années à travailler ou à s’occuper de leurs enfants pendant que leur conjoint travaille.

Mme Paquet salue l’idée d’ouvrir la francisation à des étudiants étrangers et à des travailleurs temporaires. « Le Québec fait de plus en plus d’immigration en deux étapes, en accueillant d’abord une personne sur un permis temporaire qui ensuite demande une résidence permanente. »

Toujours pas de guichet unique

Pour simplifier la vie des immigrants souhaitant s’inscrire à un cours de français, la vérificatrice générale avait recommandé que soit enfin mis sur pied le guichet gouvernemental unifié d’accès aux services de francisation. Les premières tentatives d’implantation de ce fameux « guichet unique » remontent à 2005. En 15 ans, les trois ministères impliqués dans la francisation (Immigration, Éducation, Emploi) n’ont jamais réussi à s’entendre pour que les inscriptions, les tests et l’offre de cours soient gérés en un seul endroit. Ce n’est toujours pas le cas.

Selon le dernier rapport annuel de gestion 2019-2020 du MIFI, le projet de guichet est en cours de « conception » et l’objectif a été atteint à 30 %. Un ralentissement des travaux a été l’occasion « en raison de la crise sanitaire de la COVID-19 », indique-t-on. Le ministère confirme qu’il n’y a que le volet « informationnel » qui a été terminé. De l’information sur la francisation se trouve bel et bien sur le site du gouvernement du Québec, mais il faut la chercher dans la section « Apprendre le français » et elle n’est que partiellement traduite en anglais.

Le Regroupement des organismes de francisation du Québec (ROFQ) applaudit les investissements massifs, qui ont notamment élargi la francisation aux personnes à statut temporaire. Mais son directeur, Carlos Carmona, déplore néanmoins un décalage avec la réalité du terrain. « C’est bien d’investir pour la francisation du plus grand nombre possible, mais le problème est que les milieux de travail fonctionnent en anglais », dit-il. « C’est une contradiction. Étant donné que c’est M. Jolin-Barrette, l’ancien ministre de l’Immigration, qui est maintenant responsable de la Charte de la langue française, je m’attends à ce qu’une fois pour toutes, la charte puisse avoir son mot à dire sur les entreprises de moins de 50 employés. »

Pour Mireille Paquet, si la vérificatrice générale a fait son travail de vérification, il faut toutefois s’interroger au-delà des problèmes qu’elle a soulevés. « Ce qui m’inquiète c’est qu’on ne peut pas avoir juste une politique de francisation. Il faut avoir une politique qui veille à ce que les gens soient bien accueillis, qu’ils se sentent bien chez nous et aient envie d’apprendre le français. C’est une chose d’investir en francisation, mais on doit avoir un climat où les gens se sentent capables de se lancer dans un tel projet. »

 

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